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La recherche de soi

Chapitre 1 : Education, transmission, émancipation

Le bulletin officiel de l'éducation nationale

 L’époque des Lumières a marqué une double rupture avec les modèles d’éducation hérités de l’humanisme de la Renaissance. Pour un grand nombre d’auteurs, l’apprentissage des choses doit désormais primer la culture des mots, et l’éducation se centrer sur l’utile (pratique et social). Une nouvelle attention est portée aux manières de penser des enfants et au langage à tenir avec eux. Sur ces questions, les idées pédagogiques de Rousseau (Émile ou de l’éducation, 1762) ont essaimé jusqu’au milieu du XXe siècle avec les mouvements dits d’éducation nouvelle.

Dans le même temps, l’idée s’impose qu’une nation moderne doit se préoccuper de la formation des individus et par conséquent se doter d’un véritable système d’éducation publique. Dans la lignée de Condorcet, l’instruction des enfants des deux sexes devient la clé de la démocratie et des libertés. Les penseurs révolutionnaires mettent quant à eux l’accent sur les conditions sociales et politiques de l’émancipation des individus. En Europe comme en Amérique, le tournant du XXe siècle est le moment d’un vaste débat sur les finalités de l’éducation scolaire, ses méthodes et son extension.

Le rôle nouveau de l’institution scolaire se marque par la place que prennent dans les récits du XIXe siècle les souvenirs d’écoliers, qu’ils soient romancés ou autobiographiques. Il s’agit toujours de comprendre ce qu’un individu est devenu à partir de ce qu’il a reçu, mais aussi de ce avec quoi il a rompu.

Les textes de cette période fournissent matière à réflexion, par exemple, sur les différents âges de la vie et ce que veut dire être adulte ; les formes de l’enseignement et celles de l’apprentissage ; les parts respectives de la famille, de l’école et de la société dans l’éducation ; l’aspiration à la liberté dans ses rapports avec les institutions et les traditions. À l’horizon de ces interrogations se trouvent la définition d’une éducation moderne et la question de la justice sociale et de l’équité au sein d’un système éducatif.

https://www.littre.org/definition/%C3%A9ducation

éducation(é-du-ka-sion ; en vers, de cinq syllabes) s. f.

  • 1Action d'élever, de former un enfant, un jeune homme ; ensemble des habiletés intellectuelles ou manuelles qui s'acquièrent, et ensemble des qualités morales qui se développent.

C'est ainsi qu'on l'accoutumait dans son enfance à craindre Dieu et à l'aimer ; et l'on peut dire d'elle ce que l'Écriture a dit d'une autre reine, qu'elle ne changea pas son éducationFléchierMarie-Thér.Ni la bonne éducation ne fait les grands caractères, ni la mauvaise ne les détruitFontenelleCzar Pierre.L'éducation qu'il faisait donner aux enfantsFénelonTél. v.Jeunes hommes qui n'avaient eu aucune éducationFénelonib. XVI.Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles ; la coutume et le caprice des mères y décident souvent de tout ; on suppose qu'on doit donner à ce sexe peu d'instruction ; l'éducation des garçons passe pour une des principales affaires par rapport au bien public, et, quoiqu'on n'y fasse guère moins de fautes que dans celle des filles, du moins on est persuadé qu'il faut beaucoup de lumières pour y réussirFénelonÉduc. des filles, 1.L'éducation est une maîtresse douce et insinuante, ennemie de la violence et de la contrainte, qui aime à n'agir que par voie de persuasion, qui s'applique à faire goûter ses instructions en parlant toujours raison et véritéRollinTraité des Ét. liv. VI, art. 4.Mme de Maintenon avait un goût et un talent particulier pour l'éducation de la jeunesseMme de CaylusSouvenirs, p. 194, dans POUGENS.Dans cette cour indigente et vagabonde, la nécessité, qui fait mille biens malgré qu'on en ait, leur tenait lieu d'éducation, et l'on ne voyait que de l'émulation parmi eux sur la gloire, sur la politesse et sur la vertuHamiltonGramm. 6.L'éducation perfectionne l'instinct comme elle perfectionne la raisonBonnetCauses prem. 5e partie, ch. 6.Leur donner la vie [à des fils], est un présent cruel, Sans l'éducation, sans ce bien plus réelChénier M. J. Gracq. I, 5.Quand on a reçu une mauvaise éducation, on garde, en grandissant et même en vieillissant, tous les défauts de l'enfanceGenlisVeillées du château, t. I, p. 21, dans POUGENS.Je ne confondrai plus les éducations qui ne sont que brillantes avec les bonnes éducations, c'est-à-dire avec celles qui rendent bon et vertueuxGenlisib. p. 442.

  • Par extension.Donner de l'éducation à son espritMarivauxdans DESFONTAINES.

    Maison d'éducation, maison où l'on prend des enfants pour les instruire.

    Éducation professionnelle, éducation qui a pour but d'enseigner un art, un métier, une profession.

    Première éducation, soins et enseignements qui se donnent dans la première enfance.[Louis XIV] Recommandant votre enfance [du jeune roi Louis XV] à la tendre et respectable dépositaire [Mme de Ventadour] de votre première éducation, laquelle, en formant vos premières inclinations et, pour ainsi dire, vos premières paroles, fut sur le point de recueillir vos derniers soupirsMassillonPet. car. Ex. des grands.La première éducation est celle qui importe le plus, et cette première éducation appartient incontestablement aux femmes… parlez donc toujours aux femmes, par préférence, dans vos traités d'éducationRousseauÉm. I, Note au commencement.

  • 2En parlant des animaux domestiques, l'ensemble des moyens auxquels on a recours pour les rendre de bonne heure dociles à la volonté de l'homme et pour développer en eux les facultés de l'instinct et celles du corps, de manière qu'ils soient le plus utiles qu'il est possible.

    Soin que l'on prend pour produire et entretenir certains animaux, certaines plantes. L'éducation des abeilles, des vers à soie. L'éducation de cette plante est difficile.Les indigènes [de Madagascar], qui font de deux à quatre éducations par année, surveillent l'accouplement des papillons, la ponte et l'éclosion des jeunes chenilles [vers à soie] qu'aussitôt la naissance ils transportent…, Blanchard, Acad. des sc. Comptes rendus t. LVI, p. 621.

  • 3La connaissance et la pratique des usages du monde.

  • Ce jeune homme est sans éducation.Elle paraît avoir de l'éducationDancourtMme Artus, III, 7.

REMARQUE

Éducation est un mot récent ; autrefois on disait nourriture.

SYNONYME

ÉDUCATION, INSTRUCTION. L'instruction est relative à l'esprit et s'entend des connaissances que l'on acquiert et par lesquelles on devient habile et savant. L'éducation est relative à la fois au cœur et à l'esprit, et s'entend et des connaissances que l'on fait acquérir et des directions morales que l'on donne aux sentiments.

ÉTYMOLOGIE

Lat. educationem, de educare, éduquer.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

ÉDUCATION. - SYN. ÉDUCATION, INSTRUCTION., Ajoutez : " M. H. Martin rappelle que la substitution du terme " d'instruction publique " à celui " d'éducation nationale " est toute récente. Le second était seul employé en 89, et on le trouve dans tous les cahiers des États généraux.… M. Vacherot voudrait qu'on s'attachât à considérer l'instruction dans son vrai sens, en ne la séparant point de l'éducation ; car elle n'est, en réalité, autre chose que l'éducation de l'esprit, Arth. Mangin, Journ. offic. 24 fév. 1872, p. 1330, 3e col.Mais il faut remarquer que l'instruction s'enseigne, et que l'éducation s'apprend par un autre mode d'action du maître, quel qu'il soit.

 

ÉDUCATION, TRANSMISSION, ÉMANCIPATION 

Problématiques envisageables :

Qui éduque-t-on ? Quel espace pour l’éducation des enfants ?Comment éduque-t-on ? Pourquoi éduque-t-on ? Quels seraient les principes d’une éducation idéale ? Quelle influence l’éducation a-t-elle sur la place et le rôle des femmes ?

La transmission, à quelles fins?

  • ( Vers la question d'analyse littéraire) Victor Hugo,   Les Quatre vents de l'Esprit,1853
  • Jean de La Fontaine,"L'Education",  Livre VIII, fable 24, Fables, 1678
  • Emile Zola, ​""Lettre à la jeunesse, 1897

La recherche d’une éducation idéale

Historique de la Renaissance au XVIIIème :

  • Rabelais, Chapitre 21 et 23 du Gargantua, l'abbaye de Thélème, 1534
  •  Montaigne, Essais, I, 26, « De l’institution des enfants » ,1580
  • Erasme, De l'éducation des enfants, 1529
  •  Jean-Jacques Rousseau, Emile ou de l’éducation, 1762

Souvenirs d’école :

Portraits d’enseignants ( XIXèmeau XXIème)

  • Peter Weir, Le cercle des poètes disparus, , 1990
  • Alain-René Lesage, Histoire de Gil Blas de Santillane
  • Gustave Flaubert, Madame Bovary
  • Jules Vallès, L’enfant
  • Charles Juliet, Lambeaux
  • Albert Camus, Le Premier Homme (posthume)

Portraits d’élèves (XIXèmeau XXIème)

  • Nathalie Sarraute, Enfance
  • André Gide, Si le grain ne meurt

            Les femmes et l’éducation : une question d’émancipation

XVIIIème

  • Laclos, Les liaisons dangereuses,lettre 81, 1782
  • Laclos, Des femmes et de leur éducation , 1783
  • Rousseau ( Sophie)
  • XIXème
  • Flaubert, Madame Bovary, 1856
  • Louise Michel, Mémoires , 1886

XXème    + étude de l'image XXIème    

  • Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949
  • Woolf, Une chambre à soi,1929
  • Série d'images publicitaire ( La figure féminine début XXème)
  • Batti, The thinker, 2014

 

 

 

 

Vers l'essai :Les cours exclusivement en distanciel peuvent-ils être notre futur?

As It Used To Be - Vostfr

AS IT USED TO BE (2013)
Réalisé par Clément Gonzalez.
Produit par le Collectif 109.
81 Sélections / 37 Prix.

Synopsis:
Dans un futur proche, les professeurs ne donnent cours que devant une salle vide et une simple webcam, retransmettant la leçon sur internet. Un professeur d'histoire va voir son quotidien bousculé quand une élève franchit la porte de sa salle...

La transmission, à quelles fins?

L'écolier 1956, Doisneau

L'écolier 1956, Doisneau

Ecrit après la visite d'un bagne

Chaque enfant qu'on enseigne est un homme qu'on gagne.
Quatrevingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne
Ne sont jamais allés à l'école une fois,
Et ne savent pas lire, et signent d'une croix.
C'est dans cette ombre-là qu'ils ont trouvé le crime.
L'ignorance est la nuit qui commence l'abîme.
Où rampe la raison, l'honnêteté périt.

Dieu, le premier auteur de tout ce qu'on écrit,
A mis, sur cette terre où les hommes sont ivres,
Les ailes des esprits dans les pages des livres.
Tout homme ouvrant un livre y trouve une aile, et peut
Planer là-haut où l'âme en liberté se meut.
L'école est sanctuaire autant que la chapelle.
L'alphabet que l'enfant avec son doigt épelle
Contient sous chaque lettre une vertu ; le coeur
S'éclaire doucement à cette humble lueur.
Donc au petit enfant donnez le petit livre.
Marchez, la lampe en main, pour qu'il puisse vous suivre.

La nuit produit l'erreur et l'erreur l'attentat.
Faute d'enseignement, on jette dans l'état
Des hommes animaux, têtes inachevées,
Tristes instincts qui vont les prunelles crevées,
Aveugles effrayants, au regard sépulcral,
Qui marchent à tâtons dans le monde moral.
Allumons les esprits, c'est notre loi première,
Et du suif le plus vil faisons une lumière.
L'intelligence veut être ouverte ici-bas ;
Le germe a droit d'éclore ; et qui ne pense pas
Ne vit pas. Ces voleurs avaient le droit de vivre.
Songeons-y bien, l'école en or change le cuivre,
Tandis que l'ignorance en plomb transforme l'or.

Je dis que ces voleurs possédaient un trésor,
Leur pensée immortelle, auguste et nécessaire ;
Je dis qu'ils ont le droit, du fond de leur misère,
De se tourner vers vous, à qui le jour sourit,
Et de vous demander compte de leur esprit ;
Je dis qu'ils étaient l'homme et qu'on en fit la brute ;
Je dis que je nous blâme et que je plains leur chute ;
Je dis que ce sont eux qui sont les dépouillés ;
Je dis que les forfaits dont ils se sont souillés
Ont pour point de départ ce qui n'est pas leur faute ;
Pouvaient-ils s'éclairer du flambeau qu'on leur ôte ?
Ils sont les malheureux et non les ennemis.
Le premier crime fut sur eux-mêmes commis ;
On a de la pensée éteint en eux la flamme :
Et la société leur a volé leur âme.

Victor Hugo, Jersey, 27 février 1853, Les Quatre vents de l'Esprit.

 

 Jean de La Fontaine, 
L'Education,  Livre VIII, fable 24, 
Fables

L’ÉDUCATION

Laridon (1) et César, frères dont l'origine
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
A deux maîtres divers échus au temps jadis,
Hantaient l'un les forêts, et l'autre la cuisine.
Ils avaient eu d'abord chacun un autre nom ;
               Mais la diverse nourriture
Fortifiant en l'un cette heureuse nature,
En l'autre l'altérant, un certain marmiton
               Nomma celui-ci Laridon :
Son frère, ayant couru mainte haute aventure,
Mis maint Cerf aux abois, maint Sanglier abattu,
Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
On eut soin d'empêcher qu'une indigne maîtresse
Ne fît en ses enfants dégénérer son sang :
Laridon négligé témoignait sa tendresse
               À l'objet le premier passant.
               Il peupla tout de son engeance :
Tournebroches (2) par lui rendus communs en France
Y font un corps à part, gens fuyants les hasards,
               Peuple antipode des Césars.
On ne suit pas (3) toujours ses aïeux ni son père :
Le peu de soin, le temps, tout fait qu'on dégénère :
Faute de cultiver la nature et ses dons,
Ô combien de Césars deviendront Laridons !

Lettre à la jeunesse, 14 décembre 1897, Emile Zola

Émile Zola s’est adressé plusieurs fois à la jeunesse, notamment dans cette lettre ouverte parue en brochure pendant l’affaire Dreyfus*.​

Ô jeunesse, jeunesse ! Je t’en supplie, songe à la grande besogne qui t’attend. Tu es l’ouvrière future, tu vas jeter les assises de ce siècle prochain, qui, nous en avons la foi profonde, résoudra les problèmes de vérité et d’équité, posés par le siècle finissant. Nous, les vieux, les aînés, nous te laissons le formidable amas de notre enquête, beaucoup de contradictions et d’obscurités peut-être, mais à coup sûr l’effort le plus passionné que jamais siècle ait fait vers la lumière, les documents les plus honnêtes et les plus solides, les fondements mêmes de ce vaste édifice de la science que tu dois continuer à bâtir pour ton honneur et pour ton bonheur. Et nous ne te demandons que d’être encore plus généreuse, plus libre d’esprit, de nous dépasser par ton amour de la vie normalement vécue, par ton effort mis entier dans le travail, cette fécondité des hommes et de la terre qui saura bien faire enfin pousser la débordante moisson de joie, sous l’éclatant soleil. Et nous te céderons fraternellement la place, heureux de disparaître et de nous reposer de notre part de tâche accomplie, dans le bon sommeil de la mort, si nous savons que tu nous continues et que tu réalises nos rêves.

