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La recherche de soi

Chapitre 1 : Education, transmission, émancipation

Le bulletin officiel de l'éducation nationale

 L’époque des Lumières a marqué une double rupture avec les modèles d’éducation hérités de l’humanisme de la Renaissance. Pour un grand nombre d’auteurs, l’apprentissage des choses doit désormais primer la culture des mots, et l’éducation se centrer sur l’utile (pratique et social). Une nouvelle attention est portée aux manières de penser des enfants et au langage à tenir avec eux. Sur ces questions, les idées pédagogiques de Rousseau (Émile ou de l’éducation, 1762) ont essaimé jusqu’au milieu du XXe siècle avec les mouvements dits d’éducation nouvelle.

Dans le même temps, l’idée s’impose qu’une nation moderne doit se préoccuper de la formation des individus et par conséquent se doter d’un véritable système d’éducation publique. Dans la lignée de Condorcet, l’instruction des enfants des deux sexes devient la clé de la démocratie et des libertés. Les penseurs révolutionnaires mettent quant à eux l’accent sur les conditions sociales et politiques de l’émancipation des individus. En Europe comme en Amérique, le tournant du XXe siècle est le moment d’un vaste débat sur les finalités de l’éducation scolaire, ses méthodes et son extension.

Le rôle nouveau de l’institution scolaire se marque par la place que prennent dans les récits du XIXe siècle les souvenirs d’écoliers, qu’ils soient romancés ou autobiographiques. Il s’agit toujours de comprendre ce qu’un individu est devenu à partir de ce qu’il a reçu, mais aussi de ce avec quoi il a rompu.

Les textes de cette période fournissent matière à réflexion, par exemple, sur les différents âges de la vie et ce que veut dire être adulte ; les formes de l’enseignement et celles de l’apprentissage ; les parts respectives de la famille, de l’école et de la société dans l’éducation ; l’aspiration à la liberté dans ses rapports avec les institutions et les traditions. À l’horizon de ces interrogations se trouvent la définition d’une éducation moderne et la question de la justice sociale et de l’équité au sein d’un système éducatif.

https://www.littre.org/definition/%C3%A9ducation

éducation(é-du-ka-sion ; en vers, de cinq syllabes) s. f.

  • 1Action d'élever, de former un enfant, un jeune homme ; ensemble des habiletés intellectuelles ou manuelles qui s'acquièrent, et ensemble des qualités morales qui se développent.

C'est ainsi qu'on l'accoutumait dans son enfance à craindre Dieu et à l'aimer ; et l'on peut dire d'elle ce que l'Écriture a dit d'une autre reine, qu'elle ne changea pas son éducationFléchierMarie-Thér.Ni la bonne éducation ne fait les grands caractères, ni la mauvaise ne les détruitFontenelleCzar Pierre.L'éducation qu'il faisait donner aux enfantsFénelonTél. v.Jeunes hommes qui n'avaient eu aucune éducationFénelonib. XVI.Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles ; la coutume et le caprice des mères y décident souvent de tout ; on suppose qu'on doit donner à ce sexe peu d'instruction ; l'éducation des garçons passe pour une des principales affaires par rapport au bien public, et, quoiqu'on n'y fasse guère moins de fautes que dans celle des filles, du moins on est persuadé qu'il faut beaucoup de lumières pour y réussirFénelonÉduc. des filles, 1.L'éducation est une maîtresse douce et insinuante, ennemie de la violence et de la contrainte, qui aime à n'agir que par voie de persuasion, qui s'applique à faire goûter ses instructions en parlant toujours raison et véritéRollinTraité des Ét. liv. VI, art. 4.Mme de Maintenon avait un goût et un talent particulier pour l'éducation de la jeunesseMme de CaylusSouvenirs, p. 194, dans POUGENS.Dans cette cour indigente et vagabonde, la nécessité, qui fait mille biens malgré qu'on en ait, leur tenait lieu d'éducation, et l'on ne voyait que de l'émulation parmi eux sur la gloire, sur la politesse et sur la vertuHamiltonGramm. 6.L'éducation perfectionne l'instinct comme elle perfectionne la raisonBonnetCauses prem. 5e partie, ch. 6.Leur donner la vie [à des fils], est un présent cruel, Sans l'éducation, sans ce bien plus réelChénier M. J. Gracq. I, 5.Quand on a reçu une mauvaise éducation, on garde, en grandissant et même en vieillissant, tous les défauts de l'enfanceGenlisVeillées du château, t. I, p. 21, dans POUGENS.Je ne confondrai plus les éducations qui ne sont que brillantes avec les bonnes éducations, c'est-à-dire avec celles qui rendent bon et vertueuxGenlisib. p. 442.

  • Par extension.Donner de l'éducation à son espritMarivauxdans DESFONTAINES.

    Maison d'éducation, maison où l'on prend des enfants pour les instruire.

    Éducation professionnelle, éducation qui a pour but d'enseigner un art, un métier, une profession.

    Première éducation, soins et enseignements qui se donnent dans la première enfance.[Louis XIV] Recommandant votre enfance [du jeune roi Louis XV] à la tendre et respectable dépositaire [Mme de Ventadour] de votre première éducation, laquelle, en formant vos premières inclinations et, pour ainsi dire, vos premières paroles, fut sur le point de recueillir vos derniers soupirsMassillonPet. car. Ex. des grands.La première éducation est celle qui importe le plus, et cette première éducation appartient incontestablement aux femmes… parlez donc toujours aux femmes, par préférence, dans vos traités d'éducationRousseauÉm. I, Note au commencement.

  • 2En parlant des animaux domestiques, l'ensemble des moyens auxquels on a recours pour les rendre de bonne heure dociles à la volonté de l'homme et pour développer en eux les facultés de l'instinct et celles du corps, de manière qu'ils soient le plus utiles qu'il est possible.

    Soin que l'on prend pour produire et entretenir certains animaux, certaines plantes. L'éducation des abeilles, des vers à soie. L'éducation de cette plante est difficile.Les indigènes [de Madagascar], qui font de deux à quatre éducations par année, surveillent l'accouplement des papillons, la ponte et l'éclosion des jeunes chenilles [vers à soie] qu'aussitôt la naissance ils transportent…, Blanchard, Acad. des sc. Comptes rendus t. LVI, p. 621.

  • 3La connaissance et la pratique des usages du monde.

  • Ce jeune homme est sans éducation.Elle paraît avoir de l'éducationDancourtMme Artus, III, 7.

REMARQUE

Éducation est un mot récent ; autrefois on disait nourriture.

SYNONYME

ÉDUCATION, INSTRUCTION. L'instruction est relative à l'esprit et s'entend des connaissances que l'on acquiert et par lesquelles on devient habile et savant. L'éducation est relative à la fois au cœur et à l'esprit, et s'entend et des connaissances que l'on fait acquérir et des directions morales que l'on donne aux sentiments.

ÉTYMOLOGIE

Lat. educationem, de educare, éduquer.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

ÉDUCATION. - SYN. ÉDUCATION, INSTRUCTION., Ajoutez : " M. H. Martin rappelle que la substitution du terme " d'instruction publique " à celui " d'éducation nationale " est toute récente. Le second était seul employé en 89, et on le trouve dans tous les cahiers des États généraux.… M. Vacherot voudrait qu'on s'attachât à considérer l'instruction dans son vrai sens, en ne la séparant point de l'éducation ; car elle n'est, en réalité, autre chose que l'éducation de l'esprit, Arth. Mangin, Journ. offic. 24 fév. 1872, p. 1330, 3e col.Mais il faut remarquer que l'instruction s'enseigne, et que l'éducation s'apprend par un autre mode d'action du maître, quel qu'il soit.

