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A toute vitesse

Programme officiel

Thème n°2 - À toute vitesse!

 Problématique

La vitesse permet de multiplier les possibles, de vivre avec intensité de nombreuses expériences. La vitesse est grisante, elle procure une ivresse qui nous ravit. Qu'il s'agisse du coureur, du cavalier ou du pilote, la quête du record nécessite exploits physiques et techniques. Le dépassement des limites qu'elle implique a quelque chose de fascinant.

La modernité et les progrès techniques modifient notre rapport au temps et à l'espace. La rapidité devient une compétence essentielle : il faut être réactif, prendre des décisions dans l'urgence, parfois au détriment de la réflexion et de la suspension du jugement. Les phénomènes d'accélération s'amplifient dans tous les domaines : moyens de transports toujours plus rapides, transmission des données en temps réel, gains de productivité, etc. Avec l'accomplissement quasi simultané de multiples tâches, notre perception de la réalité change et notre rythme de vie s'accélère. Il n'y a plus une minute à perdre.

Aller plus vite devrait permettre de dégager du temps. Nous avons pourtant souvent l'impression d'en manquer et d'être soumis à une permanente course contre la montre qui suscite pression et angoisse. Nous avons tendance à multiplier les activités ponctuelles qui n'apportent que des satisfactions éphémères. Comment ne pas céder à l'illusion du gain de temps ? La vitesse qui nous emporte incite à vivre dans un présent sans cesse renouvelé, dans une frustration perpétuelle. Comment, dès lors, garder le contrôle de nos vies sans nous laisser happer par la vitesse ?

La vitesse et l'intensité ont toujours été associées à des vies fulgurantes et exceptionnelles. Pratique de sports extrêmes, conduites à risque : certains choisissent de vivre vite et pleinement, quitte à mettre leur existence en danger. La lenteur semble être dévalorisée. Cependant de multiples activités humaines - création, recherche, artisanat, etc. - nécessitent patience et longueur de temps. Nombreux sont ceux qui refusent l'accélération constante de nos vies et prônent le retour à des rythmes plus lents, mieux ancrés dans les cycles de la nature et le respect des temps biologiques. Ne faut-il pas accepter de perdre du temps pour s'inscrire dans une durée épanouissante ? Comment trouver le bon tempo, le rythme qui convient ? Comment donc prendre le temps de vivre sans pour autant se priver de tous les possibles qu'offre la vitesse ?

 Mots clés

accélération, aérodynamisme, allegro, atermoiement, bolide, circuit, contemplation, diffusion de l'information, élan, embouteillage, empressement, ennui, flow (rap), fulgurance, griserie, hâte, immédiateté, imminence, immobilité, immobilisme, indolence, inertie, information en temps réel, instantanéité, ivresse, lenteur, marche, méditation, optimisation, paralysie, paresse, patience, pesanteur, procrastination, promptitude, ralentissement, record, retard, rythme, slow, spontanéité, sprint, statisme, tapis volant, téléportation, tempo, temps médiatique, tergiversation, TGV, ubiquité, urgence, vélocité, virtuosité.

Expressions : vivre à cent à l'heure, vitesse de croisière, vitesse de la lumière, à la vitesse de l'éclair, tout schuss, vitesse grand V, excès de vitesse, course contre la montre, à toute allure, au pas de course, fast food, slow food, prendre de court, mur du son, en perte de vitesse, flux tendu, blitzkrieg, Formule 1, 24 heures du Mans, c'est un vrai marathon, fondre sur sa proie, perdre son temps, prendre son temps, tirer plus vite que son ombre, limitation de vitesse, mesure dilatoire, un train de sénateur, se hâter avec lenteur, festina lente, en mode accéléré, au ralenti, confondre vitesse et précipitation, illico presto, Chi va piano, va sano e va lontano, « Citius, Altius, Fortius », faire long feu, prendre de vitesse, à deux vitesses.

 Indications bibliographiques

Ces indications ne sont en aucun cas un programme de lectures. Elles constituent des pistes et des suggestions pour permettre à chaque enseignant de s'orienter dans la réflexion sur le thème et d'élaborer son projet pédagogique.