Jeunesse, jeunesse ! Souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l’exprimer publiquement, c’est que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur sang.

*L’affaire Dreyfus a pour origine une erreur judiciaire sur fond d’espionnage et d'antisémitisme, dont la victime est le capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935), français et alsacien d'origine, et juif. Cette affaire a bouleversé la société française pendant douze ans, de 1894 à 1906.
La révélation de ce scandale, dans « J'Accuse…! », un article d’Émile Zola, paru en 1898 dans L'Aurore, journal de Clemenceau , provoque une succession de crises politiques et sociales uniques en France. À son paroxysme, en 1899, elle révèle les clivages de la France de la Troisième République. Elle divise profondément et durablement les Français en deux camps opposés, dreyfusards et antidreyfusards. Cette affaire est le symbole moderne et universel de l'iniquité  au nom de la raison d'État. Enfin, elle suscite de très violentes polémiques nationalistes et antisémites, diffusées par une presse influente.

La recherche d'une éducation idéale

L’étude de Gargantua selon la discipline de ses précepteurs sophistes, Chapitre 21, orthographe modernisée :

Il employait donc son temps de telle façon qu’ordinairement il s’éveillait entre huit et neuf heures, qu’il fût jour ou non ; ainsi l’avaient ordonné ses anciens régents (3), alléguant ce que dit David : Vanum est vobis ante lucem surgere (4). Puis il gambadait, sautait et se vautrait dans le lit quelque temps pour mieux réveiller ses esprits animaux (5) ; il s’habillait selon la saison, mais portait volontiers une grande et longue robe de grosse étoffe frisée fourrée de renards ; après, il se peignait du peigne d’Almain (6), c’est-à-dire des quatre doigts et du pouce, car ses précepteurs disaient que se peigner autrement, se laver et se nettoyer était perdre du temps en ce monde. Puis il fientait, pissait, se raclait la gorge, rotait, pétait, bâillait, crachait, toussait, sanglotait, éternuait et morvait comme un archidiacre (7) et, pour abattre la rosée et le mauvais air, déjeunait de belles tripes frites, de belles grillades, de beaux jambons, de belles côtelettes de chevreau et force soupes de prime (8). Ponocrates (9) lui faisait observer qu’il ne devait pas tant se repaître (10) au sortir du lit sans avoir premièrement fait quelque exercice. Gargantua répondit : « Quoi ! n’ai-je pas fait suffisamment d’exercice ? Je me suis vautré six ou sept fois dans le lit avant de me lever. N’est-ce pas assez ? Le pape Alexandre faisait ainsi, sur le conseil de son médecin juif, et il vécut jusqu’à la mort en dépit des envieux. Mes premiers maîtres m’y ont accoutumé, en disant que le déjeuner donnait bonne mémoire : c’est pourquoi ils buvaient les premiers. Je m’en trouve fort bien et n’en dîne (11) que mieux. Et Maître Tubal (12) (qui fut le premier de sa licence (13) à Paris) me disait que ce n’est pas tout de courir bien vite, mais qu’il faut partir de bonne heure. Aussi la pleine santé de notre humanité n’est pas de boire des tas, des tas, des tas, comme des canes, mais bien de boire le matin, d’où la formule : Lever matin n’est point bonheur ; Boire matin est le meilleur. » Après avoir bien déjeuné comme il faut, il allait à l’église, et on lui portait dans un grand panier un gros bréviaire (14) emmitouflé, pesant, tant en graisse qu’en fermoirs et parchemins, onze quintaux et six livres à peu près. Là, il entendait vingt-six ou trente messes. Dans le même temps venait son diseur d’heures (15), encapuchonné comme une huppe (16), et qui avait très bien dissimulé son haleine avec force sirop de vigne (17). Avec celui-ci, Gargantua marmonnait toutes ces kyrielles (18), et il les épluchait si soigneusement qu’il n’en tombait pas un seul grain en terre. Au sortir de l’église, on lui amenait sur un char à bœufs un tas de chapelets de Saint-Claude (19), dont chaque grain était aussi gros qu’est la coiffe d’un bonnet ; et, se promenant par les cloîtres, galeries ou jardin, il en disait plus que seize ermites (20). Puis il étudiait quelque méchante demi-heure, les yeux posés sur son livre mais, comme dit le poète comique (21), son âme était dans la cuisine.

 

1 - Précepteurs : maîtres. 2 - Sophistes : dans l’antiquité, le sophiste est une sorte d’enseignant. Ici, le terme est péjoratif et désigne un maître capable de soutenir tout et son contraire par des arguments subtils. 3 - Régents : maîtres. 4 - Citation d’un psaume de l’Ancien Testament : Il est vain de se lever avant la lumière. 5 - Ses esprits animaux : selon la médecine de l’époque, liquide qui se propageait dans tout l’organisme pour y maintenir l’énergie vitale. 6 - Jacques Almain était un théologien du début du XVIe siècle. Il y a là un jeu de mot (se peigner à la main). 7 - Archidiacre : supérieur du curé. 8 - Soupes de prime : tranches de pain trempées dans un bouillon, qu’on mangeait au couvent à prime. 9 - Ponocrates est le nouveau maître de Gargantua. En grec, son nom signifie «bourreau de travail». 10 - Se repaître : se nourrir abondamment, engloutir. 11 - Le dîner est le déjeuner de l’époque. 12 - Maître Tubal est l’ancien maître de Gargantua. 13 - Le premier de sa licence : le premier dans le diplôme obtenu à l’université. 14 - Bréviaire : livre de prière. 15 - Heures : prières. 16 - Le diseur d’heures est emmitouflé dans le capuchon de son manteau comme une huppe l’est dans ses plumes. 17 - Sirop de vigne : la périphrase désigne le vin. 18 - Ces kyrielles : ces suites ininterrompues, interminables de prières. 19 - Saint-Claude est une ville du Jura célèbre pour ses objets en buis. 20 - Ermites : hommes vivant seuls dans la forêt. 21 - Le poète comique : Térence l’auteur d’Eunuque.

L’Education de Ponocrates, chapitre 23 (Orthographe modernisée):

Puis il le soumit à un rythme de travail tel qu’il ne perdait pas une heure de la journée, mais consacrait au contraire tout son temps aux lettres et au noble savoir. Gargantua s’éveillait donc vers quatre heures du matin1. Tandis qu’on le frictionnait, on lui lisait quelques pages des Saintes Ecritures, à voix haute et claire, avec la prononciation convenable. Cet office était confié à un jeune page, originaire de Basché2, nommé Anagnostes3. (…)
                Puis il allait aux lieux secrets excréter le produit des digestions naturelles. Là son précepteur répétait ce qu’on avait lu et lui expliquait les points les plus obscurs et les plus difficiles. Quand ils revenaient, ils considéraient l’état du ciel, notant s’il était tel qu’ils l’avaient remarqué le soir précédent, et en quels signes entrait le soleil, et aussi la lune ce jour-là.
                Cela fait, on l’habillait, on le peignait, on le coiffait, on l’apprêtait, on le parfumait et pendant ce temps, on lui répétait les leçons du jour précédent. Lui-même les récitait par cœur et les confrontait avec quelques exemples pratiques concernant la vie humaine, ce qui leur prenait parfois deux ou trois heures, mais, d’ordinaire on s’arrêtait quand il était complètement habillé. Ensuite, pendant trois bonnes heures, on lui faisait la lecture.
                Alors ils sortaient, en discutant toujours du sujet de la lecture et ils allaient se divertir au Grand Bracque, ou dans les prés et jouaient à la balle, à la paume, à la pile en triangle, s’exerçant élégamment le corps comme ils s’étaient auparavant exercés l’esprit. Tous leurs jeux se faisaient en liberté, car ils abandonnaient la partie quand il leur plaisait, et ils s’arrêtaient d’ordinaire quand la sueur leur coulait sur le corps, ou qu’ils étaient autrement fatigués. Alors, ils étaient très bien essuyés et frictionnés, ils changeaient de chemise, et allaient voir si le dîner était prêt en se promenant doucement. Là, en attendant, ils récitaient à voix claire et avec éloquence quelques maximes retenues de la leçon.
                Cependant, Monsieur l’Appétit venait ; c’est au bon moment qu’ils s’asseyaient à table. Au commencement du repas, on lisait quelque histoire plaisante des anciennes prouesses[1] jusqu’à ce qu’il prît son vin. Alors, si on le jugeait bon, on continuait la lecture, ou ils commençaient à deviser joyeusement tous ensemble. Pendant les premiers mois, ils parlaient de la vertu, de la propriété, des effets et de la nature de tout ce qui leur était servi à table : du pain, du vin, de l’eau, du sel, des viandes, des poissons, des fruits, des herbes, des racines et de leur préparation. Ce faisant, Gargantua apprit en peu de temps tous les passages relatifs à ce sujet dans Pline, Athénée, Dioscoride, Julius Pollux, Gallien, Porphyre, Oppien, Polybe, Héliodore, Aristote, Elien et d’autres. Après s’être entretenus là-dessus, ils faisaient souvent, pour plus de sûreté, apporter à tables les livres en question. Gargantua retint si bien, si parfaitement ce qui se disait là-dessus qu’il n’y avait pas alors de médecin qui sût la moitié de ce qu’il savait. Après, ils parlaient des lectures du matin, et terminant leur repas par quelque confiture de coings, il se curait les dents avec un bout de lentisque, se lavait les mains et les yeux de belle eau fraîche et tous rendaient grâce à Dieu par quelques beaux cantiques à la louange de la munificence et bonté divines.
                Là-dessus, on apportait des cartes, non pas pour jouer, mais pour y apprendre mille petits jeux et inventions nouvelles qui tous découlaient de l’arithmétique. De cette façon, il prît goût à la science des nombres et tous les jours, après le dîner et le souper, il y passait son temps avec autant de plaisir qu’il en prenait d’habitude aux dés ou aux cartes.

Erasme, De l'éducation des enfants, 1529

Tu vas me demander de t’indiquer les connaissances qui correspondent à l’esprit des enfants et qu’il faut leur infuser dès leur prime jeunesse. En premier lieu, la pratique des langues. Les tout-petits y accèdent sans aucun effort, alors que chez les adultes elle ne peut s’acquérir qu’au prix d’un grand effort. Les jeunes enfants y sont poussés, nous l’avons dit, par le plaisir naturel de l’imitation, dont nous voyons quelques traces jusque chez les sansonnets et les perroquets. Et puis – rien de plus délicieux – les fables des poètes. Leurs séduisants attraits charment les oreilles enfantines, tandis que les adultes y trouvent le plus grand profit, pour la connaissance de la langue autant que pour la formation du jugement et de la richesse de l’expression. Quoi de plus plaisant à écouter pour un enfant que les apologues d’Ésope qui, par le rire et la fantaisie, n’en transmettent pas moins des préceptes philosophiques sérieux ? Le profit est le même avec les autres fables des poètes anciens. L’enfant apprend que les compagnons d’Ulysse ont été transformés par l’art de Circé en pourceaux et en d’autres animaux. Le récit le fait rire mais, en même temps, il a retenu un principe fondamental de philosophie morale, à savoir : ceux qui ne sont pas gouvernés par la droite raison et se laissent emporter au gré de leurs passions ne sont pas des hommes mais des bêtes. Un stoïcien s’exprimerait-il plus gravement ? Et pourtant le même enseignement est donné par une fable amusante. Je ne veux pas te retenir en multipliant les exemples, tant la chose est évidente. Mais quoi de plus gracieux qu’un poème bucolique ? Quoi de plus charmant qu’une comédie ? Fondée sur l’étude des caractères, elle fait impression sur les non-initiés et sur les enfants. Mais quelle somme de philosophie y trouve-t-on en se jouant ! Ajoute mille faits instructifs que l’on s’étonne de voir ignorés même aujourd’hui par ceux qui sont réputés les plus savants. On y rencontre enfin des sentences brèves et attrayantes du genre des proverbes et des mots de personnages illustres, la seule forme sous laquelle autrefois la philosophie se répandait dans le peuple.

Montaigne, Essais, I, 26, « De l’institution des enfants » ,1580 

Pour un enfant de maison noble qui recherche l'étude des lettres, non pour le gain (car un but aussi vil est indigne de la grâce et de la faveur des Muses; d'autre part il concerne les autres et dépend d'eux), ni autant pour les avantages extérieurs que pour les siens propres et pour qu'il s'enrichisse et s'en pare au-dedans, moi, ayant plutôt envie de faire de lui un homme habile. qu'un homme savant, je voudrais aussi qu'on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu'on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l'intelligence que la science, et je souhaiterais qu'il se comportât dans l'exercice de sa charge d'une manière nouvelle. On ne cesse de criailler à nos oreilles d'enfants, comme si l'on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n'est que de redire ce qu'on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d'entrée, selon la portée de l'âme qu'il a en main, il commençât à la mettre sur la piste 2 , en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d'ellemême, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul, je veux qu'il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas3 faisaient d'abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » 4 Il est bon qu'il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu'à quel point il doit se rabaisser pour s'adapter à sa force. Faute d'apprécier ce rapport, nous gâtons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c'est l'une des tâches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l'effet d'une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu'en descendant. Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d'enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d'esprits de tailles et formes si différentes, il n'est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement. Qu'ils ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu'il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu'il juge du profit qu'il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l'élève viendra apprendre, qu'il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s'il l'a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l'allure de sa progression d'après les conseils pédagogiques de Platon

1. Un homme capable de bien juger.

2. Le mot piste évoque l'apprentissage,

3. Penseur et philosophe grec qui enseignait.

4. Citation latine : « l’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent s’instruire » phrase de Cicéron, De natura deorum, l, 5.

5. désigne le maître.

6. Régurgiter.

L'éducation au moyen-âge et à la Renaissance

https://noobelearning.com/2018/12/07/histoire-de-leducation-la-renaissance/

Histoire de l’Education : le Moyen-Age

Certains de nos contemporains ont tendance à percevoir le Moyen-Age comme un âge obscur, dominé par la religion. Cette vision quoique justifiable, ne représente pourtant qu’une infime partie de la complexité médiévale. Il nous faut déjà rappeler que le Moyen-Age recoupe près de 10 siècles (du V ème au XV ème siècle), raison pour laquelle cette période historique subit plus qu’aucune autre, tant de préjugés. Tout en sachant d’ores-et-déjà qu’une présentation détaillée (siècle par siècle) de ce qu’était la transmission de savoirs pendant cette période sera impossible, nous allons essayer d’avoir une vue d’ensemble sur les évolutions qu’a connu cette période, que ce soit au niveau de l’éducation , et de la formation.

– Un système éducatif  long à se démocratiser

En 529 se tient le concile de Vaison stipulant que chaque prêtre a l’obligation d’apprendre à un ou plusieurs garçons le latin afin de pouvoir lire la Bible, et ce gratuitement. Malgré tout, ce premier socle d’éducation reste assez minoritaire. L’idée étant de former les futurs clercs.

Au 8ème siècle, en 789 précisément, un certain Charlemagne insiste sur l’instruction pour mieux diffuser la foi. Cependant, cette ‘admonotio generalis’ (exhortation générale) n’est pas non plus à considérer comme l’instauration d’un droit universel à l’éducation puisque seulement un à deux enfants par village est réellement impacté par cette décision. Aller à l’école est en fait synonyme de progression sociale. Là encore, ce système qui se développera jusqu’au XIème siècle, a un but bien précis : former les futurs administrateurs de son empire. Les garçons rentrent dans ces écoles monastiques à l’âge de 6 ans et apprennent dans un premier temps quelques notions d’hygiène et de morale, puis dans un second temps à lire la Bible, et à apprendre des psaumes. Enfin, les futurs moines apprennent également à calculer.