 

ÉDUCATION, TRANSMISSION, ÉMANCIPATION 

Problématiques envisageables :

Qui éduque-t-on ? Quel espace pour l’éducation des enfants ?Comment éduque-t-on ? Pourquoi éduque-t-on ? Quels seraient les principes d’une éducation idéale ? Quelle influence l’éducation a-t-elle sur la place et le rôle des femmes ?

La transmission, à quelles fins?

  • ( Vers la question d'analyse littéraire) Victor Hugo,   Les Quatre vents de l'Esprit,1853
  • Jean de La Fontaine,"L'Education",  Livre VIII, fable 24, Fables, 1678
  • Emile Zola, ​""Lettre à la jeunesse, 1897

La recherche d’une éducation idéale

Historique de la Renaissance au XVIIIème :

  • Rabelais, Chapitre 21 et 23 du Gargantua, l'abbaye de Thélème, 1534
  •  Montaigne, Essais, I, 26, « De l’institution des enfants » ,1580
  •  Jean-Jacques Rousseau, Emile ou de l’éducation, 1762

Souvenirs d’école :

Portraits d’enseignants ( XIXèmeau XXIème)

  • Peter Weir, Le cercle des poètes disparus, , 1990
  • Alain-René Lesage, Histoire de Gil Blas de Santillane
  • Gustave Flaubert, Madame Bovary
  • Jules Vallès, L’enfant
  • Charles Juliet, Lambeaux
  • Albert Camus, Le Premier Homme (posthume)

Portraits d’élèves (XIXèmeau XXIème)

  • Nathalie Sarraute, Enfance
  • André Gide, Si le grain ne meurt

            Les femmes et l’éducation : une question d’émancipation

XVIIIème

  • Laclos, Les liaisons dangereuses,lettre 81, 1782
  • Laclos, Des femmes et de leur éducation , 1783
  • Rousseau ( Sophie)
  • XIXème
  • Flaubert, Madame Bovary, 1856
  • Louise Michel, Mémoires , 1886

XXème    + étude de l'image XXIème    

  • Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949
  • Woolf, Une chambre à soi,1929
  • Série d'images publicitaire ( La figure féminine début XXème)
  • Batti, The thinker, 2014

 

 

 

 

Vers l'essai :Les cours exclusivement en distanciel peuvent-ils être notre futur?

As It Used To Be - Vostfr

AS IT USED TO BE (2013)
Réalisé par Clément Gonzalez.
Produit par le Collectif 109.
81 Sélections / 37 Prix.

Synopsis:
Dans un futur proche, les professeurs ne donnent cours que devant une salle vide et une simple webcam, retransmettant la leçon sur internet. Un professeur d'histoire va voir son quotidien bousculé quand une élève franchit la porte de sa salle...

La transmission, à quelles fins?

L'écolier 1956, Doisneau

L'écolier 1956, Doisneau

Ecrit après la visite d'un bagne

Chaque enfant qu'on enseigne est un homme qu'on gagne.
Quatrevingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne
Ne sont jamais allés à l'école une fois,
Et ne savent pas lire, et signent d'une croix.
C'est dans cette ombre-là qu'ils ont trouvé le crime.
L'ignorance est la nuit qui commence l'abîme.
Où rampe la raison, l'honnêteté périt.

Dieu, le premier auteur de tout ce qu'on écrit,
A mis, sur cette terre où les hommes sont ivres,
Les ailes des esprits dans les pages des livres.
Tout homme ouvrant un livre y trouve une aile, et peut
Planer là-haut où l'âme en liberté se meut.
L'école est sanctuaire autant que la chapelle.
L'alphabet que l'enfant avec son doigt épelle
Contient sous chaque lettre une vertu ; le coeur
S'éclaire doucement à cette humble lueur.
Donc au petit enfant donnez le petit livre.
Marchez, la lampe en main, pour qu'il puisse vous suivre.

La nuit produit l'erreur et l'erreur l'attentat.
Faute d'enseignement, on jette dans l'état
Des hommes animaux, têtes inachevées,
Tristes instincts qui vont les prunelles crevées,
Aveugles effrayants, au regard sépulcral,
Qui marchent à tâtons dans le monde moral.
Allumons les esprits, c'est notre loi première,
Et du suif le plus vil faisons une lumière.
L'intelligence veut être ouverte ici-bas ;
Le germe a droit d'éclore ; et qui ne pense pas
Ne vit pas. Ces voleurs avaient le droit de vivre.
Songeons-y bien, l'école en or change le cuivre,
Tandis que l'ignorance en plomb transforme l'or.

Je dis que ces voleurs possédaient un trésor,
Leur pensée immortelle, auguste et nécessaire ;
Je dis qu'ils ont le droit, du fond de leur misère,
De se tourner vers vous, à qui le jour sourit,
Et de vous demander compte de leur esprit ;
Je dis qu'ils étaient l'homme et qu'on en fit la brute ;
Je dis que je nous blâme et que je plains leur chute ;
Je dis que ce sont eux qui sont les dépouillés ;
Je dis que les forfaits dont ils se sont souillés
Ont pour point de départ ce qui n'est pas leur faute ;
Pouvaient-ils s'éclairer du flambeau qu'on leur ôte ?
Ils sont les malheureux et non les ennemis.
Le premier crime fut sur eux-mêmes commis ;
On a de la pensée éteint en eux la flamme :
Et la société leur a volé leur âme.

Victor Hugo, Jersey, 27 février 1853, Les Quatre vents de l'Esprit.

 

 Jean de La Fontaine, 
L'Education,  Livre VIII, fable 24, 
Fables

L’ÉDUCATION

Laridon (1) et César, frères dont l'origine
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
A deux maîtres divers échus au temps jadis,
Hantaient l'un les forêts, et l'autre la cuisine.
Ils avaient eu d'abord chacun un autre nom ;
               Mais la diverse nourriture
Fortifiant en l'un cette heureuse nature,
En l'autre l'altérant, un certain marmiton
               Nomma celui-ci Laridon :
Son frère, ayant couru mainte haute aventure,
Mis maint Cerf aux abois, maint Sanglier abattu,
Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
On eut soin d'empêcher qu'une indigne maîtresse
Ne fît en ses enfants dégénérer son sang :
Laridon négligé témoignait sa tendresse
               À l'objet le premier passant.
               Il peupla tout de son engeance :
Tournebroches (2) par lui rendus communs en France
Y font un corps à part, gens fuyants les hasards,
               Peuple antipode des Césars.
On ne suit pas (3) toujours ses aïeux ni son père :
Le peu de soin, le temps, tout fait qu'on dégénère :
Faute de cultiver la nature et ses dons,
Ô combien de Césars deviendront Laridons !

Lettre à la jeunesse, 14 décembre 1897, Emile Zola

Émile Zola s’est adressé plusieurs fois à la jeunesse, notamment dans cette lettre ouverte parue en brochure pendant l’affaire Dreyfus*.​

Ô jeunesse, jeunesse ! Je t’en supplie, songe à la grande besogne qui t’attend. Tu es l’ouvrière future, tu vas jeter les assises de ce siècle prochain, qui, nous en avons la foi profonde, résoudra les problèmes de vérité et d’équité, posés par le siècle finissant. Nous, les vieux, les aînés, nous te laissons le formidable amas de notre enquête, beaucoup de contradictions et d’obscurités peut-être, mais à coup sûr l’effort le plus passionné que jamais siècle ait fait vers la lumière, les documents les plus honnêtes et les plus solides, les fondements mêmes de ce vaste édifice de la science que tu dois continuer à bâtir pour ton honneur et pour ton bonheur. Et nous ne te demandons que d’être encore plus généreuse, plus libre d’esprit, de nous dépasser par ton amour de la vie normalement vécue, par ton effort mis entier dans le travail, cette fécondité des hommes et de la terre qui saura bien faire enfin pousser la débordante moisson de joie, sous l’éclatant soleil. Et nous te céderons fraternellement la place, heureux de disparaître et de nous reposer de notre part de tâche accomplie, dans le bon sommeil de la mort, si nous savons que tu nous continues et que tu réalises nos rêves.

