La poésie du XIXème au XXème

Programme pour l'objet d'étude

Poesie 2ndes 1

Fantaisie, Gérard de Nerval

 

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !

La nuit de décembre, Musset

Du temps que j’étais écolier,
Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s’asseoir
Un pauvre enfant vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Son visage était triste et beau:
À la lueur de mon flambeau,
Dans mon livre ouvert il vint lire.
Il pencha son front sur sa main,
Et resta jusqu’au lendemain,
Pensif, avec un doux sourire.

Comme j’allais avoir quinze ans
Je marchais un jour, à pas lents,
Dans un bois, sur une bruyère.
Au pied d’un arbre vint s’asseoir
Un jeune homme vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin ;
Il tenait un luth d’une main,
De l’autre un bouquet d’églantine.
Il me fit un salut d’ami,
Et, se détournant à demi,
Me montra du doigt la colline.

À l’âge où l’on croit à l’amour,
J’étais seul dans ma chambre un jour,
Pleurant ma première misère.
Au coin de mon feu vint s’asseoir
Un étranger vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Il était morne et soucieux ;
D’une main il montrait les cieux,
Et de l’autre il tenait un glaive.
De ma peine il semblait souffrir,
Mais il ne poussa qu’un soupir,
Et s’évanouit comme un rêve.

À l’âge où l’on est libertin,
Pour boire un toast en un festin,
Un jour je soulevais mon verre.
En face de moi vint s’asseoir
Un convive vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Il secouait sous son manteau
Un haillon de pourpre en lambeau,
Sur sa tête un myrte stérile.
Son bras maigre cherchait le mien,
Et mon verre, en touchant le sien,
Se brisa dans ma main débile.

Un an après, il était nuit ;
J’étais à genoux près du lit
Où venait de mourir mon père.
Au chevet du lit vint s’asseoir
Un orphelin vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Ses yeux étaient noyés de pleurs ;
Comme les anges de douleurs,
Il était couronné d’épine ;
Son luth à terre était gisant,
Sa pourpre de couleur de sang,
Et son glaive dans sa poitrine.

Partout où j'ai voulu dormir, 
Partout où j'ai voulu mourir, 
Partout où j'ai touché la terre, 
Sur ma route est venu s'asseoir 
Un malheureux vêtu de noir, 
Qui me ressemblait comme un frère.

Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère, 
Qui n'apparais qu'au jour des pleurs ?

LA VISION 
- Ami, notre père est le tien. 
Je ne suis ni l'ange gardien, 
Ni le mauvais destin des hommes. 
Ceux que j'aime, je ne sais pas 
De quel côté s'en vont leurs pas 
Sur ce peu de fange où nous sommes.

Je ne suis ni dieu ni démon, 
Et tu m'as nommé par mon nom 
Quand tu m'as appelé ton frère; 
Où tu vas, j'y serai toujours, 
Jusques au dernier de tes jours, 
Où j'irai m'asseoir sur ta pierre.

Le ciel m'a confié ton cœur. 
Quand tu seras dans la douleur, 
Viens à moi sans inquiétude. 
Je te suivrai sur le chemin; 
Mais je ne puis toucher ta main, 
Ami, je suis la Solitude.

Colloque sentimental, Verlaine

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

- Te souvient-il de notre extase ancienne?
- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

- Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? - Non.

Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.

- Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !
- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

A une passante, Baudelaire

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !

Les espaces du sommeil, Desnos

Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles du monde

   et la grandeur et le tragique et le charme.

Les forêts s’y heurtent confusément avec des créatures de

   légende et cachées dans les fourrés.

Il y a toi.

Dans la nuit il y le pas le promeneur et celui de l’assassin

   et celui du sergent de ville et la lumière du réverbère et

   celle de la lanterne du chiffonnier.

Il y a toi.

Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage des pays

   où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule et les premiers

   frissons de l’aube.

Il y a toi.

Un air de piano, un éclat de voix.

Une porte claque. Une horloge.

Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels.

Mais pas encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse.

Il y a toi l’immolée, toi que j’attends.

Parfois d’étranges figures naissent à l’instant du sommeil et

   disparaissent.

Quand je ferme les yeux, des floraisons phosphorescentes

   apparaissent et se fanent et renaissent comme des feux

   d’artifices charnus.

Des pays inconnus que je parcours en compagnie de créatures.

Il y a toi sans doute, ô belle et discrètes espionne.

Et l’âme palpable de l’étendue.

Et les parfums du ciel et des étoiles et le chant du coq d’il y a

   2000 ans et le cri du paon dans des parcs en flamme et des

   baisers.

Des mains qui se serrent sinistrement dans une lumière blafarde

   et des essieux qui grincent sur des routes médusantes.

Il y a toi sans doute que je ne connais pas ; que je connais au contraire.

Mais qui, présente dans mes rêves, t’obstines à s’y laisser deviner

   sans y paraître.

Toi qui restes insaisissable dans la réalité et dans le rêve.

Toi qui m’appartiens de par ma volonté de te posséder en illusion mais

   qui  n’approches ton visage du mien que mes yeux clos aussi bien au

    rêve qu’à la réalité.

Toi qu’en dépit d’un rhétorique facile où le flot meurt sur les plages,

où la corneille vole dans des usines en ruines,

où le bois pourrit en craquant sous un soleil de plomb,

Toi qui est la base de mes rêves et qui secoues mon esprit plein de

   métamorphoses et qui me laissent ton gant quand je baise ta main.

Dans la nuit, il y a les étoiles et le mouvement ténébreux de la mer, des

   fleuves, des forêts, des villes, des herbes, des poumons de millions et

   de millions d’êtres.

Dans la nuit il y a les merveilles du monde.

Dans la nuit, il n’y a pas d’anges gardiens mais il y a le sommeil.

Dans la nuit il y a toi.

Dans le jour aussi.

Robert Desnos, « Les Espaces du sommeil », Corps et biens, 1930

Georgio - Les Espaces du sommeil, Robert Desnos (Live "Proses", France Culture)

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