Il faut en réalité attendre le Xème siècle pour observer une démocratisation de l’éducation (quoique très sommaire) dans ces écoles monastiques. Parallèlement à ces écoles, l’essor de la classe marchande amène à l’ouverture d’écoles tenues par des laïcs (écoles qui se développent considérablement au XVème siècle).

– Des disparités

Le système éducatif médiéval est basé sur de nombreuses disparités.

Le premier degré de disparités est d’ordre géographique. En effet, à la fin du Moyen-Age une grande majorité de jeunes citadins apprennent à lire et calculer (ou écrire). Rares sont ceux qui maîtrisent à la fois la lecture et l’écriture. Par contre, le taux d’alphabétisation en zone rurale est bien moindre : moins de 10 % seulement. Quel que soit le cas de figure, il existe un poids important de la tradition orale (les sermons, les liturgies, l’iconographie etc.). Cela étant dit, on observe vers cette fin de Moyen-Âge un changement avec l’arrivée des humanistes (annonçant la Renaissance) qui commencent non seulement à partager les textes antiques comme Ovide et Virgile mais également à donner une plus grande importance au corps. Léon Battista Alberti dans son Il libri della famiglia écrit : « L’exercice peut beaucoup pour le corps, et encore plus pour l’âme si nous veillons à le pratiquer avec raison. » C’est aussi cette idée qui se dégage des écrits de G. Conversini : « Il faut toujours administrer aux élèves des notions qui sont au-dessous de leurs capacités : de même que l’estomac ne digère bien que si la quantité d’aliments absorbée est inférieure au niveau de sa satiété, de même la leçon donnée doit être inférieure à la capacité d’apprendre. Une leçon claire et non pesante s’imprime avec facilité dans l’esprit, une leçon compliquée et lourde rassasie mais ne nourrit pas… » Les débuts des neurosciences quelque part…

L’autre grande disparité est héritée du monde antique. Le Moyen-Âge ne fait pas non plus grand cas des filles. Dans le cas des écoles monastiques, la raison est assez simple, on éduque dans le but de former de futurs clercs, profession dont elles sont exclues. Certes, elles peuvent, avec des collèges de moniales, devenir nonnes. C’est d’ailleurs un avis revendiqué par Philippe de Novarre, historien du 13ème qui écrit : « On ne doit pas apprendre aux jeunes filles à lire et à écrire à moins que ce ne soit pour devenir nonne. » Au XIV ème siècle, des pédagogues comme le Chevalier de La Tour Landry leur enseignent à éviter dans la mesure du possible les garçons jusqu’au mariage, à tenir un foyer, coudre, tisser, filer, en insistant sur la future obéissance qu’elles devront un jour à leur mari.  Cela étant dit, il serait tout de même faux de penser que les filles ne reçoivent sur toute l’ère médiévale, aucune éducation. Dans le milieu de l’aristocratie, elles suivent l’enseignement d’un précepteur. Dans le milieu marchand, il est obligatoire pour elles d’apprendre à lire / écrire et compter puisque ce sont elles qui vont être amenées à tenir les comptes.

Enfin, la dernière disparité est liée au statut social de l’enfant. L’enfant de haute classe, le noble, n’allait pas à l’école (là où il aurait dû côtoyer des enfants de basse classe) mais suivait l’enseignement d’un précepteur.

 Mais le véritable fleuron du système éducatif médiéval est probablement son dispositif d’universités qui apparaissent vers la fin du XII ème siècle pour se développer au XIII ème siècle.

Les grandes écoles de la fin du XII ème siècle se transforment progressivement en universités. Elles sont nées d’une volonté d’unifier le savoir au sein de grandes villes. Ces universités vont considérablement participer à l’évolution du monde urbain. Elles tirent leur nom du terme latin ‘universitas’ qui implique une notion de communauté très forte, difficilement comparable à aujourd’hui, puisque maîtres et étudiants ne sont finalement qu’une seule et même personne morale, capable de s’opposer au pouvoir royal, urbain et même ecclésiastique. D’ailleurs, les universités disposent d’une juridiction spéciale, de privilèges et peuvent également être exemptées d’impôts et de service militaire. Prenons par exemple, la Sorbonne, fondée en 1253 par Robert de Sorbon, ancien fils de paysan devenu confesseur de St Louis. Elle dispose automatiquement de l’ autonomie accordée aux universités en 1200 par un diplôme de Philippe Auguste, confirmée 15 ans plus tard par le légat pontifical, et en 1231 par la bulle ‘Parens Scientarium’ du pape Grégoire IX stipulant que seul l’évêque de la ville pourra garantir l’ordre public au sein de l’université et non plus le gouverneur de la ville.

Il existe 4 types d’universités :

la faculté d’arts : les étudiants y entrent vers 14 ans et en sortent 7 ans plus tard. Y sont enseignés la rhétorique, la linguistique, les mathématiques, la grammaire, l’astronomie et la musique. Cette faculté peut être considéré comme étant préparatoire, contrairement aux trois autres, les facultés supérieures.

la faculté de médecine. Contrairement à aujourd’hui cette spécialisation n’est pas forcément très bien vue, et ce pour deux raisons. La première étant que les étudiants sont en contact avec des éléments jugés quasi impurs comme la chair et le sang. Ensuite, cette formation peut déboucher sur une activité finalement assez lucrative, ce qui n’est pas forcément très bien admis.

la faculté de droit (déjà plus prestigieuse) où est surtout enseigné le droit ecclésiastique, même si certaines universités comme celle d’Orléans enseignent le droit civil.

la faculté de théologie (la plus prestigieuse) qui demande tout de même 20 ans d’études !

En ce qui concerne l’origine sociale des étudiants, l’université est probablement la moins élitiste des institutions éducatives du Moyen-Age. Jacques Verger dans son ouvrage de référence Les universités au Moyen-Age paru en 1973, note que les universités de droit étaient surtout fréquentées par les classes riches, mais qu’on y trouvait également les classes moyennes, la petite noblesse, la bourgeoisie mais encore plus régulièrement des jeunes issus de familles rurales. C’est par ces étudiants, et leurs maîtres, très mobiles, qui se déplaçaient d’universités en universités, que les savoirs ont commencé à circuler à travers l’Europe, notamment aidés par la connaissance généralisée du latin.

Les universités les plus réputées sont celles de Cologne, de Bologne, d’Oxford, de Salamanque, et de Padoue. Malgré tout, Paris reste le centre du savoir universitaire à échelle européenne.

Et si les universités préparent et forment les futurs intellectuels de la société, il nous est également nécessaire d’évoquer l’apprentissage.

 

Les professions artisanales au Moyen-Age sont alors regroupées en ‘corporations’ que l’on pourrait définir précisément comme des organisations de travailleurs rassemblés afin de protéger leurs intérêts et de mettre en place une régulation de leurs pratiques. Il existe par exemple la corporation des charpentiers, des maçons, des tailleurs, des bouchers etc.

Comme les universités, la corporation est considérée comme personne morale; ce qui prime n’est pas tant l’individualisme que l’oeuvre créée.

Mais n’entre pas dans une corporation qui veut ! L’accès à ces professions ne se fait ni facilement, ni rapidement. Dans un premier temps, le maître forme, nourrit et loge les apprentis, des enfants d’approximativement douze ans, qui vont pendant trois ans, être chargés de différentes tâches. Aucun prérequis n’est demandé si ce n’est une taxe d’entrée d’apprentissage.

Puis, à l’issue de ces trois ans, l’apprenti devient alors ‘compagnon’ à qui est confié le gros des tâches, puisque celui-ci a alors acquis une certaine technicité. Néanmoins pour devenir maître, le compagnon doit réaliser un ‘chef-d’oeuvre’ dont la nature et l’exécution est étroitement surveillée par la corporation. Notons également que le temps de formation peut varier selon la volonté de certains métiers de limiter l’accès au titre de ‘maître’ et selon le talent/travail montré.

Il existe un certain droit du travail au sein de ces corporations, certaines disposent d’une mutuelle. Qui plus est, il existe une certaine protection de l’enfant. Au sommet de ces corporations se trouvent les jurés, élus par leurs confrères. Ceux-ci sont chargés de s’assurer du caractère du maître, et de s’assurer que ses ressources sont suffisantes dans la mesure où celui-ci est tenu de garantir le bon traitement de l’enfant, du sérieux de sa formation.

Histoire de l’Education : la Renaissance

. La Renaissance est une période complexe, théâtre de grandes découvertes, tant littéraires que scientifiques (géographiques notamment). L’œil contemporain a placé cette période sur un piédestal, sans pourtant bien retenir les conflits religieux qui l’ont marquée. Mais qu’en est il de la vision de la pédagogie, de la transmission des savoirs ? 

– Une évolution des contenus transmis :

Précisons d’ores-et-déjà que la Renaissance est apparue en Italie, et ce, dès le XIV ème siècle (on parle alors du Trecento), qu’il commence à se propager au XV ème siècle (le Quatrocento) et s’implante véritablement en Europe au XVI ème siècle (Cinquecento). Couper totalement cette période du Moyen-Age serait donc une erreur.

En effet , dès la fin du Moyen-Age, des théoriciens comme Léon Battista Alberti amorçait déjà une réflexion que l’on pourrait qualifier d’humaniste, notamment sur l’importance que pouvait avoir le corps : ‘L’exercice peut beaucoup pour le corps, et encore plus pour l’âme, si nous veillons à le pratiquer avec raison.‘ Mais c’est surtout Rabelais, qui par le biais de ses personnages de Pantagruel et de Gargantua, va insister sur l’importance d’exercer le corps et l’esprit. Pour lui, tout ce qui peut entraver les besoins, désirs et passions est problématique. La société idéale devrait être une société où la nature, affranchie de ses contraintes, pourrait se développer librement. On est donc loin de cette idée médiévale où le corps pouvait être perçu comme ‘impur’, et où les facultés de médecine étaient les moins prestigieuses.

Outre cette volonté de mettre en avant le corps comme faisant partie intégrante de l’homme, Rabelais va s’opposer violemment à la ‘scolastique’, cet exercice médiéval, très formel, reposant sur la mémorisation et la récitation de textes sans que l’élève soit amené à réfléchir réellement. Il prône au contraire la multiplicité des enseignements (intellectuelle et physique), une éducation qui s’adapterait à l’élève, basée sur l’observation (notamment de la nature), et où l’élève ne serait pas dans une attitude passive.

Autre figure emblématique de cette époque qui s’interroge sur un nouveau modèle pédagogique : Erasme, autrement connu comme le ‘prince des humanistes’. Erasme, philosophe et prêtre hollandais, rejoint Rabelais dans la défense d’une pédagogie où l’élève serait réellement actif. Dans son Traité de civilité puérile publié en 1530, il présente l’idée d’ « un art d’instruire » il met en garde contre le côté stérile de la pure érudition et insiste sur l’importance pour le maître de développer chez l’élève le goût de la connaissance. Selon lui, celui-ci peut s’acquérir grâce au jeu, au rire, aux récompenses et à l’affection. Autre point commun avec Rabelais, sa défense de l’homme en tant qu’être caractérisé par des passions qu’on ne peut nier. Dans son Éloge de la Folie, il écrit : « Suivant la définition des stoïciens, la sagesse consiste à prendre la raison pour guide; la folie, au contraire, à obéir à ses passions; mais pour que la vie des hommes ne soit pas tout à  fait triste et maussade, Jupiter leur a donné bien plus de passions que de raison. »

– Une volonté de vulgariser les savoirs :

 En 1450, Gutemberg invente l’imprimerie. L’impact de cette invention fut telle, que certains historiens vont acter l’apparition de la Renaissance à cette date. Pourquoi une telle importance ? Parce que jusqu’alors, l’écriture des ouvrages était faite par des moines qui retranscrivaient et embellissaient les manuscrits, écrits en latin (ce détail, nous le verrons plus tard,  a son importance). L’imprimerie, à l’instar du numérique aujourd’hui, va considérablement permettre de démocratiser le savoir. Si le premier ouvrage est en effet une Bible, et si pendant près de cinquante ans, les textes imprimés étaient majoritairement en rapport avec le religion, au début XVI ème, l’impression de textes profanes prend une importance considérable. Les manuels scolaires deviennent alors accessibles et des sphères autres qu’ecclésiastiques accèdent au savoir. Autre conséquence : la faculté des arts de Paris devint finalement la plus prestigieuse, dépassant celle de théologie.

Autre événement marquant, en France du moins, qui a participé à cette idée de vulgarisation des savoirs : l’ ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, que l’on doit à François Ier, et qui proclame le français langue officielle. Les textes administratifs et juridiques ne sont donc plus en latin (langue de l’élite finalement) mais en français. Néanmoins, cette décision s’explique surtout par la volonté d’asseoir le pouvoir royal au détriment de pouvoir ecclésiastique. Même si cette décision va constituer symboliquement une volonté de démocratiser les décisions juridiques, la langue d’oc (parlée dans le Sud de la France ) et la langue d’oil (parlée elle au Nord) restent majoritaires.

Des figures littéraires féminines apparaissent : la poétesse lyonnaise Louise Labé, Christine de Pisan ou bien encore Marguerite de Navarre, sœur de François 1er et auteure de l’Heptaméron.

Une certaine réflexion sur l’éducation des filles commence à apparaître. Dans son article ‘L’éducation des filles à l’époque moderne’, Martine Sonnet écrit :  » Chez les humanistes, Vivès affirme le premier que l’instruction est nécessaire aux jeunes filles, aux épouses et aux veuves. Pour autant, il ne leur concède qu’un enseignement bien spécifique, dans lequel les travaux domestiques prennent le pas sur la lecture et l’écriture, et sans latin – alors véritable clef de l’accès à la connnaissance. Erasme le suit : les filles doivent être instruites, au moins parce que les hommes et les femmes sont appelés à vivre ensemble. Rabelais pousse ce principe jusqu’à l’utopie : les deux sexes, également libres et instruits, se mêlent en parfaite harmonie à l’abbaye de Thélème. L’autre vague porteuse du principe de l’accès des femmes à la culture se propage avec la Réforme protestante. Luther souhaite que se multiplient les écoles, pour les filles comme pour les garçons, afin que tous apprennent à lire et accèdent ainsi directement à l’Ecriture, traduite en langue vulgaire, base de sa doctrine. »

 

https://gallica.bnf.fr/essentiels/rousseau/emile-education

Émile, ou de l’Éducation Rousseau, 1762

Émile développe les principes d’une éducation idéale depuis la petite enfance jusqu’à l’âge adulte. Les quatre premiers livres abordent les questions par étape, à mesure qu’Émile grandit. Le dernier livre traite de l’éducation des filles à partir du cas de Sophie, éduquée pour devenir l’épouse idéale d’Émile.
« Observez la nature, et suivez la route qu'elle vous trace » : tel est le principe de l'Émile. Son système s'oppose à la tradition : il préfère l'expérience et l'observation aux livres, prône le travail manuel et les exercices physiques, met l'enfant au centre d'un processus éducatif qui respecte sa personnalité et sa liberté intérieure, lui permettant de devenir l'homme accompli dont la société a besoin. À travers cette description de la formation d'un être humain accompli, Rousseau donne la version la plus achevée de sa philosophie.

Le lendemain matin, je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner ; il ne demande pas mieux ; pour courir, les enfants sont toujours prêts, et celui-ci a de bonnes jambes. Nous montons dans la forêt, nous parcourons les Champeaux, nous nous égarons, nous ne savons plus où nous sommes ; et, quand il s'agit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le temps se passe, la chaleur vient, nous avons faim ; nous nous pressons, nous errons vainement de coté et d'autre, nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines, nul renseignement pour nous reconnaitre. Bien échauffés, bien recrus, bien affamés, nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. Emile, que je suppose élève comme un autre enfant, ne délibère point, il pleure ; il ne sait pas que nous sommes à la porte de Montmorency, et qu'un simple taillis nous le cache ; mais ce taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enterré dans des buissons.