Jeunesse, jeunesse ! Souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l’exprimer publiquement, c’est que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur sang.

*L’affaire Dreyfus a pour origine une erreur judiciaire sur fond d’espionnage et d'antisémitisme, dont la victime est le capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935), français et alsacien d'origine, et juif. Cette affaire a bouleversé la société française pendant douze ans, de 1894 à 1906.
La révélation de ce scandale, dans « J'Accuse…! », un article d’Émile Zola, paru en 1898 dans L'Aurore, journal de Clemenceau , provoque une succession de crises politiques et sociales uniques en France. À son paroxysme, en 1899, elle révèle les clivages de la France de la Troisième République. Elle divise profondément et durablement les Français en deux camps opposés, dreyfusards et antidreyfusards. Cette affaire est le symbole moderne et universel de l'iniquité  au nom de la raison d'État. Enfin, elle suscite de très violentes polémiques nationalistes et antisémites, diffusées par une presse influente.

La recherche d'une éducation idéale

L’étude de Gargantua selon la discipline de ses précepteurs sophistes, Chapitre 21, orthographe modernisée :

Il employait donc son temps de telle façon qu’ordinairement il s’éveillait entre huit et neuf heures, qu’il fût jour ou non ; ainsi l’avaient ordonné ses anciens régents (3), alléguant ce que dit David : Vanum est vobis ante lucem surgere (4). Puis il gambadait, sautait et se vautrait dans le lit quelque temps pour mieux réveiller ses esprits animaux (5) ; il s’habillait selon la saison, mais portait volontiers une grande et longue robe de grosse étoffe frisée fourrée de renards ; après, il se peignait du peigne d’Almain (6), c’est-à-dire des quatre doigts et du pouce, car ses précepteurs disaient que se peigner autrement, se laver et se nettoyer était perdre du temps en ce monde. Puis il fientait, pissait, se raclait la gorge, rotait, pétait, bâillait, crachait, toussait, sanglotait, éternuait et morvait comme un archidiacre (7) et, pour abattre la rosée et le mauvais air, déjeunait de belles tripes frites, de belles grillades, de beaux jambons, de belles côtelettes de chevreau et force soupes de prime (8). Ponocrates (9) lui faisait observer qu’il ne devait pas tant se repaître (10) au sortir du lit sans avoir premièrement fait quelque exercice. Gargantua répondit : « Quoi ! n’ai-je pas fait suffisamment d’exercice ? Je me suis vautré six ou sept fois dans le lit avant de me lever. N’est-ce pas assez ? Le pape Alexandre faisait ainsi, sur le conseil de son médecin juif, et il vécut jusqu’à la mort en dépit des envieux. Mes premiers maîtres m’y ont accoutumé, en disant que le déjeuner donnait bonne mémoire : c’est pourquoi ils buvaient les premiers. Je m’en trouve fort bien et n’en dîne (11) que mieux. Et Maître Tubal (12) (qui fut le premier de sa licence (13) à Paris) me disait que ce n’est pas tout de courir bien vite, mais qu’il faut partir de bonne heure. Aussi la pleine santé de notre humanité n’est pas de boire des tas, des tas, des tas, comme des canes, mais bien de boire le matin, d’où la formule : Lever matin n’est point bonheur ; Boire matin est le meilleur. » Après avoir bien déjeuné comme il faut, il allait à l’église, et on lui portait dans un grand panier un gros bréviaire (14) emmitouflé, pesant, tant en graisse qu’en fermoirs et parchemins, onze quintaux et six livres à peu près. Là, il entendait vingt-six ou trente messes. Dans le même temps venait son diseur d’heures (15), encapuchonné comme une huppe (16), et qui avait très bien dissimulé son haleine avec force sirop de vigne (17). Avec celui-ci, Gargantua marmonnait toutes ces kyrielles (18), et il les épluchait si soigneusement qu’il n’en tombait pas un seul grain en terre. Au sortir de l’église, on lui amenait sur un char à bœufs un tas de chapelets de Saint-Claude (19), dont chaque grain était aussi gros qu’est la coiffe d’un bonnet ; et, se promenant par les cloîtres, galeries ou jardin, il en disait plus que seize ermites (20). Puis il étudiait quelque méchante demi-heure, les yeux posés sur son livre mais, comme dit le poète comique (21), son âme était dans la cuisine.

 

1 - Précepteurs : maîtres. 2 - Sophistes : dans l’antiquité, le sophiste est une sorte d’enseignant. Ici, le terme est péjoratif et désigne un maître capable de soutenir tout et son contraire par des arguments subtils. 3 - Régents : maîtres. 4 - Citation d’un psaume de l’Ancien Testament : Il est vain de se lever avant la lumière. 5 - Ses esprits animaux : selon la médecine de l’époque, liquide qui se propageait dans tout l’organisme pour y maintenir l’énergie vitale. 6 - Jacques Almain était un théologien du début du XVIe siècle. Il y a là un jeu de mot (se peigner à la main). 7 - Archidiacre : supérieur du curé. 8 - Soupes de prime : tranches de pain trempées dans un bouillon, qu’on mangeait au couvent à prime. 9 - Ponocrates est le nouveau maître de Gargantua. En grec, son nom signifie «bourreau de travail». 10 - Se repaître : se nourrir abondamment, engloutir. 11 - Le dîner est le déjeuner de l’époque. 12 - Maître Tubal est l’ancien maître de Gargantua. 13 - Le premier de sa licence : le premier dans le diplôme obtenu à l’université. 14 - Bréviaire : livre de prière. 15 - Heures : prières. 16 - Le diseur d’heures est emmitouflé dans le capuchon de son manteau comme une huppe l’est dans ses plumes. 17 - Sirop de vigne : la périphrase désigne le vin. 18 - Ces kyrielles : ces suites ininterrompues, interminables de prières. 19 - Saint-Claude est une ville du Jura célèbre pour ses objets en buis. 20 - Ermites : hommes vivant seuls dans la forêt. 21 - Le poète comique : Térence l’auteur d’Eunuque.

L’Education de Ponocrates, chapitre 23 (Orthographe modernisée):