 Littérature

Alessandro Baricco, Cette histoire-là
Samuel Beckett, Oh les beaux jours
Philippe Besson, Vivre vite
Blaise Cendrars, La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France
Jean Echenoz, Courir
Georges Feydeau, La puce à l'oreille
Gustave Flaubert, Madame Bovary
Victor Hugo, Voyage en Belgique
Jean Giono, L'homme qui plantait des arbres
Ivan Gontcharov, Oblomov
Julien Gracq, « La Presqu'île »
Cédric Gras, L'hiver aux trousses
Jack Kerouac, Sur la route
Milan Kundera, La lenteur
Jean de La Fontaine, « Le lièvre et la tortue »
Valéry Larbaud, Poésies de A. O. Barnabooth, « ode »
Albert Londres, Les forçats de la route
Yukio Mishima, Le soleil et l'acier
Paul Morand, L'homme pressé
Gérard de Nerval, « Le réveil en voiture »
Ovide, Métamorphoses (Pégase, Phaéton, Atalante)
Georges Perec, Un homme qui dort
Charles Perrault, « Le petit Poucet »
Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir, « La vitesse »
Upton Sinclair, Pétrole !
Stendhal, « Les privilèges » :  article 23
Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs
Jules Verne, Le tour du monde en 80 jours
Alfred de Vigny, « La maison du berger »
Émile Zola, La Bête humaine
Tom Wolfe, L'étoffe des héros

 Essais

Nicole Aubert, Le culte de l'urgence : la société malade du temps
Roland Barthes, Mythologies, « La nouvelle Citroën »
Marc Desportes, Paysages en mouvement
Études photographiques
, « Vues du train », n° 1, novembre 1996, (https://journals.openedition.org/etudesphotographiques/101)
Jean-Philippe Domecq, Ce que nous dit la vitesse
Tristan Garcia, La vie intense
David Le Breton, Marcher - Éloge des chemins et de la lenteur
Jérôme Lèbre, Éloge de l'immobilité
Filippo Marinetti, Manifeste du futurisme
Hartmut Rosa, Accélération : une critique sociale du temps
Hartmut Rosa, Aliénation et accélération
Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur
Paul Virilio, Vitesse et politique
Paul Virilio, L'inertie polaire

 Films

Jan de Bont, Speed
Rob Cohen, Fast and furious
Christian de Challonge, Les quarantièmes rugissants
Roger Donaldson, Burt Munro
Jean Epstein, La glace à trois faces
Jean-Luc Godard, À bout de souffle
Michael Hewitt, Dermot Lavery, Road
Scott Hicks, Shine
Arthur Hiller, Transamerica express
Alfred Hitchcock, La mort aux trousses
Ron Howard, Rush
Lee H. Katzin, Le Mans
Stanley Kubrick, 2001, l'odyssée de l'espace : « au-delà de l'infini »
John Lasseter, Cars
David Lynch, Une histoire vraie
Jean Mitry, Pacific 231
Christophe Offenstein, En solitaire
Nicholas Ray, La fureur de vivre
Carlos Saura, Vivre vite
Gilles Vernet, Tout s'accélère
Dziga Vertov, L'homme à la caméra

 Arts plastiques

Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier n°2
Théodore Géricault, Le Derby d'Epsom
Étienne-Jules Marey
Eadweard Muybridge
Luigi Russolo, Automobile in corsa
Jean Tinguely en collaboration avec Yves Klein, Vitesse pure et stabilité monochrome
William Turner, Pluie, vapeur, vitesse
Différents courants esthétiques : impressionnisme, futurisme, etc.

 Musique

Eminem, Rap God
Arthur Honegger, Pacific 231
Niccolo Paganini, Caprice N°24
Sergueï Rachmaninov, Concerto pour piano n°3
Steve Reich, Different trains
Nikolaï Rimski-Korsakov, Le Vol du Bourdon

Beauté, plaisir et vitesse

  •  

    • Pluie, vapeur et vitesse, William Turner, 1844
    • Avec mon meilleur souvenir de Françoise Sagan, 1984
    • « Voyage en Belgique », Victor Hugo, 1837
    • Le soleil et l’acier, Yukio Mishima, 1973

     

    1 . Pluie, vapeur et vitesse, William Turner, 1844

     