 Après quelques moments de silence, je lui dis d'un air inquiet : Mon cher Emile, comment ferons-nous pour sortir d'ici?

 

EMILE : en nage, et pleurant à chaudes larmes : Je n'en sais rien. Je suis las; j'ai faim ; j'ai soif ; je n'en puis plus.

JEAN-JACQUES : Me croyez-vous en meilleur état que vous ? et pensez-vous que je me fisse faute de pleurer, si je pouvais déjeuner de mes larmes ? Il ne s'agit pas de pleurer, il s'agit de se reconnaître. Voyons votre montre ; quelle heure est-il ?

EMILE : Il est midi et je suis à jeun

JEAN-JACQUES : Cela est vrai, il est midi, et je suis à jeun.

EMILE : Que vous devez avoir faim !

JEAN-JACQUES : Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me chercher ici. Il est midi : c'est justement l'heure où nous observions hier de Montmorency la position de la forêt. Si nous pouvions de même observer de la forêt la position de Montmorency !...

EMILE : Oui mais hier nous voyions la forêt, et d’ici nous ne voyons pas la ville

 JEAN-JACQUES : Voilà le mal... Si nous pouvions nous passer de la voir pour trouver sa position !

EMILE : Ô mon bon ami !

JEAN-JACQUES : Ne disions-nous pas que la forêt était...

EMILE : Au nord de Montmorency

 JEAN-JACQUES : Par conséquent Montmorency doit être...

EMILE : Au sud de la forêt.

JEAN-JACQUES : Nous avons un moyen de trouver le nord à midi ?

EMILE : Oui, par la direction de l’ombre

JEAN-JACQUES : Mais le sud ?

EMILE : Comment faire ?

 JEAN-JACQUES : Le sud est à l'opposé du nord.

EMILE : Cela est vrai ; il n'y a qu'à chercher l'opposé de l'ombre. Oh ! Voilà le sud ! Voilà le sud ! sûrement Montmorency est de ce côté !

 JEAN-JACQUES : Vous pouvez avoir raison : prenons ce sentier à travers le bois.

EMILE : frappant des mains, et poussant un cri de joie : Ah ! Je vois Montmorency ! Le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allons dîner, courons vite : l'astronomie est bonne à quelque chose.

 

Être et avoir (Nicolas Philibert)

Être et avoir est un film documentaire français réalisé par Nicolas Philibert et sorti en France le .

Ce documentaire porte sur la classe unique d'une école communale, à Saint-Etienne sur Usson, en Auvergne. Le réalisateur Nicolas Philibert a ainsi filmé une de ces classes qui regroupent, autour du même maître ou d'une institutrice tous les enfants d'un même village, de la maternelle au CM2

Portraits d’enseignants ( XIXèmeau XXIème)

 

Le cercle des poètes disparus, Peter Weir, 1990

Todd Anderson, un garçon plutôt timide, est envoyé dans la prestigieuse académie de Welton, réputée pour être l'une des plus fermées et austères des États-Unis, là où son frère avait connu de brillantes études.
C'est dans cette université qu'il va faire la rencontre d'un professeur de lettres anglaises plutôt étrange, Mr Keating, qui les encourage à toujours refuser l'ordre établi. Les cours de Mr Keating vont bouleverser la vie de l'étudiant réservé et de ses amis.

 

 

 

Alain-René Lesage, Histoire de Gil Blas de Santillane

Comme ils n’avaient pour tout bien que leurs gages, j’aurais couru risque d être assez mal élevé, si je n’eusse pas eu dans la ville un oncle chanoine. Il se nommait Gil Perez. Il était frère aîné de ma mère et mon parrain. Représentez-vous un petit homme haut de trois pieds et demi, extraordinairement gros, avec une tête enfoncée entre les deux épaules : voilà mon oncle. Au reste, c était un ecclésiastique qui ne songeait qu’à bien vivre, c est-à-dire qu’à faire bonne chère ; et sa prébende, qui n’était pas mauvaise, lui en fournissait les moyens. Il me prit chez lui dès mon enfance, et se chargea de mon éducation. Je lui parus si éveillé, qu’il résolut de cultiver mon esprit. Il m’acheta un alphabet, et entreprit de m’apprendre lui- même à lire ; ce qui ne lui fut pas moins utile qu’à moi ; car, en me faisant connaître mes lettres, il se remit à la lecture, qu’il avait toujours fort négligée, et, à force de s’y appliquer, il parvint à lire couramment son bréviaire, ce qu’ il n avait jamais fait auparavant. Il aurait encore bien voulu m’enseigner la langue latine ; c’eût été autant d argent épargné pour lui ; mais, hélas ! le pauvre Gil Perez ! il n’en avait de sa vie su les premiers principes.

 

Gustave Flaubert, Madame Bovary

 Nous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail. Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d’études : Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle son âge.[ ] Cependant, sous la pluie des pensums, l’ordre peu à peu se rétablit dans la classe, et le professeur, parvenu à saisir le nom de Charles Bovary, se l’étant fait dicter, épeler et relire, commanda tout de suite au pauvre diable d’aller s asseoir sur le banc de paresse, au pied de la chaire. Il se mit en mouvement, mais, avant de partir, hésita. Que cherchez-vous ? demanda le professeur. Ma cas… , fit timidement le nouveau, promenant autour de lui des regards inquiets. Cinq cents vers à toute la classe ! exclamé d’une voix furieuse, arrêta, comme le Quos ego, une bourrasque nouvelle. Restez donc tranquilles ! continuait le professeur indigné, et s’essuyant le front avec son mouchoir qu’il venait de prendre dans sa toque : Quant à vous, le nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus sum. Puis, d une voix plus douce : Eh ! vous la retrouverez, votre casquette ; on ne vous l a pas volée !

Jules Vallès, L’enfant

J’ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d argent, au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts de jambes un peu cagneuses, - elles ne l’empêcheront pas de faire son chemin, - insinuant, fouilleur, chafouin, furet, belette, taupe : il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des premiers à l’agrégation ; il y a laissé des protecteurs que son esprit de gringalet amuse ; il en a rapporté une femme amusante, jolie, et qui trouve tous ces provinciaux bien sots. M.Larbeau, c’est son nom, se fiche un peu de ses élèves, - il est caressant avec les fils des influents, qu’il ménage et auprès de qui il a conquis une popularité parce qu’il les traite comme de grands garçons, mais il n’est pas rosse pour les autres. Pourvu qu’on rie de ce qu’il dit ! il fait des calembours et propose quelquefois des charades ; on l’appelle le Parisien. Je crois qu’ il me trouve un peu couenne, - parce que ses blagues ne m’amusent pas ; puis, il a entendu dire, par un camarade qui prend les répétitions avec lui, que j ai voulu être cordonnier et que maintenant j’aimerais être forgeron. Je lui semble commun ; ma mère d’ailleurs lui paraît vulgaire et mon père lui fait l’effet d’un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a l’air de me croire, même quand je dis que j’ai oublié mes devoirs, ou que je me suis trompé de leçon.

Charles Juliet, Lambeaux

Un homme doux, bourru, méditatif, aux yeux bleu pâle, bons et malicieux, cerclés de petites lunettes rondes. Avec une ample barbe grise, une épaisse tignasse blanche, aux longues mèches rebelles, qui lui tombent sur le front, et qu’à tout moment, d un geste machinal, il repousse en arrière. Il te paraît ineffablement vieux. Les matins d’hiver, il prend sa chaise et vient s’installer près du poêle. Aussitôt vous l’imitez, vous disposant en cercle, genoux contre genoux. Le poêle ronfle, le bois qui brûle sent bon, tu peux voir par la fenêtre les fines branches nues des bouleaux osciller dans le vent, et tu t’abandonnes à cette quiétude, t’enivres du bien-être qui naît de cette chaleur et cette intimité. Il s’exprime avec lenteur, d’une voix grave et basse, attentif à ce qu’il lit sur vos visages. Tu l’écoutes avec une concentration si totale que ses paroles se gravent dans ta mémoire, et que la leçon qu’il fait, tu n’auras pas à l’apprendre. Combien tu aimes l’école ! Chaque fois que tu pousses la petite porte de fer et t’avances dans la cour, tu pénètres dans un monde autre, deviens une autre petite fille, et instantanément, tu oublies tout du village et de la ferme. Ce qui constitue ton univers le maître, les cahiers et les livres, le tableau noir, l’odeur de la craie, les cartes de géographie, ton plumier et ton cartable, cette blouse noire trop longue que tu ne portes que les jours de classe tu le vénères. Et la veille des grandes vacances, alors que les autres, au comble de l’excitation, crient, chantent et chahutent, tu quittes l’école en pleurant. Les deux dernières années, quand venait ton tour d être interrogée, il renonçait à vérifier si tu savais ta leçon, t’attribuait d’office la meilleure note. Ton sérieux, ta maturité et ta soif d’apprendre l’avaient impressionné, et bien qu’il ne t’eût jamais rien dit de ce qu’il pensait de toi, tu sentais qu’il te voyait comme un petit phénomène et te tenait en particulière estime. Un jour, bien plus tard, alors que prise de nostalgie, tu revivais les heures avides et enchantées que tu avais connues là, dans cette petite salle de classe, à littéralement boire ses paroles, tu oses t’avouer que tu avais fini par le considérer comme un père. Un père que tu as aimé ainsi qu’on aime à cet âge, d un amour entier, violent, absolu. La veille des vacances, tu quittais l’école en pleurant, moquée par tes camarades. Mais prisonnière de ton chagrin, tu avançais parmi eux en aveugle, hébétée, ne percevant rien de ce qui t’entourait.

 

Albert Camus, Le Premier Homme (posthume)

Celui-là n avait pas connu son père, mais il lui en parlait souvent sous une forme un peu mythologique, et dans tous les cas, à un moment précis, il avait su remplacer ce père. C’est pourquoi Jacques ne l’avait jamais oublié, comme si, n’ayant jamais éprouvé réellement l’absence d un père qu’il n’avait jamais connu, il avait reconnu cependant inconsciemment, étant enfant d’abord, puis tout au long de sa vie, le seul geste paternel, à la fois réfléchi et décisif, qui fût intervenu dans sa vie d’enfance. Car Monsieur Bernard, son instituteur de la classe du certificat d études, avait pesé de tout son poids d homme, à un moment donné, pour modifier le destin de cet enfant dont il avait la charge, et il l’avait modifié en effet. Pour le moment, Monsieur Bernard était là devant Jacques dans son petit appartement des tournants Rovigo, presque au pied de la casbah, un quartier qui dominait la ville et la mer, occupé par des petits commerçants de toutes races et toutes religions, où les maisons sentaient à la fois les épices et la pauvreté. Il était là, vieilli, le cheveu plus rare, des taches de vieillesse derrière le tissu maintenant vitrifié des joues et des mains, se déplaçant plus lentement, que jadis, et visiblement content dès qu’il pouvait se rasseoir dans son fauteuil de rotin près de la fenêtre qui donnait sur la rue commerçante et où pépitait un canari, attendri aussi par l âge et laissant paraître son émotion, ce qu il n eût pas fait auparavant, mais droit encore, et la voix forte et faible, comme au temps où, planté devant sa classe, il disait : « En rangs par deux. Par deux ! Je n ai pas dit par cinq ! » Et la bousculade cessait, les élèves, Monsieur Bernard était craint et adoré en même temps, se rangeaient le long du mur extérieur dans la galerie du premier étage, jusqu à ce que, les rangs enfin réguliers et immobiles, les enfants silencieux, un « Entrez maintenant, bande de tramousses (2) » les libérait, leur donnant le signal du mouvement et d une animation plus discrète que Monsieur Bernard, solide, élégamment habillé, son fort visage régulier couronné de cheveux un peu clairsemés mais bien lisses, fleurant l eau de Cologne, surveillait avec bonne humeur et sévérité.

Le cercle des poètes disparus

Portraits d'élèves

Nathalie Sarraute, Enfance

Je n ai gardé de mon passage assez bref au cours (1) Bréhant que le souvenir de mon écriture, jusque-là tout à fait claire, et devenue subitement méconnaissable je ne comprenais pas ce qu il lui arrivait les caractères étaient déformés, contrefaits, les lignes partaient dans tous les sens, je ne parvenais plus à diriger ma main Au cours Bréhant on montre à mon égard beaucoup de patience, de la sollicitude. Quand on parvient à déchiffrer mon gribouillis, on s aperçoit que je fais moins de fautes d orthographe que les autres, j ai sans doute beaucoup lu pour mon âge. Mais il faut que je recommence à apprendre à écrire. Comme autrefois, quand j allais à l école de la rue des Feuillantines, je recouvre à l encre noire des bâtonnets d un bleu-gris très pâle, tous alignés sous un même angle. Je rapporte à la maison des cahiers pleins de bâtonnets et aussi de lettres que je dois retracer de la même façon petit à petit, à force d application, mon écriture s assagit, se calme C est apaisant, c est rassurant d être là toute seule enfermée dans ma chambre personne ne viendra me déranger, je fais « mes devoirs », j accomplis un devoir que tout le monde respecte Lili crie, Véra se fâche je ne sais contre quoi ni qui, des gens vont et viennent derrière ma porte, rien de tout cela ne me concerne J essuie ma plume sur un petit carré de feutre, je la trempe dans le flacon d encre noire, je recouvre en faisant très attention il faut qu il n y ait aucune bavure les pâles fantômes de bâtonnets, de lettres, je les rends le plus visibles, le plus nets possible je contrains ma main et elle m obéit de mieux en mieux .

André Gide, Si le grain ne meurt

Mes parents m avaient donc fait entrer à l Ecole alsacienne. J avais huit ans. Je n étais pas entré dans la dixième classe, celle des plus petits bambins, à qui M. Grisier inculquait les rudiments ; mais aussitôt dans la suivante, celle de M. Vedel, un brave Méridional tout rond, avec une mèche de cheveux noirs qui se cabrait en avant du front et dont le subit romantisme jurait étrangement avec l anodine placidité du reste de la personne Quelques semaines ou quelques jours avant ce que je vais raconter mon père m avait accompagné pour me présenter au directeur. Comme les classes avaient déjà repris et que j étais retardataire, les élèves, dans la cour, rangés pour nous laisser passer, chuchotaient : « Oh ! un nouveau ! un nouveau ! » et, très ému, je me pressais contre mon père. Puis j avais pris place auprès des autres, de ces autres que je devais bientôt perdre de vue pour les raisons que j aurai à dire ensuite. Or ce jour-là, M. Vedel enseignait aux élèves qu il y avait parfois dans les langues plusieurs mots qui, indifféremment, peuvent désigner un même objet, et qu on les nomme alors des synonymes. C est ainsi, donnait-il un exemple, que le mot « coudrier » et le mot « noisetier » désignent à la fois le même arbuste. Et faisant alterner suivant l usage, et pour animer la leçon, l interrogation et l enseignement, M. Vedel pria l élève Gide de répéter ce qu il venait de dire Je ne répondis pas. Je ne savais pas répondre. Mais M. Vedel était bon : il répéta sa définition avec la patience des vrais maîtres, proposa de nouveau le même exemple ; mais quand il me demanda de nouveau de redire après lui le mot synonyme de « coudrier », de nouveau je demeurai coi. Alors il se fâcha quelque peu, pour la forme, et me pria d aller dans la cour répéter vingt fois de suite que « coudrier » est synonyme de « noisetier », puis de revenir lui dire. Ma stupidité avait mis en joie toute la classe. Si j avais voulu me tailler un succès, il m eût été facile, au retour de ma pénitence, lorsque M. Vedel, m ayant rappelé, me demanda pour la troisième fois le synonyme de « coudrier », de répondre « chou-fleur » ou « citrouille ». Mais non, je ne cherchais pas le succès et il me déplaisait de prêter à rire ; simplement j étais stupide. Peut-être bien aussi que je m étais mis dans la tête de ne pas céder, - Non, pas même cela : en vérité, je crois que je ne comprenais pas ce que l on voulait de moi, ce que l on attendait de moi !