Puis il le soumit à un rythme de travail tel qu’il ne perdait pas une heure de la journée, mais consacrait au contraire tout son temps aux lettres et au noble savoir. Gargantua s’éveillait donc vers quatre heures du matin1. Tandis qu’on le frictionnait, on lui lisait quelques pages des Saintes Ecritures, à voix haute et claire, avec la prononciation convenable. Cet office était confié à un jeune page, originaire de Basché2, nommé Anagnostes3. (…)
                Puis il allait aux lieux secrets excréter le produit des digestions naturelles. Là son précepteur répétait ce qu’on avait lu et lui expliquait les points les plus obscurs et les plus difficiles. Quand ils revenaient, ils considéraient l’état du ciel, notant s’il était tel qu’ils l’avaient remarqué le soir précédent, et en quels signes entrait le soleil, et aussi la lune ce jour-là.
                Cela fait, on l’habillait, on le peignait, on le coiffait, on l’apprêtait, on le parfumait et pendant ce temps, on lui répétait les leçons du jour précédent. Lui-même les récitait par cœur et les confrontait avec quelques exemples pratiques concernant la vie humaine, ce qui leur prenait parfois deux ou trois heures, mais, d’ordinaire on s’arrêtait quand il était complètement habillé. Ensuite, pendant trois bonnes heures, on lui faisait la lecture.
                Alors ils sortaient, en discutant toujours du sujet de la lecture et ils allaient se divertir au Grand Bracque, ou dans les prés et jouaient à la balle, à la paume, à la pile en triangle, s’exerçant élégamment le corps comme ils s’étaient auparavant exercés l’esprit. Tous leurs jeux se faisaient en liberté, car ils abandonnaient la partie quand il leur plaisait, et ils s’arrêtaient d’ordinaire quand la sueur leur coulait sur le corps, ou qu’ils étaient autrement fatigués. Alors, ils étaient très bien essuyés et frictionnés, ils changeaient de chemise, et allaient voir si le dîner était prêt en se promenant doucement. Là, en attendant, ils récitaient à voix claire et avec éloquence quelques maximes retenues de la leçon.
                Cependant, Monsieur l’Appétit venait ; c’est au bon moment qu’ils s’asseyaient à table. Au commencement du repas, on lisait quelque histoire plaisante des anciennes prouesses[1] jusqu’à ce qu’il prît son vin. Alors, si on le jugeait bon, on continuait la lecture, ou ils commençaient à deviser joyeusement tous ensemble. Pendant les premiers mois, ils parlaient de la vertu, de la propriété, des effets et de la nature de tout ce qui leur était servi à table : du pain, du vin, de l’eau, du sel, des viandes, des poissons, des fruits, des herbes, des racines et de leur préparation. Ce faisant, Gargantua apprit en peu de temps tous les passages relatifs à ce sujet dans Pline, Athénée, Dioscoride, Julius Pollux, Gallien, Porphyre, Oppien, Polybe, Héliodore, Aristote, Elien et d’autres. Après s’être entretenus là-dessus, ils faisaient souvent, pour plus de sûreté, apporter à tables les livres en question. Gargantua retint si bien, si parfaitement ce qui se disait là-dessus qu’il n’y avait pas alors de médecin qui sût la moitié de ce qu’il savait. Après, ils parlaient des lectures du matin, et terminant leur repas par quelque confiture de coings, il se curait les dents avec un bout de lentisque, se lavait les mains et les yeux de belle eau fraîche et tous rendaient grâce à Dieu par quelques beaux cantiques à la louange de la munificence et bonté divines.
                Là-dessus, on apportait des cartes, non pas pour jouer, mais pour y apprendre mille petits jeux et inventions nouvelles qui tous découlaient de l’arithmétique. De cette façon, il prît goût à la science des nombres et tous les jours, après le dîner et le souper, il y passait son temps avec autant de plaisir qu’il en prenait d’habitude aux dés ou aux cartes.

Montaigne, Essais, I, 26, « De l’institution des enfants » ,1580 

Pour un enfant de maison noble qui recherche l'étude des lettres, non pour le gain (car un but aussi vil est indigne de la grâce et de la faveur des Muses; d'autre part il concerne les autres et dépend d'eux), ni autant pour les avantages extérieurs que pour les siens propres et pour qu'il s'enrichisse et s'en pare au-dedans, moi, ayant plutôt envie de faire de lui un homme habile. qu'un homme savant, je voudrais aussi qu'on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu'on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l'intelligence que la science, et je souhaiterais qu'il se comportât dans l'exercice de sa charge d'une manière nouvelle. On ne cesse de criailler à nos oreilles d'enfants, comme si l'on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n'est que de redire ce qu'on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d'entrée, selon la portée de l'âme qu'il a en main, il commençât à la mettre sur la piste 2 , en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d'ellemême, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul, je veux qu'il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas3 faisaient d'abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » 4 Il est bon qu'il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu'à quel point il doit se rabaisser pour s'adapter à sa force. Faute d'apprécier ce rapport, nous gâtons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c'est l'une des tâches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l'effet d'une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu'en descendant. Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d'enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d'esprits de tailles et formes si différentes, il n'est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement. Qu'ils ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu'il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu'il juge du profit qu'il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l'élève viendra apprendre, qu'il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s'il l'a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l'allure de sa progression d'après les conseils pédagogiques de Platon

1. Un homme capable de bien juger.

2. Le mot piste évoque l'apprentissage,

3. Penseur et philosophe grec qui enseignait.

4. Citation latine : « l’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent s’instruire » phrase de Cicéron, De natura deorum, l, 5.

5. désigne le maître.

6. Régurgiter.

https://gallica.bnf.fr/essentiels/rousseau/emile-education

Émile, ou de l’Éducation Rousseau, 1762

Émile développe les principes d’une éducation idéale depuis la petite enfance jusqu’à l’âge adulte. Les quatre premiers livres abordent les questions par étape, à mesure qu’Émile grandit. Le dernier livre traite de l’éducation des filles à partir du cas de Sophie, éduquée pour devenir l’épouse idéale d’Émile.
« Observez la nature, et suivez la route qu'elle vous trace » : tel est le principe de l'Émile. Son système s'oppose à la tradition : il préfère l'expérience et l'observation aux livres, prône le travail manuel et les exercices physiques, met l'enfant au centre d'un processus éducatif qui respecte sa personnalité et sa liberté intérieure, lui permettant de devenir l'homme accompli dont la société a besoin. À travers cette description de la formation d'un être humain accompli, Rousseau donne la version la plus achevée de sa philosophie.

Le lendemain matin, je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner ; il ne demande pas mieux ; pour courir, les enfants sont toujours prêts, et celui-ci a de bonnes jambes. Nous montons dans la forêt, nous parcourons les Champeaux, nous nous égarons, nous ne savons plus où nous sommes ; et, quand il s'agit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le temps se passe, la chaleur vient, nous avons faim ; nous nous pressons, nous errons vainement de coté et d'autre, nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines, nul renseignement pour nous reconnaitre. Bien échauffés, bien recrus, bien affamés, nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. Emile, que je suppose élève comme un autre enfant, ne délibère point, il pleure ; il ne sait pas que nous sommes à la porte de Montmorency, et qu'un simple taillis nous le cache ; mais ce taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enterré dans des buissons.

 Après quelques moments de silence, je lui dis d'un air inquiet : Mon cher Emile, comment ferons-nous pour sortir d'ici?

 

EMILE : en nage, et pleurant à chaudes larmes : Je n'en sais rien. Je suis las; j'ai faim ; j'ai soif ; je n'en puis plus.

JEAN-JACQUES : Me croyez-vous en meilleur état que vous ? et pensez-vous que je me fisse faute de pleurer, si je pouvais déjeuner de mes larmes ? Il ne s'agit pas de pleurer, il s'agit de se reconnaître. Voyons votre montre ; quelle heure est-il ?

EMILE : Il est midi et je suis à jeun

JEAN-JACQUES : Cela est vrai, il est midi, et je suis à jeun.

EMILE : Que vous devez avoir faim !

JEAN-JACQUES : Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me chercher ici. Il est midi : c'est justement l'heure où nous observions hier de Montmorency la position de la forêt. Si nous pouvions de même observer de la forêt la position de Montmorency !...

EMILE : Oui mais hier nous voyions la forêt, et d’ici nous ne voyons pas la ville

 JEAN-JACQUES : Voilà le mal... Si nous pouvions nous passer de la voir pour trouver sa position !

EMILE : Ô mon bon ami !

JEAN-JACQUES : Ne disions-nous pas que la forêt était...

EMILE : Au nord de Montmorency

 JEAN-JACQUES : Par conséquent Montmorency doit être...

EMILE : Au sud de la forêt.