    Pluie, vapeur et vitesse

    2. Avec mon meilleur souvenir de Françoise Sagan

                  

    Elle aplatit les platanes au long des routes, elle allonge et distord les lettres lumineuses des postes à essence, la nuit, elle bâillonne les cris des pneus devenus muets d’attention tout à coup, elle décoiffe aussi les chagrins : on a beau être fou d’amour, en vain, on l’est moins à deux cents à l’heure. Le sang ne se coagule plus au niveau du cœur, le sang gicle jusqu’à l’extrémité de vos mains, de vos pieds, de vos paupières alors devenues les sentinelles fatales et inexorables de votre propre vie. C’est fou comme le corps, les nerfs, les sens vous tirent vers l’existence. Qui n’a pas cru sa vie inutile sans celle de « l’autre » et qui, en même temps, n’a pas amarré son pied à un accélérateur à la fois trop sensible et trop poussif, qui n’a pas senti son corps tout entier se mettre en garde, la main droite allant flatter le changement de vitesse, la main gauche refermée sur le volant et les jambes allongées, faussement décontractées mais prêtes à la brutalité, vers le débrayage et les freins, qui n’a pas ressenti, tout en se livrant à ces tentatives toutes de survie, le silence prestigieux et fascinant d’une mort prochaine, ce mélange de refus et de provocation, n’a jamais aimé la vitesse, n’a jamais aimé la vie – ou alors, peut-être, n’a jamais aimé personne.

    « Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les tempo de la vitesse ne sont pas ceux de la musique. Dans une symphonie, ce n’est pas l’allégro, le vivace ou le furioso qui correspond au deux cents à l’heure, mais l’andante, mouvement lent, majestueux, sorte de plage où l’on parvient au-dessus d’une certaine vitesse, et où la voiture ne se débat plus, n’accélère plus et où, tout au contraire, elle se laisse aller, en même temps que le corps, à une sorte de vertige éveillé, attentif, et que l’on a coutume de nommer « grisant ». Cela se passe la nuit sur une route perdue, et parfois le jour dans des régions désertes. Cela se passe à des moments où les expressions « interdiction », « port obligatoire », « assurances sociales », « hôpital », « mort », ne veulent plus rien dire, annulées par un mot simple, utilisé par les hommes à toutes les époques, à propos d’un bolide argenté ou d’un cheval alezan : le mot « vitesse ». Cette vitesse où quelque chose en soi dépasse quelque chose d’extérieur à soi, cet instant où les violences incontrôlées s’échappent d’un engin ou d’un animal redevenu sauvage et que l’intelligence et la sensibilité, l’adresse – la sensualité aussi – contrôlent à peine, insuffisamment en tout cas pour ne pas en faire un plaisir, insuffisamment pour ne pas lui laisser la possibilité d’être un plaisir mortel. Odieuse époque que la nôtre, celle où le risque, l’imprévu, l’irraisonnable sont perpétuellement rejetés, confrontés à des chiffres, des déficits ou des calculs ; époque misérable où l’on interdit aux gens de se tuer non pour la valeur incalculable de leur âme mais pour le prix d’ores et déjà calculé de leur carcasse. 