Les chemins de l'école - chemins de tous les dangers Olivier, Marie et Véronique, Mali

Les femmes et l'éducation, une question d'émancipation ( parcours du XVIIIème au XXème)

Depuis la fin du XIXème siècle, de nombreuses féministes ont défendu l'école mixte (éducation commune des garçons et des filles). Elles contestaient la division scolaire traditionnelle qui séparait artificiellement filles et garçons. Progressivement, cette théorie a été adoptée dans la plupart des systèmes éducatifs, dans certains cas dans le but d'organiser l'enseignement de façon plus rentable et non pour minimiser les inégalités. Néanmoins, les filles suivaient toujours des cours spécifiques concernant les activités du "foyer". La première guerre mondiale a entraîné une rupture importante dans l'ordre familial et social, avec l'ouverture de nouvelles professions aux femmes. Certaines historiennes ont ainsi considéré cette période comme propice à l'émancipation des femmes car les relations entre les genres ont été profondément modifiées. Pour la plupart des femmes, le fait de vivre seule, sortir seule et assumer seule les responsabilités familiales a créé un grand bouleversement. Mais, il est vrai que cette période n'a été qu'une parenthèse avant le retour à la "normalité". Cette expérience de liberté et de prise de conscience de leur capacités et de leur indépendance économique a donné aux femmes un apprentissage, individuel et collectif.Le XXème siècle sera le siècle des opportunités professionnelles pour les femmes et de l'obtention du droit de vote, du contrôle de leur propre corps, etc. Mais ces conquêtes doivent être interprétées, du fait de  leur complexité, comme le fruit d'exigences contradictoires, dissimulant l'augmentation des inégalités. Pendant ce siècle, les femmes ont pris la parole au moment où les moyens de communication de masse (source d'éducation essentielle) étaient en plein essor. La publicité a créé une image de féminité moderne, "ménagère professionnelle", "reine du foyer", très proche des anciens stéréotypes. Cependant, malgré l'inégalité des chances scolaires et la ségrégation des emplois, on ne peut nier que l'évolution de l'éducation des femmes leur a permis, entre autre, d'affirmer leur présence professionnelle, culturelle et politique. Cette participation a favorisé l'évolution du droit privé, des activités domestiques et de la maternité et a permis l'accès des femmes à la sphère politique. 

 

Rousseau, L’émile

Dans son traité sur l'éducation, Jean-Jacques Rousseau, après avoir donné des conseils pour l’éducation des garçons, consacre une partie de son ouvrage à l’éducation des filles. Chez Rousseau et plus tard, chez certains romantiques, la "complémentarité" entre les sexes justifie les différences hiérarchiques. La classification: femme/ nature, homme/ culture avalisera les préjugés grâce à de nouvelles théories. 

Les femmes, de leur côté, ne cessent de crier que nous les élevons pour être vaines et coquettes, que nous les amusons sans cesse à des puérilités pour rester plus facilement les maîtres ; elles s'en prennent à nous des défauts que nous leur reprochons. Quelle folie ! Et depuis quand sont-ce les hommes qui se mêlent de l'éducation des filles ? Qui est-ce qui empêche les mères de les élever comme il leur plaît ? Elles n'ont point de collège : grand malheur ! Eh ! Plût à Dieu qu’il n’y en eût point pour les garçons ! ils seraient plus sensément et plus honnêtement élevés ! Force-t-on vos filles à perdre leur temps en niaiseries ? Leur fait-on malgré elles passer la moitié de leur vie à leur toilette, à votre exemple ? Vous empêche-t-on de les instruire et faire instruire à votre gré ? Est-ce notre faute si elles nous plaisent quand elles sont belles, si leurs minauderies nous séduisent, si l'art qu'elles apprennent de vous nous attire et nous flatte, si nous aimons à les voir mises avec goût, si nous leur laissons affiler1 à loisir les armes dont elles nous subjuguent ? Eh ! Prenez le parti de les élever comme les hommes, ils y consentiront de bon coeur. Plus elles voudront leur ressembler, moins elles gouverneront, et c’est alors que nous serons vraiment les maîtres.

      Toutes les facultés communes aux deux sexes ne leur sont pas également partagées ; mais prises en tout, elles se compensent. La femme vaut mieux comme femme et moins comme homme ; partout où elle fait valoir ses droits, elle a l'avantage ; partout où elle veut usurper les nôtres, elle reste au-dessous de nous. On ne peut répondre à cette vérité générale que par des exceptions ; constante façon d'argumenter des galants partisans du beau sexe.

      Cultiver dans les femmes les qualités de l'homme, et négliger celles qui leur sont propres, c'est donc visiblement travailler à leur préjudice. Les rusées le voient trop bien pour en être les dupes ; en tâchant d'usurper nos avantages, elles n'abandonnent pas les leurs ; mais il arrive de là que, ne pouvant bien ménager les uns et les autres parce qu'elles sont incompatibles, elles restent au dessous de leur portée sans se mettre à la nôtre et perdent la moitié de leur prix. Croyez-moi, mère judicieuse, ne faites point de votre fille un honnête homme, comme pour donner un démenti à la nature ; faites-en une honnête femme, et soyez sûre qu'elle en vaudra mieux pour elle et pour nous.

      S'ensuit-il qu'elle doive être élevée dans l'ignorance de toute chose, et bornée aux seules fonctions du ménage ? L'homme fera-t-il sa servante de sa compagne ? Se privera-t-il auprès d'elle du plus grand charme de la société ? Pour mieux l'asservir l'empêchera-t-il de rien sentir, de rien connaître ? En fera-t-il un véritable automate ? Non, sans doute ; ainsi ne l'a pas dit la nature, qui donne aux femmes un esprit agréable et si délié ; au contraire, elle veut qu’elles pensent, qu’elles jugent, qu’elles aiment, qu'elles connaissent, qu’elles cultivent leur esprit comme leur figure ; ce sont les armes qu'elle leur donne pour suppléer à la force qui leur manque et pour diriger la nôtre. Elles doivent apprendre beaucoup de choses, mais seulement celles qu'il leur convient de savoir.

 

1 Affiler : rendre tranchant, aiguiser.

Les liaisons dangereuses, Lettre 81, Laclos

Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.

Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher.

Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler : forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux qui m’entouraient, j’essayai de guider les miens à mon gré ; j’obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que depuis vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la sécurité, même celui de la joie ; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue. C’est ainsi que j’ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.

J’étais bien jeune encore, et presque sans intérêt : mais je n’avais à moi que ma pensée, et je m’indignais qu’on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j’en essayai l’usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m’amusais à me montrer sous des formes différentes ; sûre de mes gestes, j’observais mes discours ; je réglais les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies : dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir.

Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l’expression des figures et le caractère des physionomies ; et j’y gagnai ce coup d’oeil pénétrant, auquel l’expérience m’a pourtant appris à ne pas me fier entièrement ; mais qui, en tout, m’a rarement trompée.

Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je ne me trouvais encore qu’aux premiers éléments de la science que je voulais acquérir.

Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes filles, je cherchais à deviner l’amour et ses plaisirs : mais n’ayant jamais été au couvent, n’ayant point de bonne amie, et surveillée par une mère vigilante, je n’avais que des idées vagues et que je ne pouvais fixer ; la nature même, dont assurément je n’ai eu qu’à me louer depuis, ne me donnait encore aucun indice. On eût dit qu’elle travaillait en silence à perfectionner son ouvrage. Ma tête seule fermentait ; je n’avais pas l’idée de jouir, je voulais savoir ; le désir de m’instruire m’en suggéra les moyens.

 

Laclos, Des femmes et de leur éducation , 1783

O femmes ! Approchez et venez m'entendre. Que votre curiosité, dirigée une fois sur des objets utiles, contemple les avantages que vous avait donnés la nature et que la société vous a ravis. Venez apprendre comment, nées compagnes de l'homme, vous êtes devenues son esclave ; comment, tombées dans cet état abject, vous êtes parvenues à vous y plaire, à le regarder comme votre état naturel ; comment enfin, dégradées de plus en plus par une longue habitude de l'esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants mais commodes aux vertus plus pénibles d'un être libre et respectable. Si ce tableau fidèlement tracé vous laisse de sang-froid, si vous pouvez le considérer sans émotion, retournez à vos occupations futiles. Le mal est sans remède, les vices se sont changés en mœurs. Mais si au récit de vos malheurs et de vos pertes, vous rougissez de honte et de colère, si des larmes d'indignation s'échappent de vos yeux, si vous brûlez du noble désir de ressaisir vos avantages, de rentrer dans la plénitude de votre être, ne nous laissez plus abuser par de trompeuses promesses, n'attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils n'ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir ? Apprenez qu'on ne sort de l'esclavage que par une grande révolution. Cette révolution est-elle possible ? C'est à vous seules à le dire puisqu'elle dépend de votre courage. Est-elle vraisemblable ? Je me tais sur cette question ; mais jusqu'à ce qu'elle soit arrivée, et tant que les hommes régleront votre sort, je serai autorisé à dire, et il me sera facile de prouver qu'il n'est aucun moyen de perfectionner l'éducation des femmes.

Louise Michel, Mémoires (1886)

Louise Michel, institutrice militante et révolutionnaire, s’engage dans la Commune de Paris (mars-mai 1871). Elle lutte à la fois pour l’amélioration des conditions de travail des ouvriers et pour l’émancipation des femmes. Son action militante lui vaut d’être exilée plusieurs années en Nouvelle-Calédonie. Dans ses Mémoires, elle fait le récit de sa vie en revenant sur son enfance tout comme sur sa carrière d’institutrice. Elle livre ici sa vision critique de l’éducation des filles.

Jamais je n’ai compris qu’il y eût un sexe pour lequel on cherchât à atrophier l’intelligence comme s’il y en avait trop dans la race. Les filles, élevées dans la niaiserie, sont désarmées tout exprès pour être mieux trompées : c’est cela qu’on veut. C’est absolument comme si on vous jetait à l’eau après vous avoir défendu d’apprendre à nager, ou même lié les membres.

Sous prétexte de conserver l’innocence d’une jeune fille, on la laisse rêver, dans une ignorance profonde, à des choses qui ne lui feraient nulle impression si elles lui étaient connues par de simples questions de botanique ou d’histoire naturelle.  

Mille fois plus innocente elle serait alors, car elle passerait calme à travers mille choses qui la troublent : tout ce qui est une question de science ou de nature ne trouble pas les sens.  

Est-ce qu’un cadavre émeut ceux qui ont l’habitude de l’amphithéâtre2 ? Que la nature apparaisse vivante ou morte, elle ne fait pas rougir. Le mystère est détruit, le cadavre est offert au scalpel. 

La nature et la science sont propres, les voiles qu’on leur jette ne le sont pas.

Ces feuilles de vigne  3 tombées des pampres4 du vieux Silène5 ne font que souligner ce qui passerait inaperçu. Les Anglais font des races d’animaux pour la boucherie ; les gens civilisés préparent les jeunes filles pour être trompées, ensuite ils leur en font un crime et un presque honneur au séducteur. Quel scandale quand il se trouve de mauvaises têtes dans le troupeau ! Où en serait-on si les agneaux ne voulaient plus être égorgés ?

Il est probable qu’on les égorgerait tout de même, qu’ils tendent ou non le cou. Qu’importe ! Il est préférable de ne pas le tendre.  

Quelquefois les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres.  



1. Amoindrir.
2. Salle d’étude de médecine.
3. Moyen conventionnel de masquer les parties génitales sur les nus artistiques.
4. Branches de vigne.
5. Divinité mythologique qui porte une couronne de feuilles de vigne.

 

 

 

 

 

Telechargement 4

Batti, The thinker, 2014

  • Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949

Dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir dresse un constat de la situation des femmes après la seconde guerre mondiale. Elle s’intéresse ici à leur scolarité.

A part quelques exceptions, l’ensemble d’une classe féminine de philosophie est nettement en dessous d’une classe de garçons : un très grand nombre des élèves n’entendent pas poursuivre leurs études, elles travaillent très superficiellement et les autres souffrent d’un manque d’émulation. Tant qu’il s’agit d’examens assez faciles, leur insuffisance ne se fera pas trop sentir ; mais quand on abordera des concours sérieux, l’étudiante prendra conscience de ses manques ; elle les attribuera non à la médiocrité de sa formation, mais à l’injuste malédiction attachée à sa féminité ; se résignant à cette inégalité, elle l’aggrave ; elle se persuade que ses chances de réussite ne sauraient résider que dans sa patience, son application ; elle décide d’économiser avarement ses forces : c’est là un détestable calcul. […]Je me rappelle une étudiante d’agrégation qui disait, au temps où il y avait en philosophie un concours commun aux hommes et aux femmes : «  les garçons peuvent réussir en un ou deux ans ; nous, ils nous faut au moins quatre ans. » Une autre à qui on indiquait la lecture d’un ouvrage de Kant, auteur au programme : «  C’est un livre trop difficile : c’est un livre pour normaliens ! » Elle semblait s’imaginer que les femmes pouvaient passer le concours au rabais : c’était, partant perdue d’avance, abandonner effectivement aux hommes toutes les chances de succès.

Par suite de ce défaitisme, la femme s’accommode facilement d’une médiocre réussite ; elle n’ose pas viser plus haut. Abordant son métier avec une formation superficielle, elle met très vite des bornes à ses ambitions. Souvent, le fait de gagner sa vie elle-même lui semble un assez grand mérite.[…]Il lui semble avoir assez fait dès qu’elle choisit de faire quelque chose. «  Pour une femme, ce n’est déjà pas si mal ».

L'EDUCATION DES FILLES

Conférence de l’Université populaire du quai Branly (UPQB), donnée le 01 février 2017

Le cycle L'Enfance interroge les différentes facettes de l'enfance et ses étapes, à travers des prismes aussi variés que la culture enfantine, l'adoption ou l'éducation.

https://www.canal-u.tv/video/cerimes/l_education_des_filles.36299

RADIOACTIVE - Teaser Trailer - Starring Rosamund Pike

Pink Floyd -- The Wall [[ Official Video ]] HQ

Pink Floyd - Another Brick In The Wall , 1979

We don't need no educationÂ
We dont need no thought control
No dark sarcasm in the classroom
Teachers leave them kids alone
Hey! Teachers! Leave them kids alone!


All in all it's just another brick in the wall.
All in all you're just another brick in the wall.

We don't need no education
We dont need no thought control
No dark sarcasm in the classroom
Teachers leave them kids alone
Hey! Teachers! Leave them kids alone!
All in all it's just another brick in the wall.
All in all you're just another brick in the wall.

"Wrong, Do it again!"
"If you don't eat yer meat, you can't have any pudding. How can you
have any pudding if you don't eat yer meat?"
"You! Yes, you behind the bikesheds, stand still laddy!"