JEAN-JACQUES : Nous avons un moyen de trouver le nord à midi ?

EMILE : Oui, par la direction de l’ombre

JEAN-JACQUES : Mais le sud ?

EMILE : Comment faire ?

 JEAN-JACQUES : Le sud est à l'opposé du nord.

EMILE : Cela est vrai ; il n'y a qu'à chercher l'opposé de l'ombre. Oh ! Voilà le sud ! Voilà le sud ! sûrement Montmorency est de ce côté !

 JEAN-JACQUES : Vous pouvez avoir raison : prenons ce sentier à travers le bois.

EMILE : frappant des mains, et poussant un cri de joie : Ah ! Je vois Montmorency ! Le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allons dîner, courons vite : l'astronomie est bonne à quelque chose.

 

Être et avoir (Nicolas Philibert)

Être et avoir est un film documentaire français réalisé par Nicolas Philibert et sorti en France le .

Ce documentaire porte sur la classe unique d'une école communale, à Saint-Etienne sur Usson, en Auvergne. Le réalisateur Nicolas Philibert a ainsi filmé une de ces classes qui regroupent, autour du même maître ou d'une institutrice tous les enfants d'un même village, de la maternelle au CM2

Portraits d’enseignants ( XIXèmeau XXIème)

 

Le cercle des poètes disparus, Peter Weir, 1990

Todd Anderson, un garçon plutôt timide, est envoyé dans la prestigieuse académie de Welton, réputée pour être l'une des plus fermées et austères des États-Unis, là où son frère avait connu de brillantes études.
C'est dans cette université qu'il va faire la rencontre d'un professeur de lettres anglaises plutôt étrange, Mr Keating, qui les encourage à toujours refuser l'ordre établi. Les cours de Mr Keating vont bouleverser la vie de l'étudiant réservé et de ses amis.

 

 

 

Alain-René Lesage, Histoire de Gil Blas de Santillane

Comme ils n’avaient pour tout bien que leurs gages, j’aurais couru risque d être assez mal élevé, si je n’eusse pas eu dans la ville un oncle chanoine. Il se nommait Gil Perez. Il était frère aîné de ma mère et mon parrain. Représentez-vous un petit homme haut de trois pieds et demi, extraordinairement gros, avec une tête enfoncée entre les deux épaules : voilà mon oncle. Au reste, c était un ecclésiastique qui ne songeait qu’à bien vivre, c est-à-dire qu’à faire bonne chère ; et sa prébende, qui n’était pas mauvaise, lui en fournissait les moyens. Il me prit chez lui dès mon enfance, et se chargea de mon éducation. Je lui parus si éveillé, qu’il résolut de cultiver mon esprit. Il m’acheta un alphabet, et entreprit de m’apprendre lui- même à lire ; ce qui ne lui fut pas moins utile qu’à moi ; car, en me faisant connaître mes lettres, il se remit à la lecture, qu’il avait toujours fort négligée, et, à force de s’y appliquer, il parvint à lire couramment son bréviaire, ce qu’ il n avait jamais fait auparavant. Il aurait encore bien voulu m’enseigner la langue latine ; c’eût été autant d argent épargné pour lui ; mais, hélas ! le pauvre Gil Perez ! il n’en avait de sa vie su les premiers principes.

 

Gustave Flaubert, Madame Bovary

 Nous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail. Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d’études : Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle son âge.[ ] Cependant, sous la pluie des pensums, l’ordre peu à peu se rétablit dans la classe, et le professeur, parvenu à saisir le nom de Charles Bovary, se l’étant fait dicter, épeler et relire, commanda tout de suite au pauvre diable d’aller s asseoir sur le banc de paresse, au pied de la chaire. Il se mit en mouvement, mais, avant de partir, hésita. Que cherchez-vous ? demanda le professeur. Ma cas… , fit timidement le nouveau, promenant autour de lui des regards inquiets. Cinq cents vers à toute la classe ! exclamé d’une voix furieuse, arrêta, comme le Quos ego, une bourrasque nouvelle. Restez donc tranquilles ! continuait le professeur indigné, et s’essuyant le front avec son mouchoir qu’il venait de prendre dans sa toque : Quant à vous, le nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus sum. Puis, d une voix plus douce : Eh ! vous la retrouverez, votre casquette ; on ne vous l a pas volée !

Jules Vallès, L’enfant

J’ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d argent, au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts de jambes un peu cagneuses, - elles ne l’empêcheront pas de faire son chemin, - insinuant, fouilleur, chafouin, furet, belette, taupe : il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des premiers à l’agrégation ; il y a laissé des protecteurs que son esprit de gringalet amuse ; il en a rapporté une femme amusante, jolie, et qui trouve tous ces provinciaux bien sots. M.Larbeau, c’est son nom, se fiche un peu de ses élèves, - il est caressant avec les fils des influents, qu’il ménage et auprès de qui il a conquis une popularité parce qu’il les traite comme de grands garçons, mais il n’est pas rosse pour les autres. Pourvu qu’on rie de ce qu’il dit ! il fait des calembours et propose quelquefois des charades ; on l’appelle le Parisien. Je crois qu’ il me trouve un peu couenne, - parce que ses blagues ne m’amusent pas ; puis, il a entendu dire, par un camarade qui prend les répétitions avec lui, que j ai voulu être cordonnier et que maintenant j’aimerais être forgeron. Je lui semble commun ; ma mère d’ailleurs lui paraît vulgaire et mon père lui fait l’effet d’un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a l’air de me croire, même quand je dis que j’ai oublié mes devoirs, ou que je me suis trompé de leçon.

Charles Juliet, Lambeaux

Un homme doux, bourru, méditatif, aux yeux bleu pâle, bons et malicieux, cerclés de petites lunettes rondes. Avec une ample barbe grise, une épaisse tignasse blanche, aux longues mèches rebelles, qui lui tombent sur le front, et qu’à tout moment, d un geste machinal, il repousse en arrière. Il te paraît ineffablement vieux. Les matins d’hiver, il prend sa chaise et vient s’installer près du poêle. Aussitôt vous l’imitez, vous disposant en cercle, genoux contre genoux. Le poêle ronfle, le bois qui brûle sent bon, tu peux voir par la fenêtre les fines branches nues des bouleaux osciller dans le vent, et tu t’abandonnes à cette quiétude, t’enivres du bien-être qui naît de cette chaleur et cette intimité. Il s’exprime avec lenteur, d’une voix grave et basse, attentif à ce qu’il lit sur vos visages. Tu l’écoutes avec une concentration si totale que ses paroles se gravent dans ta mémoire, et que la leçon qu’il fait, tu n’auras pas à l’apprendre. Combien tu aimes l’école ! Chaque fois que tu pousses la petite porte de fer et t’avances dans la cour, tu pénètres dans un monde autre, deviens une autre petite fille, et instantanément, tu oublies tout du village et de la ferme. Ce qui constitue ton univers le maître, les cahiers et les livres, le tableau noir, l’odeur de la craie, les cartes de géographie, ton plumier et ton cartable, cette blouse noire trop longue que tu ne portes que les jours de classe tu le vénères. Et la veille des grandes vacances, alors que les autres, au comble de l’excitation, crient, chantent et chahutent, tu quittes l’école en pleurant. Les deux dernières années, quand venait ton tour d être interrogée, il renonçait à vérifier si tu savais ta leçon, t’attribuait d’office la meilleure note. Ton sérieux, ta maturité et ta soif d’apprendre l’avaient impressionné, et bien qu’il ne t’eût jamais rien dit de ce qu’il pensait de toi, tu sentais qu’il te voyait comme un petit phénomène et te tenait en particulière estime. Un jour, bien plus tard, alors que prise de nostalgie, tu revivais les heures avides et enchantées que tu avais connues là, dans cette petite salle de classe, à littéralement boire ses paroles, tu oses t’avouer que tu avais fini par le considérer comme un père. Un père que tu as aimé ainsi qu’on aime à cet âge, d un amour entier, violent, absolu. La veille des vacances, tu quittais l’école en pleurant, moquée par tes camarades. Mais prisonnière de ton chagrin, tu avançais parmi eux en aveugle, hébétée, ne percevant rien de ce qui t’entourait.