                   En fait la voiture, sa voiture, va donner à son dompteur et son esclave la sensation paradoxale d’être en fin libre, revenu au sein maternel, à la solitude originelle, loin, très loin de tout regard étranger. Ni les piétons, ni les agents, ni les automobilistes voisins, ni la femme qui l’attend, ni toute la vie qui n’attend pas, ne peuvent le déloger de sa voiture, le seul de ses biens, après tout, qui lui permette une heure par jour de redevenir physiquement le solitaire qu’il est de naissance. Et si, en plus, les flots de la circulation s’écartent devant sa voiture comme ceux de la mer Rouge devant les Hébreux, si en plus les feux rouges s’éloignent les uns des autres, se raréfient, disparaissent, et si la route se met à osciller et à murmurer selon la pression de son pied sur l’accélérateur, si le vent devient un torrent par la portière, si chaque virage est une menace et une surprise et si chaque kilomètre est une petite victoire, alors étonnez-vous que de paisibles bureaucrates promis à des destins brillants au sein de leur entreprise, étonnez-vous si ces paisibles personnes aillent faire une belle pirouette de fer, de gravier et de sang mêlés dans un dernier élan vers la terre et un dernier refus de leur avenir. On qualifie ces sursauts d’accidentels, on évoque la distraction, l’absence, on évoque tout sauf le principal qui en est justement le contraire, qui est cette subite, insoupçonnable et irrésistible rencontre d’un corps et de son esprit, l’adhésion d’une existence à l’idée brusquement fulgurante de cette existence : « Comment, qui suis-je ? Je suis moi, je vis ; et je vis ça, et j’y vais à 90 kilomètres à l’heure dans les villes, 110 sur les nationales, 130 sur les autoroutes, à 600 à l’heure dans ma tête, à 3 à l’heure dans ma peau, selon toutes les lois de la maréchaussée, de la société et du désespoir. Quels sont ces compteurs déréglés qui m’entourent depuis l’enfance ? Quelle est cette vitesse imposée au cours de ma vie, mon unique vie ?... »

                   Quand on va vite, il y a un moment où tout se met à flotter dans cette pirogue de fer où l'on atteint le haut de la lame, le haut de la vague, et où l'on espère retomber du bon côté grâce au courant plus que grâce à son adresse. Le goût de la vitesse n'a rien à voir avec le sport. De même qu'elle rejoint le jeu, le hasard, la vitesse rejoint le bonheur de vivre et, par conséquent, le confus espoir de mourir qui traîne toujours dans ledit bonheur de vivre. C'est là tout ce que je crois vrai, finalement : la vitesse n'est ni un signe, ni une preuve, ni une provocation, ni un défi, mais un élan de bonheur "

    3. Voyage en Belgique, Victor Hugo, 1837

    22 août

    Je suis réconcilié avec le chemin de fer ; c’est décidément très beau. Le premier que j’avais vu n’était qu’un ignoble chemin de fabrique. J’ai fait hier la course d’Anvers à Bruxelles et le retour. […]

    C’est un mouvement magnifique et qu’il faut avoir senti pour s’en rendre compte. La rapidité est inouïe. Les fleurs du bord du chemin ne sont plus des fleurs, ce sont des taches ou plutôt des raies rouges ou blanches ; plus de points, tout devient raie ; les blés sont de grandes chevelures jaunes, les luzernes sont de longues tresses vertes ; les villes, les clochers et les arbres, dansent et se mêlent follement à l’horizon ; de temps en temps, une ombre, une forme, un spectre debout paraît et disparaît comme l’éclair à côté de la portière ; c’est un garde du chemin qui, selon l’usage, porte militairement les armes au convoi. On se dit dans la voiture : c’est à trois lieues, nous y serons dans dix minutes. Le soir, comme je revenais, la nuit tombait. J'étais dans la première voiture. Le remorqueur flamboyait devant moi avec un bruit terrible, et de grands rayons rouges, qui teignaient les arbres et les collines, tournaient avec les roues. Le convoi qui allait à Bruxelles a rencontré le nôtre. Rien d'effrayant comme ces deux rapidités qui se côtoyaient, et qui, pour les voyageurs, se multipliaient l'une par l'autre; on ne voyait passer ni des wagons, ni des hommes, ni des femmes, on voyait passer des formes blanchâtres ou sombres dans un tourbillon. De ce tourbillon sortaient des cris, des rires, des huées. Il y avait de chaque côté soixante wagons, plus de mille personnes ainsi emportées, les unes au nord, les autres au midi, comme par l'ouragan.

    Il faut beaucoup d'efforts pour ne pas se figurer que le cheval de fer est une bête véritable. On l'entend souffler au repos, se lamenter au départ, japper en route; il sue, il tremble, il siffle, il hennit, il se ralentit, il s'emporte: il jette tout le long de la route une fiente de charbons ardents et une urine d'eau bouillante; d'énormes raquettes d'étincelles jaillissent à tout moment de ses roues ou de ses pieds, comme tu voudras, et son haleine s'en va sur vos têtes en beaux nuages de fumée blanche qui se déchirent aux arbres de la route.

    4. Le soleil et l’acier, Yukio Mishima, 1973

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