PHEDRE

Acte I scène 3

Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée

Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,

Mon repos, mon bonheur semblait être affermi ;

Athènes me montra mon superbe ennemi : 

 Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;

Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;

Je sentis tout mon corps et transir et brûler :

Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,

D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables !

Par des vœux assidus je crus les détourner :

Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;

De victimes moi-même à toute heure entourée,

Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée :

D’un incurable amour remèdes impuissants !

En vain sur les autels ma main brûlait l’encens !

Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,

J’adorais Hippolyte ; et, le voyant sans cesse,

Même au pied des autels que je faisais fumer,

J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer.

Je l’évitais partout. Ô comble de misère !

 Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.

Contre moi-même enfin j’osai me révolter :

J’excitai mon courage à le persécuter.

Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre, 

J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;

Je pressai son exil ; et mes cris éternels

L’arrachèrent du sein et des bras paternels.

 Je respirais, Œnone ; et, depuis son absence,

Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence :

Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,

De son fatal hymen je cultivais les fruits.

Vaines précautions ! Cruelle destinée !

Par mon époux lui-même à Trézène amenée,

J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :

 Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.

Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :

C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.

J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;

J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur ;

Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,

Et dérober au jour une flamme si noire :

Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats :

Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas.

Pourvu que, de ma mort respectant les approches,

Tu ne m’affliges plus par d’injustes reproches,

Et que tes vains secours cessent de rappeler

 Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler.

 

 

 

Acte IV scène 2

THÉSÉE
Ah! le voici. Grands dieux! à ce noble maintien
Quel œil ne serait pas trompé comme le mien ?

Faut-il que sur le front d'un profane adultère
Brille de la vertu le sacré caractère!
Et ne devrait-on pas à des signes certains
Reconnaître le cœur des perfides humains !


HIPPOLYTE

Puis-je vous demander quel funeste nuage,
Seigneur, a pu troubler votre auguste visage ?
N'osez-vous confier ce secret à ma foi ?


THÉSÉE
Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi?
Monstre, qu'a trop longtemps épargné le tonnerre,

Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre,
Après que le transport d'un amour plein d'horreur
Jusqu'au lit de ton père a porté ta fureur,
Tu m'oses présenter une tête ennemie!
Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie,

Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu,
Des pays où mon nom ne soit point parvenu!
Fuis, traître! Ne viens point braver ici ma haine,
Et tenter un courroux que je retiens à peine:
C'est bien assez pour moi de l'opprobre éternel
D'avoir pu mettre au jour un fils si criminel,

Sans que ta mort encor, honteuse à ma mémoire,
De mes nobles travaux vienne souiller la gloire.
Fuis; et, si tu ne veux qu'un soudain châtiment
T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main,
Prends garde que jamais l'astre qui nous éclaire

Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire.
Fuis, dis-je; et sans retour précipitant tes pas,
De ton horrible aspect purge tous mes Etats.
Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage
D'infâmes assassins nettoya ton rivage
Souviens-toi que, pour prix de mes efforts heureux,
Tu promis d'exaucer le premier de mes vœux.
Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle

Je n'ai point imploré ta puissance immortelle;
Avare du secours que j'attends de tes soins,
Mes voeux t'ont réservé pour de plus grands besoins:
Je t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père;
J'abandonne ce traître à toute ta colère;

Etouffe dans son sang ses désirs effrontés:
Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.


HIPPOLYTE
D'un amour criminel Phèdre accuse Hippolyte !

Un tel excès d'horreur rend mon âme interdite;
Tant de coups imprévus m'accablent à la fois
Qu'ils m'ôtent la parole et m'étouffent la voix.


THÉSÉE

Traître, tu prétendais qu'en un lâche silence
Phèdre ensevelirait ta brutale insolence:
Il fallait, en fuyant, ne pas abandonner
Le fer qui dans ses mains aide à te condamner;
Ou plutôt il fallait, comblant ta perfidie,

Lui ravir tout d'un coup la parole et la vie.


HIPPOLYTE
D'un mensonge si noir justement irrité,
Je devrais faire ici parler la vérité,
Seigneur; mais je supprime un secret qui vous touche.
Approuvez le respect qui me ferme la bouche,

Et, sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,
Examine ma vie, et songe qui je suis.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes;
Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
Peut violer enfin les droits les plus sacres:
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés;

Et jamais on n'a vu la timide innocence
Passer subitement à l'extrême licence.
Un jour seul ne fait point d'un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux.
Elevé dans le sein d'une chaste héroïne

Je n'ai point de son sang démenti l'origine.
Pitthée, estimé sage entre tous les humains,
Daigna m'instruire encore au sortir de ses mains.
Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage;
Mais si quelque vertu m'est tombée en partage,
Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater

La haine des forfaits qu'on ose m'imputer.
C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce.
J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse:
On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur.
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Et l'on veut qu'Hippolyte épris d'un feu profan...