 

Albert Camus, Le Premier Homme (posthume)

Celui-là n avait pas connu son père, mais il lui en parlait souvent sous une forme un peu mythologique, et dans tous les cas, à un moment précis, il avait su remplacer ce père. C’est pourquoi Jacques ne l’avait jamais oublié, comme si, n’ayant jamais éprouvé réellement l’absence d un père qu’il n’avait jamais connu, il avait reconnu cependant inconsciemment, étant enfant d’abord, puis tout au long de sa vie, le seul geste paternel, à la fois réfléchi et décisif, qui fût intervenu dans sa vie d’enfance. Car Monsieur Bernard, son instituteur de la classe du certificat d études, avait pesé de tout son poids d homme, à un moment donné, pour modifier le destin de cet enfant dont il avait la charge, et il l’avait modifié en effet. Pour le moment, Monsieur Bernard était là devant Jacques dans son petit appartement des tournants Rovigo, presque au pied de la casbah, un quartier qui dominait la ville et la mer, occupé par des petits commerçants de toutes races et toutes religions, où les maisons sentaient à la fois les épices et la pauvreté. Il était là, vieilli, le cheveu plus rare, des taches de vieillesse derrière le tissu maintenant vitrifié des joues et des mains, se déplaçant plus lentement, que jadis, et visiblement content dès qu’il pouvait se rasseoir dans son fauteuil de rotin près de la fenêtre qui donnait sur la rue commerçante et où pépitait un canari, attendri aussi par l âge et laissant paraître son émotion, ce qu il n eût pas fait auparavant, mais droit encore, et la voix forte et faible, comme au temps où, planté devant sa classe, il disait : « En rangs par deux. Par deux ! Je n ai pas dit par cinq ! » Et la bousculade cessait, les élèves, Monsieur Bernard était craint et adoré en même temps, se rangeaient le long du mur extérieur dans la galerie du premier étage, jusqu à ce que, les rangs enfin réguliers et immobiles, les enfants silencieux, un « Entrez maintenant, bande de tramousses (2) » les libérait, leur donnant le signal du mouvement et d une animation plus discrète que Monsieur Bernard, solide, élégamment habillé, son fort visage régulier couronné de cheveux un peu clairsemés mais bien lisses, fleurant l eau de Cologne, surveillait avec bonne humeur et sévérité.

Le cercle des poètes disparus

Portraits d'élèves

Nathalie Sarraute, Enfance

Je n ai gardé de mon passage assez bref au cours (1) Bréhant que le souvenir de mon écriture, jusque-là tout à fait claire, et devenue subitement méconnaissable je ne comprenais pas ce qu il lui arrivait les caractères étaient déformés, contrefaits, les lignes partaient dans tous les sens, je ne parvenais plus à diriger ma main Au cours Bréhant on montre à mon égard beaucoup de patience, de la sollicitude. Quand on parvient à déchiffrer mon gribouillis, on s aperçoit que je fais moins de fautes d orthographe que les autres, j ai sans doute beaucoup lu pour mon âge. Mais il faut que je recommence à apprendre à écrire. Comme autrefois, quand j allais à l école de la rue des Feuillantines, je recouvre à l encre noire des bâtonnets d un bleu-gris très pâle, tous alignés sous un même angle. Je rapporte à la maison des cahiers pleins de bâtonnets et aussi de lettres que je dois retracer de la même façon petit à petit, à force d application, mon écriture s assagit, se calme C est apaisant, c est rassurant d être là toute seule enfermée dans ma chambre personne ne viendra me déranger, je fais « mes devoirs », j accomplis un devoir que tout le monde respecte Lili crie, Véra se fâche je ne sais contre quoi ni qui, des gens vont et viennent derrière ma porte, rien de tout cela ne me concerne J essuie ma plume sur un petit carré de feutre, je la trempe dans le flacon d encre noire, je recouvre en faisant très attention il faut qu il n y ait aucune bavure les pâles fantômes de bâtonnets, de lettres, je les rends le plus visibles, le plus nets possible je contrains ma main et elle m obéit de mieux en mieux .

André Gide, Si le grain ne meurt

Mes parents m avaient donc fait entrer à l Ecole alsacienne. J avais huit ans. Je n étais pas entré dans la dixième classe, celle des plus petits bambins, à qui M. Grisier inculquait les rudiments ; mais aussitôt dans la suivante, celle de M. Vedel, un brave Méridional tout rond, avec une mèche de cheveux noirs qui se cabrait en avant du front et dont le subit romantisme jurait étrangement avec l anodine placidité du reste de la personne Quelques semaines ou quelques jours avant ce que je vais raconter mon père m avait accompagné pour me présenter au directeur. Comme les classes avaient déjà repris et que j étais retardataire, les élèves, dans la cour, rangés pour nous laisser passer, chuchotaient : « Oh ! un nouveau ! un nouveau ! » et, très ému, je me pressais contre mon père. Puis j avais pris place auprès des autres, de ces autres que je devais bientôt perdre de vue pour les raisons que j aurai à dire ensuite. Or ce jour-là, M. Vedel enseignait aux élèves qu il y avait parfois dans les langues plusieurs mots qui, indifféremment, peuvent désigner un même objet, et qu on les nomme alors des synonymes. C est ainsi, donnait-il un exemple, que le mot « coudrier » et le mot « noisetier » désignent à la fois le même arbuste. Et faisant alterner suivant l usage, et pour animer la leçon, l interrogation et l enseignement, M. Vedel pria l élève Gide de répéter ce qu il venait de dire Je ne répondis pas. Je ne savais pas répondre. Mais M. Vedel était bon : il répéta sa définition avec la patience des vrais maîtres, proposa de nouveau le même exemple ; mais quand il me demanda de nouveau de redire après lui le mot synonyme de « coudrier », de nouveau je demeurai coi. Alors il se fâcha quelque peu, pour la forme, et me pria d aller dans la cour répéter vingt fois de suite que « coudrier » est synonyme de « noisetier », puis de revenir lui dire. Ma stupidité avait mis en joie toute la classe. Si j avais voulu me tailler un succès, il m eût été facile, au retour de ma pénitence, lorsque M. Vedel, m ayant rappelé, me demanda pour la troisième fois le synonyme de « coudrier », de répondre « chou-fleur » ou « citrouille ». Mais non, je ne cherchais pas le succès et il me déplaisait de prêter à rire ; simplement j étais stupide. Peut-être bien aussi que je m étais mis dans la tête de ne pas céder, - Non, pas même cela : en vérité, je crois que je ne comprenais pas ce que l on voulait de moi, ce que l on attendait de moi !

Les chemins de l'école - chemins de tous les dangers Olivier, Marie et Véronique, Mali

Les femmes et l'éducation, une question d'émancipation ( parcours du XVIIIème au XXème)

Rousseau, L’émile

Dans son traité sur l'éducation, Jean-Jacques Rousseau, après avoir donné des conseils pour l’éducation des garçons, consacre une partie de son ouvrage à l’éducation des filles. Chez Rousseau et plus tard, chez certains romantiques, la "complémentarité" entre les sexes justifie les différences hiérarchiques. La classification: femme/ nature, homme/ culture avalisera les préjugés grâce à de nouvelles théories. 