 


 

TRADUCTION ANOTHER BRICK IN THE WALL PART 2 - PINK FLOYD

Nous n'avons pas besoin d'éducation
Nous n'avons pas besoin d'un contrôle de pensées
Ni d'un sarcasme ténébreux dans les salles de classe

Professeurs laissez les jeunes tranquilles
Eh professeurs laissez les jeunes tranquilles
Après tout ce n'est qu'une brique de plus dans le mur
Après tout vous n'êtes qu'une brique de plus dans le mur

Nous n'avons pas besoin d'éducation
Nous n'avons pas besoin d'un contrôle de pensées
Ni d'un sarcasme ténébreux dans les salles de classe
Professeurs laissez les jeunes tranquilles
Eh professeurs laissez nous, les jeunes, tranquilles
Après tout vous n'êtes qu'une brique de plus dans le mur
Après tout vous n'êtes qu'une brique de plus dans le mur

LA VAGUE - Bande annonce vf

La Vague (en version originale Die Welle) est un film allemand de Dennis Gansel sorti en 2008

 

En Allemagne, aujourd'hui. Dans le cadre d'un atelier, un professeur de lycée propose à ses élèves une expérience visant à leur expliquer le fonctionnement d'un régime totalitaire. Commence alors un jeu de rôle grandeur nature, dont les conséquences vont s'avérer tragiques.

Chapitre 2 :Les expressions de la sensibilité

La revendication des droits de la sensibilité s’est progressivement affirmée au XVIIIe siècle. Diderot, Rousseau, Goethe introduisent dans leurs œuvres un nouveau langage, au plus près de la variation et de la complexité des sentiments. À ce titre, ils ont ouvert la voie aux romantismes européens, attentifs à tous les mouvements de l’âme, à sa communication avec la nature et aux forces qui trament la destinée des individu.

La restitution, sur divers modes (direct ou indirect, analytique ou symbolique…), des perceptions dans ce qu’elles ont de subjectif, des passions dans leur développement, des pensées telles qu’elles surviennent, constitue l’un des grands objets de la littérature et des arts dans la période de référence. Ce souci a croisé les courants « réaliste » ou « naturaliste » et le nouveau regard porté sur des sociétés transformées par la révolution industrielle. Dans le même temps, la philosophie et la psychologie ont exploré les données premières de la conscience, l’expérience subjective du corps, les relations de la sensibilité et de l’intelligence, les pathologies de l’esprit et des sens, et jusqu’à la possibilité de décrire le flux du vécu. L’attention s’est portée sur la formation des sentiments moraux ainsi que sur les formes et objets de l’émotion esthétique en lien avec les différents arts. De là notamment une nouvelle sacralisation de l’art et de la personnalité créatrice, et la recherche de nouvelles relations entre art et spiritualité. Comment décrire le monde ou la vie selon l’expérience qu’un individu en fait ? Comment exprimer la manière intime dont un événement affecte un sujet ? Comment caractériser la vie intérieure d’un personnage de fiction et dépeindre sa sensibilité ? Ces questions sont aussi celles des rapports entre l’expérience privée et le langage commun : lorsque nous communiquons les uns avec les autres, comment faisons-nous pour donner le même sens aux mots que nous employons ?

) Les expressions de la sensibilité Rousseau, La Nouvelle Héloïse (1761). Kant, Observations sur le sentiment du beau et du sublime (1764). Goethe, Les Souffrances du jeune Werther (1774). Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire (1782). Goethe, Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister (1795). Schiller, Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (1795). Chateaubriand, René (1802). Madame de Staël, Corinne ou l’Italie (1807). Hegel, Cours d’esthétique [extraits] ([1818-1829]). Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation [extraits] (1819-1859). Austen, Raison et sentiments (1811). Constant, Adolphe (1816). Lamartine, Méditations poétiques (1820). Hugo, Les Chants du crépuscule (1835). Emerson, La Nature (1836). Musset, Confession d’un enfant du siècle (1836). Balzac, Le Lys dans la vallée (1836). Stendhal, La Chartreuse de Parme (1839). Ravaisson, De l’habitude (1838). Emerson, La Confiance en soi (1841). Ruskin, Les Pierres de Venise (1853). Kierkegaard, Le Journal du séducteur (1843). Nerval, Sylvie (1853) ; Les Chimères (1854). Thoreau, Walden ou la vie dans les bois (1854). Hugo, Les Contemplations (1856). Fromentin, Dominique (1863). Baudelaire, Le Spleen de Paris (1869) ; Le Peintre de la vie moderne (1863-1869). Flaubert, L’Éducation sentimentale (1869). Taine, De l’intelligence (1870). Nietzsche, La Naissance de la tragédie (1871). Fromentin, Les Maîtres d’autrefois (1876). Taine, Philosophie de l'art (1881). Maupassant, Une vie (1883). Huysmans, À Rebours (1884). Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889). W. James, Précis de psychologie (1892). W. James, Les Formes multiples de l’expérience religieuse (1902). Husserl, L’Idée de la phénoménologie (1907). Kandinsky, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier (1911). Scheler, Nature et formes de la sympathie (1913). Scheler, L’Homme du ressentiment (1919). Bergson, L’Énergie spirituelle (1919). Proust, « Sur le style de Flaubert » (1920) ; À la recherche du temps perdu (1927). Woolf, Les Vagues (1931). Focillon, Vie des formes (1934). Sartre, La Nausée (1938). Camus, Noces (1938). Bachelard, Psychanalyse du feu (1938). Benjamin, Baudelaire [1940]. Wittgenstein, Recherches philosophiques (1953) ; Le Cahier bleu (1958). Des extraits des journaux de Maine de Biran (1827), Joubert (1838) Berlioz (1870), Amiel (1882).

La vie intérieure

Reproduction du tableau Morning Sun (Hopper)

Morning Sun, , Edward Hopper, 1952

 

Johann Wolfgang von Goethe, Les souffrances du jeune Werther, 1774

Manifeste exalté de l'impétueuse jeunesse, Les Souffrances du jeune Werther est le roman qui donna ses de Werther devint le symbole d'une génération entière.
Quête d'absolu, transcendance lettres de noblesse à Goethe. Le succès de cette œuvre parue en 1774 fut étonnant pour l'époque et le personnage de l'amour, lyrisme de la douleur... il s'agit bien là d'un des plus célèbres textes fondateurs du Romantisme. Goethe livre une analyse extrêmement fine des tourments intérieurs de son personnage

10 mai.

Il règne dans mon âme une étonnante sérénité, semblable à la douce matinée de printemps dont je jouis avec délices. Je suis seul, et je goûte le charme de vivre dans une contrée qui fut créée pour des âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon ami, si abimé dans le sentiment de ma tranquille existence, que mon talent en souffre. Je ne pourrais pas dessiner un trait, et cependant je ne fus jamais plus grand peintre. Quand les vapeurs de la vallée s’élèvent devant moi, qu’au-dessus de ma tête le soleil lance d’aplomb ses feux sur l’impénétrable voûte de l’obscure forêt, et que seulement quelques rayons épars se glissent au fond du sanctuaire ; que, couché sur la terre dans les hautes herbes, près d’un ruisseau, je découvre dans l’épaisseur du gazon mille petites plantes inconnues ; que mon cœur sent de plus près l’existence de ce petit monde qui fourmille parmi les herbes, de cette multitude innombrable de vermisseaux et d’insectes de toutes les formes ; que je sens la présence du Tout-Puissant qui nous a créés à son image, et le souffle du Tout-Aimant qui nous porte et nous soutient flottants sur une mer d’éternelles délices : mon ami, quand le monde infini commence ainsi à poindre devant mes yeux, et que je réfléchis le ciel dans mon cœur comme l’image d’une bien-aimée, alors je soupire et m’écrie en moi-même : « Ah ! si tu pouvais exprimer ce que tu éprouves ! si tu pouvais exhaler et fixer sur le papier cette vie qui coule en toi avec tant d’abondance et de chaleur, en sorte que le papier devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir d’un Dieu infini !… » Mon ami… Mais je sens que je succombe sous la puissance et la majesté de ces apparitions.

Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, Cinquième promenade, 1782

Lorsqu'il commence à écrire les Rêveries à l'automne 1776, Rousseau est un vieil homme proche de la mort, presque pauvre, célèbre dans toute l'Europe et pourtant assuré que l'espèce humaine le rejette. II continue cependant d'écrire et les Rêveries sont à ses yeux la suite des Confessions. Mais il ne s'agit plus désormais de raconter sa vie ni de s'expliquer aux autres pour dévoiler sa vraie nature. Les souvenirs épars qui remontent maintenant à sa mémoire, c'est pour lui-même qu'il les consigne dans une prose souvent admirablement poétique.

Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère ici bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu'il y soit connu. A peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que cet instant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?

Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état où je me suis trouvé souvent à l'île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier.

De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes agités de passions continuelles connaissent peu cet état, et ne l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instants n'en conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. 

Virginia Woolf, Mrs Dalloway, 1925

Le roman raconte la journée d'une femme élégante de Londres, en mêlant impressions présentes et souvenirs, personnages surgis du passé, comme un ancien amour, ou membres de sa famille et de son entourage. Ce grand monologue intérieur exprime la difficulté de relier soi et les autres, le présent et le passé, le langage et le silence, le mouvement et l'immobilité.

incipit]

Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs.

Car Lucy avait bien assez de pain sur la planche. Il fallait sortir les portes de leurs gonds; les serveurs de Rumpelmayer allaient arriver. Et quelle matinée, pensa Clarissa Dalloway : toute fraîche, un cadeau pour des enfants sur la plage.

La bouffée de plaisir! le plongeon! C’est l’impression que cela lui avait toujours fait lorsque, avec un petit grincement des gonds, qu’elle entendait encore, elle ouvrait d’un coup les portes-fenêtres, à Bourton, et plongeait dans l’air du dehors. Que l’air était frais, qu’il était calme, plus immobile qu’aujourd’hui, bien sûr, en début de matinée; comme une vague qui claque; comme le baiser d’une vague; vif, piquant, mais en même temps (pour la jeune fille de dix-huit ans qu’elle était alors) solennel, pour elle qui avait le sentiment, debout devant la porte-fenêtre grande ouverte, que quelque chose de terrible était sur le point de survenir; elle qui regardait les fleurs, les arbres avec la fumée qui s’en dégageait en spirale, et les corneilles qui s’élevaient, qui retombaient; restant là à regarder, jusqu’au moment où Peter Walsh avait dit: « Songeuse au milieu des légumes? » — était-ce bien cela? — ou n’était-ce pas plutôt « Je préfère les humains aux choux-fleurs»? Il avait dû dire cela un matin au petit déjeuner alors qu’elle était sortie sur la terrasse. Peter Walsh. Il allait rentrer des Indes, un jour ou l’autre, en juin ou en juillet, elle ne savait plus exactement, car ses lettres étaient d’un ennuyeux … C’est ce qu’il disait qu’on retenait; ses yeux, son couteau de poche, son sourire, son air bougon, et puis, alors que des milliers de choses avaient disparu à jamais, c’est tellement bizarre, une phrase comme celle-ci à propos de choux

 

Withold Gombrovicz, Ferdydurke, 1937 ( traduction G. Sédir)

Cette histoire pleine d'humour noir  décrit la transformation d'un homme de trente ans en un adolescent. Enferré dans sa vie adolescente où se succèdent les rixes entre bandes adverses, les combats de grimaces parodiant les gestes de la messe, la vie de pensionnaire et les vacances à la campagne chez sa vieille tante, le narrateur est condamné à errer dans un univers qui n'est plus le sien.

Ce mardi-là, je m’éveillai au moment sans âme et sans grâce où la nuit s’achève tandis que l’aube n’a pas encore pu naître. Réveillé en sursaut, je voulais filer en taxi à la gare, il me semblait que je devais partir, mais à la dernière minute je compris avec douleur qu’il n’y avait en gare aucun train pour moi, qu’aucune heure n’avait sonné. Je restai couché dans une lueur trouble, mon corps avait une peur insupportable et accablait mon esprit, et mon esprit accablait mon corps et chacune de mes fibres se contractait à la pensée qu’il ne se passerait rien, que rien ne changerait, rien n’arriverait jamais et, quel que soit le projet, il n’en sortirait rien de rien. C’était la crainte du néant, la panique devant le vide, l’inquiétude devant l’inexistence, le recul devant l’irréalité, un cri biologique de toutes mes cellules devant le déchirement, la dispersion, l’éparpillement intérieurs. Peur d’une médiocrité, d’une petitesse honteuses, terreur de la dissolution et de la fragmentation, frayeur devant la violence que je sentais en moi et qui menaçait dehors et le plus grave était que je sentais sur moi, collée à moi, sans cesse, comme la conscience d’une dérision, d’une raillerie, liées à toutes mes particules, d’une moquerie intime lancée par tous les fragments de mon corps et de mon esprit [...]

Et quand j’eus repris pleine conscience et me mis à réfléchir sur ma vie, ma crainte ne diminua pas d’un iota et s’accrut même encore, quoiqu’elle fut de temps en temps interrompue (ou augmentée ?) par un petit rire que ma bouche ne pouvait retenir. Au milieu du chemin de ma vie, je me trouvais dans une forêt sombre. Cette forêt, qui pis est, était verte !

À l’état de veille, j’étais aussi indéfini, aussi déchiré qu’en rêve. Je venais de franchir le Rubicon de la trentaine, j’avais passé un certain seuil, les papiers d’identité et les apparences extérieures faisaient de moi un homme mûr – que je n’étais pas – mais qu’étais-je donc ? 

 

  • De quels moyens dispose la littérature pour exprimer la vie intérieure des personnages ?
  • Pourquoi peut-on définir l’introspection comme une rupture dans ces textes ?
  • De quel type d’introspection vous sentez-vous le plus proche et pourquoi ?

Texte complémentaire : le discours narratif et les fluctuations temporelles de la vie intérieure. 

Extrait sur la madeleine  – Du coté de chez Swann – A la recherche du temps perdu

Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot — s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque là) ; et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé »

Le monologue intérieur : site magister

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 LE MONOLOGUE INTÉRIEUR 

 

 

  e monologue intérieur est une des constantes du Nouveau Roman. Cette caractéristique essentielle de la modernité romanesque est apparue à la fin du XIXème siècle, mais c'est au XXème qu'elle devint une technique narrative symptomatique de certains écrivains. On a pu la nommer alors sous-conversation ou courant de conscience (stream of consciousness) pour caractériser les textes de Samuel Beckett ou Nathalie Sarraute. Les œuvres de James Joyce, Faulkner ou Virginia Woolf  en présentent des formes significatives, mais c'est le romancier français Édouard Dujardin (voir ci-dessous) qui en usa le premier dans Les Lauriers sont coupés (1888). Il en propose la définition suivante :
 « Discours sans auditeur et non prononcé par lequel un personnage exprime sa pensée la plus intime, la plus proche de l’inconscient, antérieurement à toute organisation logique, c’est-à-dire en son état naissant, par le moyen de phrases directes réduites au minimum syntaxial de façon à donner l’impression tout-venant.»  (Le Monologue intérieur, 1931).

  Bien que l'on puisse en observer des formes dans le roman du XIX° siècle (notamment chez Flaubert et Maupassant), le monologue intérieur correspond aux diverses crises que traverse le roman au XX° siècle : crise du narrateur, dont on conteste la prétention à diriger en démiurge une fiction organisée et à s'immiscer dans la psychologie de ses personnages ("Dieu n'est pas un artiste, M. Mauriac non plus", affirmera Sartre); crise du sujet, désormais dénoncé par les béances ou les opacités mises en évidence par la psychanalyse dans le psychisme humain; crise de l'intrigue, détrônée au profit de la volonté d'écrire un roman « sur rien »; crise du style enfin, maintenant ramené par les linguistes à un "au-delà de l'écriture" (Barthes), au surgissement brut des métaphores obsédantes.