Les femmes, de leur côté, ne cessent de crier que nous les élevons pour être vaines et coquettes, que nous les amusons sans cesse à des puérilités pour rester plus facilement les maîtres ; elles s'en prennent à nous des défauts que nous leur reprochons. Quelle folie ! Et depuis quand sont-ce les hommes qui se mêlent de l'éducation des filles ? Qui est-ce qui empêche les mères de les élever comme il leur plaît ? Elles n'ont point de collège : grand malheur ! Eh ! Plût à Dieu qu’il n’y en eût point pour les garçons ! ils seraient plus sensément et plus honnêtement élevés ! Force-t-on vos filles à perdre leur temps en niaiseries ? Leur fait-on malgré elles passer la moitié de leur vie à leur toilette, à votre exemple ? Vous empêche-t-on de les instruire et faire instruire à votre gré ? Est-ce notre faute si elles nous plaisent quand elles sont belles, si leurs minauderies nous séduisent, si l'art qu'elles apprennent de vous nous attire et nous flatte, si nous aimons à les voir mises avec goût, si nous leur laissons affiler1 à loisir les armes dont elles nous subjuguent ? Eh ! Prenez le parti de les élever comme les hommes, ils y consentiront de bon coeur. Plus elles voudront leur ressembler, moins elles gouverneront, et c’est alors que nous serons vraiment les maîtres.

      Toutes les facultés communes aux deux sexes ne leur sont pas également partagées ; mais prises en tout, elles se compensent. La femme vaut mieux comme femme et moins comme homme ; partout où elle fait valoir ses droits, elle a l'avantage ; partout où elle veut usurper les nôtres, elle reste au-dessous de nous. On ne peut répondre à cette vérité générale que par des exceptions ; constante façon d'argumenter des galants partisans du beau sexe.

      Cultiver dans les femmes les qualités de l'homme, et négliger celles qui leur sont propres, c'est donc visiblement travailler à leur préjudice. Les rusées le voient trop bien pour en être les dupes ; en tâchant d'usurper nos avantages, elles n'abandonnent pas les leurs ; mais il arrive de là que, ne pouvant bien ménager les uns et les autres parce qu'elles sont incompatibles, elles restent au dessous de leur portée sans se mettre à la nôtre et perdent la moitié de leur prix. Croyez-moi, mère judicieuse, ne faites point de votre fille un honnête homme, comme pour donner un démenti à la nature ; faites-en une honnête femme, et soyez sûre qu'elle en vaudra mieux pour elle et pour nous.

      S'ensuit-il qu'elle doive être élevée dans l'ignorance de toute chose, et bornée aux seules fonctions du ménage ? L'homme fera-t-il sa servante de sa compagne ? Se privera-t-il auprès d'elle du plus grand charme de la société ? Pour mieux l'asservir l'empêchera-t-il de rien sentir, de rien connaître ? En fera-t-il un véritable automate ? Non, sans doute ; ainsi ne l'a pas dit la nature, qui donne aux femmes un esprit agréable et si délié ; au contraire, elle veut qu’elles pensent, qu’elles jugent, qu’elles aiment, qu'elles connaissent, qu’elles cultivent leur esprit comme leur figure ; ce sont les armes qu'elle leur donne pour suppléer à la force qui leur manque et pour diriger la nôtre. Elles doivent apprendre beaucoup de choses, mais seulement celles qu'il leur convient de savoir.

 

1 Affiler : rendre tranchant, aiguiser.

Les liaisons dangereuses, Lettre 81, Laclos

Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.

Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher.

Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler : forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux qui m’entouraient, j’essayai de guider les miens à mon gré ; j’obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que depuis vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la sécurité, même celui de la joie ; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue. C’est ainsi que j’ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.

J’étais bien jeune encore, et presque sans intérêt : mais je n’avais à moi que ma pensée, et je m’indignais qu’on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j’en essayai l’usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m’amusais à me montrer sous des formes différentes ; sûre de mes gestes, j’observais mes discours ; je réglais les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies : dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir.

Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l’expression des figures et le caractère des physionomies ; et j’y gagnai ce coup d’oeil pénétrant, auquel l’expérience m’a pourtant appris à ne pas me fier entièrement ; mais qui, en tout, m’a rarement trompée.

Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je ne me trouvais encore qu’aux premiers éléments de la science que je voulais acquérir.

Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes filles, je cherchais à deviner l’amour et ses plaisirs : mais n’ayant jamais été au couvent, n’ayant point de bonne amie, et surveillée par une mère vigilante, je n’avais que des idées vagues et que je ne pouvais fixer ; la nature même, dont assurément je n’ai eu qu’à me louer depuis, ne me donnait encore aucun indice. On eût dit qu’elle travaillait en silence à perfectionner son ouvrage. Ma tête seule fermentait ; je n’avais pas l’idée de jouir, je voulais savoir ; le désir de m’instruire m’en suggéra les moyens.

 

Laclos, Des femmes et de leur éducation , 1783

O femmes ! Approchez et venez m'entendre. Que votre curiosité, dirigée une fois sur des objets utiles, contemple les avantages que vous avait donnés la nature et que la société vous a ravis. Venez apprendre comment, nées compagnes de l'homme, vous êtes devenues son esclave ; comment, tombées dans cet état abject, vous êtes parvenues à vous y plaire, à le regarder comme votre état naturel ; comment enfin, dégradées de plus en plus par une longue habitude de l'esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants mais commodes aux vertus plus pénibles d'un être libre et respectable. Si ce tableau fidèlement tracé vous laisse de sang-froid, si vous pouvez le considérer sans émotion, retournez à vos occupations futiles. Le mal est sans remède, les vices se sont changés en mœurs. Mais si au récit de vos malheurs et de vos pertes, vous rougissez de honte et de colère, si des larmes d'indignation s'échappent de vos yeux, si vous brûlez du noble désir de ressaisir vos avantages, de rentrer dans la plénitude de votre être, ne nous laissez plus abuser par de trompeuses promesses, n'attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils n'ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir ? Apprenez qu'on ne sort de l'esclavage que par une grande révolution. Cette révolution est-elle possible ? C'est à vous seules à le dire puisqu'elle dépend de votre courage. Est-elle vraisemblable ? Je me tais sur cette question ; mais jusqu'à ce qu'elle soit arrivée, et tant que les hommes régleront votre sort, je serai autorisé à dire, et il me sera facile de prouver qu'il n'est aucun moyen de perfectionner l'éducation des femmes.

Louise Michel, Mémoires (1886)

Louise Michel, institutrice militante et révolutionnaire, s’engage dans la Commune de Paris (mars-mai 1871). Elle lutte à la fois pour l’amélioration des conditions de travail des ouvriers et pour l’émancipation des femmes. Son action militante lui vaut d’être exilée plusieurs années en Nouvelle-Calédonie. Dans ses Mémoires, elle fait le récit de sa vie en revenant sur son enfance tout comme sur sa carrière d’institutrice. Elle livre ici sa vision critique de l’éducation des filles.

Jamais je n’ai compris qu’il y eût un sexe pour lequel on cherchât à atrophier l’intelligence comme s’il y en avait trop dans la race. Les filles, élevées dans la niaiserie, sont désarmées tout exprès pour être mieux trompées : c’est cela qu’on veut. C’est absolument comme si on vous jetait à l’eau après vous avoir défendu d’apprendre à nager, ou même lié les membres.

Sous prétexte de conserver l’innocence d’une jeune fille, on la laisse rêver, dans une ignorance profonde, à des choses qui ne lui feraient nulle impression si elles lui étaient connues par de simples questions de botanique ou d’histoire naturelle.  