  Sur le plan pédagogique, une séquence sur le monologue intérieur pourra s'inscrire dans le travail d'invention et favoriser un apprentissage fructueux de certaines formes de discours. Nous proposons ci-dessous un exemple de séquence que l'on pourra comparer à celle que nous avons consacrée au monologue délibératif : alors que celui-ci se déploie dans une construction rigoureuse au terme de laquelle le sujet affirme son pouvoir de décision, le monologue intérieur reste limité à l'endophasie (ce que Michel Butor a appelé le magnétophone intime) et on pourra demander par exemple à l'élève de passer de l'un à l'autre dans le cadre d'un travail de réécriture.

 

1. Un discours immédiat.

 

  La principale particularité du monologue intérieur est... de ne pas en être un, comme l'a bien noté Gérard Genette :

 « Que l'on imagine un récit commençant (mais sans guillemets) par cette phrase : « Il faut absolument que j'épouse Albertine... », et poursuivant ainsi, jusqu'à la dernière page, selon l'ordre des pensées, des perceptions et des actions accomplies ou subies par le héros. Le lecteur se trouverait installé dès les premières lignes dans la pensée du personnage principal, et c'est le déroulement ininterrompu de cette pensée qui, se substituant complètement à la forme usuelle du récit, nous apprendrait ce que fait le personnage et ce qui lui arrive. On a peut-être reconnu dans cette description celle que faisait Joyce des Lauriers sont coupés d'Édouard Dujardin, c'est-à-dire la définition la plus juste de ce que l'on a assez malencontreusement baptisé le "monologue intérieur", et qu'il vaudrait mieux nommer discours immédiat : puisque l'essentiel, comme il n'a pas échappé à Joyce, n'est pas qu'il soit intérieur mais qu'il soit d'emblée ("dès les premières lignes") émancipé de tout patronage narratif, qu'il occupe d'entrée de jeu le devant de la "scène".» Gérard Genette, Figures III, 1972.

   

Le texte ci-dessous nous permettra de repérer l'irruption du monologue intérieur dans une narration. A quel moment cesse le « patronage » du narrateur ?

texte 1 - Louis Aragon (1897-1982)
 Aurélien (1944)

[Ce texte constitue l'incipit du roman. Aurélien évoque les représentations associées au prénom de Bérénice, qu'il vient de rencontrer.]

  La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n'aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu'il n'aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu'il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d'Orient sans avoir l'air de se considérer dans l'obligation d'avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n'aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l'avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d'ennui et d'irritation. Il se demanda même pourquoi. C'était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois... Qu'elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n'y aurait pas repensé, après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l'irritait.
  Il y avait un vers de Racine que ça lui remettait dans la tête, un vers qui l'avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard démobilisé. Un vers qu'il ne trouvait même pas un beau vers, ou enfin dont la beauté lui semblait douteuse, inexplicable, mais qui l'avait obsédé, qui l'obsédait encore :
               Je demeurai longtemps errant dans Césarée...
 En général, les vers, lui... Mais celui-ci revenait et revenait. Pourquoi ? c'est ce qu'il ne s'expliquait pas. Tout à fait indépendamment de l'histoire de Bérénice... l'autre, la vraie... D'ailleurs il ne se rappelait que dans ses grandes lignes cette romance, cette scie. Brune alors, la Bérénice de la tragédie. Césarée, c'est du côté d'Antioche, de Beyrouth. Territoire sous mandat. Assez moricaude même, des bracelets en veux-tu en voilà, et des tas de chichis, de voiles. Césarée... un beau nom pour une ville. Ou pour une femme. Un beau nom en tout cas. Césarée... Je demeurai longtemps... je deviens gâteux. Impossible de se souvenir : comment s'appelait-il, le type qui disait ça, une espèce de grand bougre ravagé, mélancolique, flemmard, avec des yeux de charbon, la malaria... qui avait attendu pour se déclarer que Bérénice fût sur le point de se mettre en ménage, à Rome, avec un bellâtre potelé, ayant l'air d'un marchand de tissus qui fait l'article, à la manière dont il portait la toge. Tite. Sans rire. Tite.
              Je demeurai longtemps errant dans Césarée...
  Ça devait être une ville aux voies larges, très vide et silencieuse. Une ville frappée d'un malheur. Quelque chose comme une défaite. Désertée. Une ville pour les hommes de trente ans qui n'ont plus de cœur à rien. Une ville de pierre à parcourir la nuit sans croire à l'aube. Aurélien voyait des chiens s'enfuir derrière des colonnes, surpris à dépecer une charogne. Des épées abandonnées, des armures. Les restes d'un combat sans honneur.

 En s'aidant du texte précédent, on peut commencer à caractériser le monologue intérieur et comprendre pourquoi G. Genette conteste cette appellation :

 On constate d'abord que dans les passages où s'installe le monologue intérieur, l'instance narrative disparaît complètement : l'énonciation reste limitée au discours du personnage. Quelle forme classique de discours rapporté, interrompue au milieu du texte, reprend ses droits à la fin ? (voyez notre chapitre 2.)
 S'il s'agit d'un monologue « non prononcé », on constatera que le monologue intérieur ne nous introduit nullement dans la « pensée » du personnage, mais plutôt dans un surgissement incontrôlé et désorganisé. Relevez-en les indices syntaxiques : phrases courtes, souvent nominales, fréquemment interrompues; associations d'idées; interrogations.

 

2. Du discours indirect libre...

 

  Les romanciers de la seconde moitié du XIX° siècle ont affectionné le discours indirect libre, qui permet au narrateur de rapporter les propos ou les pensées de ses personnages sans les contraintes du discours direct. Mais rappelons-nous d'abord les principales formes du discours rapporté :

Discours rapporté Indices typographiques Indices verbaux Indices énonciatifs et temporels Exemple
Direct      guillemets un verbe introducteur introduit les paroles prononcées ( ) ancrés dans la situation d'énonciation Sans répondre, Marcel se dit, résolu : « Nom d'un chien ! Eh biendemain, moi, je vais à la pêche ! »
Indirect

un verbe déclaratif commande une subordonnée coupés du moment de l'énonciation Sans répondre, Marcel se dit que le lendemain il irait à la pêche.
Indirect libre

pas de verbe introducteur coupés du moment de l'énonciation Marcel ne répondit pas. Nom d'un chien ! Eh bien, lui, le lendemainil irait à la pêche.
Narrativisé

pas de verbe introducteur les propos ou pensées sont résumés Marcel se promettait d'aller à la pêche le lendemain.

 

  A l'évidence, le monologue intérieur ne peut être associé qu'aux formes du discours indirect libre : on aura remarqué en effet par notre exemple comment celui-ci permet de conserver intactes les marques du langage parlé (« Nom d'un chien ! , Eh bien »). Toutefois la présence du narrateur reste effective : bien que libre, ce discours reste indirect. Intérieur, il est néanmoins extrait de la conscience du personnage par le narrateur et mis en forme par lui. Toutefois celui-ci s'installe au plus près du langage originel de ses personnages tout en ayant l'air de ne pas être partie prenante dans le rapport qu'il en fait. C'est cet avantage qui explique la faveur dont a joui ce type de discours dans le roman réaliste ou naturaliste, notamment chez Zola et Maupassant :

texte 2 - Guy de Maupassant (1850-1893)
 Pierre et Jean, IV (1888)

 [Pierre et Jean sont frères. Pierre vient d'apprendre avec surprise et jalousie que Maréchal, un ancien ami de la famille, a légué  son patrimoine à Jean. Il en vient peu à peu à soupçonner un ancien adultère de sa mère.]

 « Je suis fou, pensa-t-il, je soupçonne ma mère.» Et un flot d'amour et d'attendrissement, de repentir, de prière et de désolation noya son cœur. Sa mère ! La connaissant comme il la connaissait, comment avait-il pu la suspecter ? Est-ce que l'âme, est-ce que la vie de cette femme simple, chaste et loyale, n'étaient pas plus claires que l'eau ? Quand on l'avait vue et connue, comment ne pas la juger insoupçonnable ? Et c'était lui, le fils, qui avait douté d'elle ! oh ! s'il avait pu la prendre en ses bras en ce moment, comme il l'eût embrassée, caressée, comme il se fût agenouillé pour demander grâce ! Elle aurait trompé son père, elle ?... Son père ! Certes, c'était un brave homme, honorable et probe en affaires, mais dont l'esprit n'avait jamais franchi l'horizon de sa boutique. Comment cette femme, fort jolie autrefois, il le savait et on le voyait encore, douée d'une âme délicate, affectueuse, attendrie, avait-elle accepté comme fiancé et comme mari un homme si différent d'elle ? Pourquoi chercher ? Elle l'avait épousé comme les fillettes épousent le garçon doté que présentent les parents. Ils s'étaient installés aussitôt dans leur magasin de la rue Montmartre; et la jeune femme, régnant au comptoir, animée par l'esprit du foyer nouveau, par ce sens subtil et sacré de l'intérêt commun qui remplace l'amour et même l'affection dans la plupart des ménages commerçants de Paris, s'était mise à travailler avec toute son intelligence active et fine à la fortune espérée de leur maison. Et sa vie s'était écoulée ainsi, uniforme, tranquille, honnête, sans tendresse !... Sans tendresse ?... Était-il possible qu'une femme n'aimât point ? Une femme jeune, jolie, vivant à Paris, lisant des livres, applaudissant des actrices mourant de passion sur la scène, pouvait-elle aller de l'adolescence à la vieillesse sans qu'une fois, seulement, son cœur fût touché ? D'une autre il ne le croirait pas, - pourquoi le croirait-il de sa mère ? Certes, elle avait pu aimer, comme une autre ! car pourquoi serait-elle différente d'une autre, bien qu'elle fût sa mère ? Elle avait été jeune, avec toutes les défaillances poétiques qui troublent le cœur des jeunes êtres ! Enfermée, emprisonnée dans la boutique à côté d'un mari vulgaire et parlant toujours commerce, elle avait rêvé de clairs de lune, de voyages, de baisers donnés dans l'ombre des soirs. Et puis un homme, un jour, était entré comme entrent les amoureux dans les livres, et il avait parlé comme eux. Elle l'avait aimé. Pourquoi pas ? C'était sa mère ! Eh bien ! fallait-il être aveugle et stupide au point de rejeter l'évidence parce qu'il s'agissait de sa mère ? S'était-elle donnée ?... Mais oui, puisque cet homme n'avait pas eu d'autre amie ; - mais oui, puisqu'il était resté fidèle à la femme éloignée et vieillie, - mais oui, puisqu'il avait laissé toute sa fortune à son fils, à leur fils !... Et Pierre se leva, frémissant d'une telle fureur qu'il eût voulu tuer quelqu'un ! Son bras tendu, sa main grande ouverte avaient envie de frapper, de meurtrir, de broyer, d'étrangler ! Qui ? tout le monde, son père, son frère, le mort, sa mère ! Il s'élança pour rentrer. Qu'allait-il faire ? Comme il passait devant une tourelle auprès du mât des signaux, le cri strident de la sirène lui partit dans la figure. Sa surprise fut si violente qu'il faillit tomber et recula jusqu'au parapet de granit. Il s'y assit, n'ayant plus de force, brisé par cette commotion.

 

 

 

 Ce texte met en scène les troubles ravageurs d'une conscience : mettez en valeur la progression du doute jusqu'à la quasi-certitude finale. Quelles en sont les étapes ?
 Réécriture : en supprimant la présence du narrateur manifestée par les formes des discours direct et indirect libre, transformez ce passage en « monologue intérieur » (discours immédiat) qui saura mettre en valeur la désorganisation de la "pensée" (voyez notre chapitre 3.). On peut pour ce travail s'autoriser des mots mêmes par lesquels le narrateur signale le surgissement chez Pierre de doutes issus de profondeurs « inavouables » :

« Il se pouvait que son imagination seule, cette imagination qu'il ne gouvernait point, qui échappait sans cesse à sa volonté, s'en allait libre, hardie, aventureuse et sournoise dans l'univers infini des idées, et en rapportait parfois d'inavouables, de honteuses, qu'elle cachait en lui, au fond de son âme, dans les replis insondables, comme des choses volées ; il se trouvait que cette imagination seule eût créé, inventé cet affreux doute. Son cœur, assurément, son propre cœur avait des secrets pour lui; et ce cœur blessé n'avait-il pas trouvé dans ce doute abominable un moyen de priver son frère de cet héritage qu'il jalousait ? Il se suspectait lui-même, à présent, interrogeant, comme les dévots leur conscience, tous les mystères de sa pensée.»

 

 

3. ... au discours direct libre :

 

   C'est donc bien de discours direct libre qu'il convient de parler pour caractériser le monologue intérieur : comme au théâtre, il n'est en effet attelé à aucune autorité narrative. Mais, au contraire du monologue théâtral, il n'est pas censé même être écouté. A l'état brut, voici consignées par un locuteur totalement identifié au personnage (mais dans quel cadre ?) les petits riens qui font notre conversation intime : préoccupations momentanées, projets confus, associations de pensées, délires.

texte 3

Édouard Dujardin  (1861-1949)
Les lauriers sont coupés (1888)

  [Wagnérien, membre du cénacle de Stéphane Mallarmé, Édouard Dujardin avait vingt-cinq ans lorsqu'il entreprit d'écrire ce petit roman en 1886 : « C'est, tout simplement, le récit de six heures de la vie d'un jeune homme qui est amoureux d'une demoiselle - six heures, pendant lesquelles rien, aucune aventure n'arrive.» Daniel Prince, étudiant à Paris, rencontre un ami, dîne seul au restaurant, rentre se préparer chez lui, puis rejoint l'actrice débutante qui, comme l'Odette de Swann, chez Proust, occupe ses pensées alors qu'elle n'est « même pas son genre.»]