Mille fois plus innocente elle serait alors, car elle passerait calme à travers mille choses qui la troublent : tout ce qui est une question de science ou de nature ne trouble pas les sens.  

Est-ce qu’un cadavre émeut ceux qui ont l’habitude de l’amphithéâtre2 ? Que la nature apparaisse vivante ou morte, elle ne fait pas rougir. Le mystère est détruit, le cadavre est offert au scalpel. 

La nature et la science sont propres, les voiles qu’on leur jette ne le sont pas.

Ces feuilles de vigne  3 tombées des pampres4 du vieux Silène5 ne font que souligner ce qui passerait inaperçu. Les Anglais font des races d’animaux pour la boucherie ; les gens civilisés préparent les jeunes filles pour être trompées, ensuite ils leur en font un crime et un presque honneur au séducteur. Quel scandale quand il se trouve de mauvaises têtes dans le troupeau ! Où en serait-on si les agneaux ne voulaient plus être égorgés ?

Il est probable qu’on les égorgerait tout de même, qu’ils tendent ou non le cou. Qu’importe ! Il est préférable de ne pas le tendre.  

Quelquefois les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres.  



1. Amoindrir.
2. Salle d’étude de médecine.
3. Moyen conventionnel de masquer les parties génitales sur les nus artistiques.
4. Branches de vigne.
5. Divinité mythologique qui porte une couronne de feuilles de vigne.

 

Depuis la fin du XIXème siècle, de nombreuses féministes ont défendu l'école mixte (éducation commune des garçons et des filles). Elles contestaient la division scolaire traditionnelle qui séparait artificiellement filles et garçons. Progressivement, cette théorie a été adoptée dans la plupart des systèmes éducatifs, dans certains cas dans le but d'organiser l'enseignement de façon plus rentable et non pour minimiser les inégalités. Néanmoins, les filles suivaient toujours des cours spécifiques concernant les activités du "foyer". La première guerre mondiale a entraîné une rupture importante dans l'ordre familial et social, avec l'ouverture de nouvelles professions aux femmes. Certaines historiennes ont ainsi considéré cette période comme propice à l'émancipation des femmes car les relations entre les genres ont été profondément modifiées. Pour la plupart des femmes, le fait de vivre seule, sortir seule et assumer seule les responsabilités familiales a créé un grand bouleversement. Mais, il est vrai que cette période n'a été qu'une parenthèse avant le retour à la "normalité". Cette expérience de liberté et de prise de conscience de leur capacités et de leur indépendance économique a donné aux femmes un apprentissage, individuel et collectif.Le XXème siècle sera le siècle des opportunités professionnelles pour les femmes et de l'obtention du droit de vote, du contrôle de leur propre corps, etc. Mais ces conquêtes doivent être interprétées, de par leur complexité, comme le fruit d'exigences contradictoires, dissimulant l'augmentation des inégalités. Pendant ce siècle, les femmes ont pris la parole au moment où les moyens de communication de masse (source d'éducation essentielle) étaient en plein essor. La publicité a créé une image de féminité moderne, "ménagère professionnelle", "reine du foyer", très proche des anciens stéréotypes. Cependant, malgré l'inégalité des chances scolaires et la ségrégation des emplois, on ne peut nier que l'évolution de l'éducation des femmes leur a permis, entre autre, d'affirmer leur présence professionnelle, culturelle et politique. Cette participation a favorisé l'évolution du droit privé, des activités domestiques et de la maternité et a permis l'accès des femmes à la sphère politique. 

 

 

 

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Batti, The thinker, 2014

  • Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949

Dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir dresse un constat de la situation des femmes après la seconde guerre mondiale. Elle s’intéresse ici à leur scolarité.

A part quelques exceptions, l’ensemble d’une classe féminine de philosophie est nettement en dessous d’une classe de garçons : un très grand nombre des élèves n’entendent pas poursuivre leurs études, elles travaillent très superficiellement et les autres souffrent d’un manque d’émulation. Tant qu’il s’agit d’examens assez faciles, leur insuffisance ne se fera pas trop sentir ; mais quand on abordera des concours sérieux, l’étudiante prendra conscience de ses manques ; elle les attribuera non à la médiocrité de sa formation, mais à l’injuste malédiction attachée à sa féminité ; se résignant à cette inégalité, elle l’aggrave ; elle se persuade que ses chances de réussite ne sauraient résider que dans sa patience, son application ; elle décide d’économiser avarement ses forces : c’est là un détestable calcul. […]Je me rappelle une étudiante d’agrégation qui disait, au temps où il y avait en philosophie un concours commun aux hommes et aux femmes : «  les garçons peuvent réussir en un ou deux ans ; nous, ils nous faut au moins quatre ans. » Une autre à qui on indiquait la lecture d’un ouvrage de Kant, auteur au programme : «  C’est un livre trop difficile : c’est un livre pour normaliens ! » Elle semblait s’imaginer que les femmes pouvaient passer le concours au rabais : c’était, partant perdue d’avance, abandonner effectivement aux hommes toutes les chances de succès.

Par suite de ce défaitisme, la femme s’accommode facilement d’une médiocre réussite ; elle n’ose pas viser plus haut. Abordant son métier avec une formation superficielle, elle met très vite des bornes à ses ambitions. Souvent, le fait de gagner sa vie elle-même lui semble un assez grand mérite.[…]Il lui semble avoir assez fait dès qu’elle choisit de faire quelque chose. «  Pour une femme, ce n’est déjà pas si mal ».

 

RADIOACTIVE - Teaser Trailer - Starring Rosamund Pike

Pink Floyd -- The Wall [[ Official Video ]] HQ

Pink Floyd - Another Brick In The Wall , 1979

We don't need no educationÂ
We dont need no thought control
No dark sarcasm in the classroom
Teachers leave them kids alone
Hey! Teachers! Leave them kids alone!


All in all it's just another brick in the wall.
All in all you're just another brick in the wall.

We don't need no education
We dont need no thought control
No dark sarcasm in the classroom
Teachers leave them kids alone
Hey! Teachers! Leave them kids alone!
All in all it's just another brick in the wall.
All in all you're just another brick in the wall.

"Wrong, Do it again!"
"If you don't eat yer meat, you can't have any pudding. How can you
have any pudding if you don't eat yer meat?"
"You! Yes, you behind the bikesheds, stand still laddy!"

 


 

TRADUCTION ANOTHER BRICK IN THE WALL PART 2 - PINK FLOYD

Nous n'avons pas besoin d'éducation
Nous n'avons pas besoin d'un contrôle de pensées
Ni d'un sarcasme ténébreux dans les salles de classe

Professeurs laissez les jeunes tranquilles
Eh professeurs laissez les jeunes tranquilles
Après tout ce n'est qu'une brique de plus dans le mur
Après tout vous n'êtes qu'une brique de plus dans le mur

Nous n'avons pas besoin d'éducation
Nous n'avons pas besoin d'un contrôle de pensées
Ni d'un sarcasme ténébreux dans les salles de classe
Professeurs laissez les jeunes tranquilles
Eh professeurs laissez nous, les jeunes, tranquilles
Après tout vous n'êtes qu'une brique de plus dans le mur
Après tout vous n'êtes qu'une brique de plus dans le mur

LA VAGUE - Bande annonce vf

La Vague (en version originale Die Welle) est un film allemand de Dennis Gansel sorti en 2008

 

En Allemagne, aujourd'hui. Dans le cadre d'un atelier, un professeur de lycée propose à ses élèves une expérience visant à leur expliquer le fonctionnement d'un régime totalitaire. Commence alors un jeu de rôle grandeur nature, dont les conséquences vont s'avérer tragiques.

 

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