  Illuminé, rouge, doré, le café ; les glaces étincelantes ; un garçon au tablier blanc ; les colonnes chargées de chapeaux et de pardessus. Y a-t-il ici quelqu'un de connaissance ? Ces gens me regardent entrer ; un monsieur maigre aux favoris longs, quelle gravité ! les tables sont pleines ; où m'installerai-je ? là-bas un vide ; justement ma place habituelle ; on peut avoir une place habituelle ; Léa n'aurait pas de quoi se moquer.
  - Si monsieur...
  Le garçon. La table. Mon chapeau au porte-manteau. Retirons nos gants ; il faut les jeter négligemment sur la table, à côté de l'assiette ; plutôt dans la poche du pardessus ; non, sur la table ; ces petites choses sont de la tenue générale. Mon pardessus au porte-manteau ; je m'assieds ; ouf ! j'étais las. Je mettrai dans la poche de mon pardessus mes gants. Illuminé, doré, rouge, avec les glaces cet étincellement ; quoi ? le café ; le café où je suis. Ah ! j'étais las. Le garçon :
  - Potage bisque, Saint-Germain, consommé...
  - Consommé.
  - Ensuite, monsieur prendra...
  - Montrez-moi la carte..
  - Vin blanc, vin rouge...
  - Rouge...
  La carte. Poissons, sole... Bien, une sole. Entrées, côte de pré-salé... non. Poulet... soit.
  - Une sole ; du poulet ; avec du cresson.
  - Sole ; poulet-cresson.
  Ainsi, je vais dîner ; rien là de déplaisant. Voilà une assez jolie femme ; ni brune ni blonde ; ma foi, air choisi ; elle doit être grande : c'est la femme de cet homme chauve qui me tourne le dos ; sa maîtresse plutôt ; elle n'a pas trop les façons d'une femme légitime ; assez jolie, certes. Si elle pouvait regarder par ici ; elle est presque en face de moi ; comment faire ? A quoi bon ? Elle m'a vu. Elle est jolie ; et ce monsieur paraît stupide ; malheureusement je ne vois de lui que le dos ; je voudrais bien connaître aussi sa figure ; c'est un avoué, un notaire de province ; suis-je bête ! Et le consommé ? La glace devant moi reflète le cadre doré ; le cadre doré qui est donc derrière moi ; ces enluminures sont vermillonnées, les feux de teintes écarlates ; c'est le gaz tout jaune clair qui allume les murs ; jaunes aussi du gaz, les nappes blanches, les glaces, les verreries. On est commodément ; confortablement. Voici le consommé, le consommé fumant ; attention à ce que le garçon ne m'en éclabousse rien. Non ; mangeons. Ce bouillon est trop chaud ; essayons encore. Pas mauvais. J'ai déjeuné un peu tard, et je n'ai guère faim ; il faut pourtant dîner. Fini, le potage. De nouveau cette femme a regardé par ici ; elle a des yeux expressifs et le monsieur parait terne ; ce serait extraordinaire que je fisse connaissance avec elle ; pourquoi pas ? II y a des circonstances si bizarres ; d'abord en la considérant longtemps, je puis commencer quelque chose ; ils sont au rôti ; bah ! j'aurai, si je veux, achevé en même temps qu'eux ; où est le garçon, qu'il se hâte ; jamais on n'achève dans ces restaurants ; si je pouvais m'arranger à dîner chez moi ; peut-être que mon concierge me ferait faire quelque cuisine à peu de frais chaque jour. Ce serait mauvais. Je suis ridicule ; ce serait ennuyeux ; les jours où je ne puis rentrer, qu'adviendrait-il ? au moins dans un restaurant on ne s'ennuie pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Le texte est censé respecter au plus près « la vie immédiate de la conscience ». Mais l'authenticité du procédé peut être mise en cause, laissant deviner la mise en forme d'un narrateur et un simple procédé d'écriture non dénué d'artifice :
 « Que voyons-nous ? quelqu'un qui dialogue avec lui-même d'une façon beaucoup plus continue, plus détaillée, que nous n'avons coutume de le faire dans la vie courante, et qui énumère pour soi des objets. En quoi peut-on prétendre que j'atteins ici la « pensée intime en formation » ? Bien plus, on discute avec soi, devant moi, on s'interroge. Si ce n'est pas là un « monologue bavardé », je veux être pendu. [...] Comment ne pas voir que c'est là un simple procédé d'écriture, bien plus : un découpage à la machine et que les interminables périodes de Proust traduisent beaucoup plus directement le devenir intérieur que ce laborieux pointillisme verbal.» (Gabriel Marcel, in La Nouvelle Revue française, février 1925).
  Comment se manifeste ce pointillisme verbal ?
 Le monologue intérieur défini par Dujardin peut faire penser à l'écriture automatique des surréalistes. On peut considérer d'ailleurs que celle-ci, dans le cadre du poème, paraît beaucoup plus à même de reproduire le « fonctionnement réel de la pensée » :
 
« Il faudrait encore se demander si l'objet même qu'on poursuit [dans le monologue intérieur] - qu'on croit poursuivre - n'est pas contradictoire, et si la tentative ne revient pas en somme à transporter dans l'ordre du récit des exigences qui ne sont applicables qu'au poème. Un récit est inévitablement adressé à quelqu'un, serait-ce à soi-même, tandis que cet élément d'intention et je dirai presque d'appel à autrui peut faire défaut dans le poème, comme dans la musique, là où ceux-ci sont l'explosion irrésistible d'une façon d'être ou de sentir.» (Gabriel Marcel, ibid.)
  Recherchez et lisez des poèmes surréalistes (par exemple, quelques extraits des Champs magnétiques d'André Breton et Philippe Soupault. Comment en effet peuvent-ils prétendre plus authentiquement cerner le discours immédiat de la pensée ?

 

 Il y a aussi le bavardage, et ce qu’on a appelé le monologue intérieur , qui ne reproduit nullement, on le sait bien, ce qu’un homme se dit à lui-même, car l’homme ne se parle pas, et l’inimitié de l’homme est non pas silencieuse, mais le plus souvent muette, réduite à quelques signes espacés. Le monologue intérieur est une imitation fort grossière, et qui n’en imite que les traits d’apparence, du flux ininterrompu et incessant de la parole non parlante. Ne l’oublions pas, la force de celle-ci est dans sa faiblesse, elle ne s’entend pas, c’est pourquoi on ne cesse de l’entendre, elle est aussi près que possible du silence, c’est pourquoi elle le détruit complètement. Enfin, le monologue intérieur a un centre, ce « Je » qui ramène tout à lui-même, alors que l’autre parole n’a pas de centre, elle est essentiellement errante et toujours au-dehors.
Maurice Blanchot, Le Livre à venir, 1959.

 

 Pour avoir une idée de la fortune du monologue intérieur dans le roman moderne, on lira par exemple celui de Molly Bloom dans Ulysse de James Joyce et La Route des Flandres de Claude Simon, ou tel passage de roman contemporain qui, sans être totalement régi par cette technique, l'emploie volontiers pour exprimer une émotion arrachée au plus intime. Ainsi, dans le texte suivant, le monologue intérieur envahit soudain le récit pour exprimer une peur obsédante :

texte 4

Boris Vian  (1920-1959)
L'Arrache-cœur (1951)

[Le roman met en scène l'inquiétude névrotique de Clémentine pour ses trois enfants, Joël, Noël et Citroën.]

  Les Chinoises, on leur met les pieds dans des chaussures spéciales. Peut-être des bandelettes. Ou des petits étaux. Ou des moules d'acier. Mais en tout cas, on s'arrange pour que leurs pieds restent tout petits. On devrait faire la même chose avec les enfants entiers. Les empêcher de grandir. Ils sont bien mieux à cet âge-là. Ils n'ont pas de soucis. Ils n'ont pas de besoins. Ils n'ont pas de mauvais désirs. Plus tard, ils vont pousser. Ils vont étendre leur domaine. Ils vont vouloir aller plus loin. Et que de risques nouveaux. S'ils sortent du jardin, il y a mille dangers supplémentaires. Que dis-je mille ? Dix mille. Et je ne suis pas généreuse. Il faut éviter à tout prix qu'ils ne sortent du jardin. Déjà, dans le jardin, ils courent un nombre incalculable de risques. Il peut y avoir un coup de vent imprévu qui casse une branche et les assomme. Que la pluie survienne, et, s'ils sont en sueur après avoir joué au cheval, ou au train, ou au gendarme et au voleur, ou à un autre jeu courant, que la pluie survienne et ils vont attraper une congestion pulmonaire, ou une pleurésie, ou un froid, ou une crise de rhumatismes, ou la poliomyélite, ou la typhoïde, ou la scarlatine, ou la rougeole, ou la varicelle, ou cette nouvelle maladie dont personne ne sait encore le nom. Et si un orage se lève. La foudre. Les éclairs. Je ne sais pas, il peut même y avoir ce qu'ils disent, ces phénomènes d'ionisation, ça a un assez sale nom pour que ça soit terrible, ça rappelle inanition. Et il peut arriver tant d'autres choses. S'ils sortaient du jardin, cela serait évidemment bien pire. Mais n'y pensons pas pour l'instant. Il y a assez à faire pour épuiser toutes les possibilités propres du jardin. Et quand ils seront plus grands, ah, là là ! Oui, voilà les deux choses terrifiantes, évidemment : qu'ils grandissent et qu'ils sortent du jardin. Que de dangers à prévoir. C'est vrai, une mère doit tout prévoir. Mais laissons ça de côté. Je réfléchirai à tout ça un peu plus tard; je ne l'oublie pas : grandir et sortir. Mais je veux me contenter du jardin pour le moment. Rien que dans le jardin, le nombre d'accidents est énorme ! Justement, le gravier des allées. Combien de fois n'ai-je pas dit qu'il était ridicule de laisser les enfants jouer avec le gravier. S'ils en avalent ? On ne peut pas s'en apercevoir tout de suite. Et trois jours après, c'est l'appendicite. Obligés d'opérer d'urgence. Et qui le ferait ? Jacquemort ? Ce n'est pas un docteur. Le médecin du village ? Il n'y a qu'un vétérinaire. Alors, ils mourraient, tout simplement. Et après avoir souffert. La fièvre. Leurs cris. Non, pas de cris, ils gémiraient, ce serait encore plus horrible. Et pas de glace. Impossible de trouver de la glace pour leur mettre sur le ventre. La température monte, monte. Le mercure dépasse la limite. Le thermomètre éclate. Et un éclat de verre vient crever l'œil de Joël qui regarde Citroën souffrir. Il saigne. Il va perdre l'œil. Personne pour le soigner. Tout le monde est occupé de Citroën, qui geint de plus en plus doucement. Profitant du désordre, Noël se faufile dans la cuisine. Une bassine d'eau bouillante sur le fourneau. Il a faim On ne lui a pas donné son goûter, naturellement; ses frères malades, on l'oublie. Il monte sur une chaise devant le fourneau. Pour prendre le pot de confiture. Mais la bonne l'a remis un peu plus loin que d'habitude, parce qu'elle a été gênée par une poussière volante. Cela n'arriverait pas si elle balayait un peu plus soigneusement. Il se penche. Il glisse. Il tombe dans la bassine. Il a le temps de pousser un cri, un seul et il est mort, mais il se débat encore mécaniquement, comme les crabes qu'on jette vivants dans l'eau bouillante. Il rougit comme les crabes. Il est mort. Noël !
  Clémentine se précipita vers la porte. Elle appela la bonne.
  - Oui Madame ?
  - Je vous interdis de servir des crabes à déjeuner.

[ch. VI]

 

 

 

  Alors que l'enjeu mis sur l'écriture du récit par les théoriciens du monologue intérieur les condamne souvent à l'expression décousue d'une série de riens, son utilisation ici paraît plus pertinente. Il ne s'agit pas vraiment d'immédiateté puisque le personnage est tout entier tendu vers un avenir redouté, qu'actualise de manière fantasmatique le présent de narration. Ceci donne à son discours une continuité certes peu « logique », mais particulièrement représentative d'une conscience saisie par l'angoisse.

 Montrez comment le monologue de Clémentine passe par des étapes qui en accusent de plus en plus le caractère pathologique.
 Recensez les procédés syntaxiques  (types de phrases, tournures, modes et temps verbaux) par lesquels le lecteur a l'impression d'être le témoin d'un véritable délire.

 

   Ainsi le monologue intérieur trouve tout son intérêt en tant que technique ponctuelle et non en tant que genre. En dehors des auteurs étrangers déjà cités, on en trouvera des exemples dans quelques romans français du XX° siècle :
  André Gide : Paludes (1895)
  Valery Larbaud : Amants, heureux amants (1923)
  Raymond Queneau : Les Derniers jours (1935)
  Nathalie Sarraute : Martereau (1953)
  Jean Cayrol : Les Corps étrangers (1964)
  Albert Cohen : Belle du Seigneur (1968).

 

 

 

 

 

 

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L'idylle entre Clementine et Joel a pris fin, en raison de leurs caractères trop différents et de la routine. Pour apaiser ses souffrances, Clementine a recours à Lacuna, un procédé révolutionnaire qui efface certains souvenirs. Désespéré, Joel décide de suivre le même processus.Ainsi, bien au-delà du film d’anticipation technologique (manipulation de la mémoire et des souvenirs), Michel Gondry offre une analyse philosophique sur le temps et l’homme, la mémoire et l’oubli. 

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« Le romantisme est … dans la manière de sentir. Pour moi, le romantisme est l’expression la plus récente, la plus actuelle du beau. Qui dit romantisme dit art moderne, c’est à dire intimité, couleurs, aspiration vers l’infini exprimée par tous les moyens que contiennent les arts »  Charles Baudelaire salon de 1846.

« Être romantique, c'est dédaigner les filiations consacrées, transgresser les interdits formels, ignorer les poétiques qui oppriment l'esprit et brident le génie, c'est choquer les habitudes, oser innover pour proposer des œuvres vivantes, en prise directe sur les urgences et les problèmes du jour : "Le romantique dans tous les arts, c'est ce qui représente les hommes d'aujourd'hui, et non ceux des temps héroïques si loin de nous, et qui probablement n'ont jamais existé." Stendhal, Racine et Shakespeare (1823-1825)

« Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, que le libéralisme en littérature.»,Victor Hugo , Hernani (Préface), 1830

 

LE ROMANTISME I - LE MOT, LA NOTION, LA CONFIGURATION HISTORIQUE, IDÉOLOGIQUE, LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE (PAR GÉRARD GENGEMBRE)

https://www.canal-u.tv/video/cpge_jean_zay/le_romantisme_i_le_mot_la_notion_la_configuration_historique_ideologique_litteraire_et_artistique_par_gerard_gengembre.38759

Romantisme ou romantismes ? Il est essentiel de comprendre les conditions historiques et idéologiques de la naissance, de la diffusion et des interprétations de la représentation romantique globale de l'homme et du monde pour appréhender la complexité de ce mouvement très divers selon les aires culturelles où il s'est développé.

LE ROMANTISME II - LES THÈMES, LES REPRÉSENTANTS MAJEURS ET LES ŒUVRES ESSENTIELLES (PAR GÉRARD GENGEMBRE)

https://www.canal-u.tv/video/cpge_jean_zay/le_romantisme_ii_les_themes_les_representants_majeurs_et_les_uvres_essentielles_par_gerard_gengembre.39139

L'ampleur de la sphère romantique englobe des thématiques diverses, liées à l'histoire et à la culture des différentes nations, ainsi que des illustrations artistiques, philosophiques et littéraires extrêmement nombreuses, qui ont contribué à approfondir la représentation romantique de l'homme et du monde.

 

Victor Hugo (1802 - 1885) - Hernani (Préface)

Jeunes gens, ayons bon courage! Si rude qu'on nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, que le libéralisme en littérature. Cette vérité est déjà comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre en est grand ; et bientôt, car l'œuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques ; voilà la double bannière qui rallie, à bien peu d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si forte et si patiente d'aujourd'hui ; puis, avec la jeunesse et à sa tête, l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe est celui du siècle, et prévaudra. Ces ultras de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se prêter secours pour refaire l'ancien régime de toutes pièces, société et littérature ; chaque progrès du pays, chaque développement des intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu'ils auront échafaudé. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles, et tout ce qu'on fait contre elles, les sert également. Or, après tant de grandes choses que nos pères ont faites, et que nous avons vues, nous voilà sortis de la vieille forme sociale ; comment ne sortirions-nous pas de la vieille forme poétique? à peuple nouveau, art nouveau.

 

Les souffrances du jeune Werther : oeuvre intégrale en PDF

Bright Star de Jane Campion (Bande annonce VOSTFR)

Bright Star  relate l’histoire d’amour, à la fois chaste et passionnelle, entre le poète romantique John Keats et sa voisine Fanny Brawne, dans la campagne londonienne de 1818.Le film raconte une histoire vraie mettant en scène une figure importante de la littérature anglo-saxonne, mais cet épisode intime est suffisamment méconnu voire ignoré pour permettre un réel déploiement romanesque et explorer les sentiments et la relation de John et Fanny, 

« La poésie de Keats a inspiré toute la structure de l’histoire du film. Certains de ses poèmes ont été écrits sous forme d’odes, d’autres sous celle de ballades , et je me suis mise à réfléchir à l’histoire de Fanny et de John comme à une ballade, une sorte de poème narratif » déclarait Jane Campion.

 

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