THÉSÉE
Oui, c'est ce même orgueil, lâche! qui te condamne.
Je vois de tes froideurs le principe odieux:
Phèdre seule charmait tes impudiques yeux;

Et pour tout autre objet ton âme indifférente
Dédaignait de brûler d'une flamme innocente.


HIPPOLYTE
Non, mon père, ce cœur, c'est trop vous le celer,
N'a point d'un chaste amour dédaigné de brûler.

Te confesse à vos pieds ma véritable offense:
J'aime, j'aime, il est vrai, malgré votre défense.
Aricie à ses lois tient mes vœux asservis;
La fille de Pallante a vaincu votre fils:
Je l'adore; et mon âme, à vos ordres rebelle,

Ne peut ni soupirer, ni brûler que pour elle.


THÉSÉE
Tu l'aimes ? ciel ! Mais non, l'artifice est grossier:
Tu te feins criminel pour te justifier.


HIPPOLYTE

Seigneur, depuis six mois je l'évite et je l'aime;
Je venais, en tremblant, vous le dire à vous-même.
Eh quoi ! de votre erreur rien ne vous peut tirer !
Par quel affreux serment faut-il vous rassurer ?
Que la terre, le ciel, que toute la nature...


THÉSÉE

Toujours les scélérats ont recours au parjure.
Cesse, cesse, et m'épargne un importun discours,
Si ta fausse vertu n'a point d'autre secours.


HIPPOLYTE
Elle vous paraît fausse et pleine d'artifice:

Phèdre au fond de son cœur me rend plus de justice.


THÉSÉE
Ah ! que ton impudence excite mon courroux!


HIPPOLYTE
Quel temps à mon exil, quel lieu prescrivez-vous ?

THÉSÉE
Fusses-tu par delà les colonnes d'Alcide,
Je me croirais encor trop voisin d'un perfide.


HIPPOLYTE:

Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez
Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez ?


THÉSÉE
Va chercher des amis dont l'estime funeste
Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste,

Des traîtres, des ingrats sans honneur et sans loi,
Dignes de protéger un méchant tel que toi.


HIPPOLYTE
Vous me parlez toujours d'inceste et d'adultère:
Je me tais. Cependant Phèdre sort d'une mère,

Phèdre est d'un sang, seigneur, vous le savez trop bien,
De toutes ces horreurs plus rempli que le mien.


THÉSÉE
Quoi ! ta rage à mes yeux perd toute retenue ?
Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue;

Sors, traître: n'attends pas qu'un père furieux
Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.

 

Acte IV scène 6 v. 1218-1294

Phèdre
Hippolyte aime, et je n'en puis douter.
Ce farouche Ennemi qu'on ne pouvait dompter,
Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte,
Ce Tigre, que jamais je n'abordai sans crainte,
Soumis, apprivoisé reconnaît un Vainqueur.
Aricie a trouvé le chemin de son cœur.


Œnone
Aricie ?


Phèdre
Ah ! Douleur non encore éprouvée !
À quel nouveau tourment je me suis réservée !
Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports,
La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords,
Et d'un refus cruel l'insupportable injure
N'était qu'un faible essai du tourment que j'endure.
Ils s'aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?
Comment se sont-ils vus ? Depuis quand ? Dans quels lieux ?
Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire ?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire ?
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?
Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?
Hélas ! Ils se voyaient avec pleine licence.
Le Ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence.
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux.
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
Et moi, triste rebut de la Nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière,
La Mort est le seul Dieu que j'osais implorer.
J'attendais le moment où j'allais expirer,
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée.
Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir,
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir.
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.


Œnone
Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?
Ils ne se verront plus.


Phèdre
Ils s'aimeront toujours.
Au moment que je parle, ah ! Mortelle pensée !
Ils bravent la fureur d'une Amante insensée.
Malgré ce même exil qui va les écarter,
Ils font mille serments de ne se point quitter.
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage,
Œnone. Prends pitié de ma jalouse rage,
Il faut perdre Aricie. Il faut de mon Époux
Contre un sang odieux réveiller le courroux.
Qu'il ne se borne pas à des peines légères.
Le crime de la Sœur passe celui des Frères.
Dans mes jaloux transports je le veux implorer.
Que fais-je ? Où ma raison se va-t-elle égarer ?
Moi jalouse ! Et Thésée est celui que j'implore !
Mon Époux est vivant, et moi je brûle encore !
Pour qui ? Quel est le cœur où prétendent mes vœux ?
Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
Mes crimes désormais ont comblé la mesure.
Je respire à la fois l'inceste et l'imposture.
Mes homicides mains promptes à me venger
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable ! Et je vis ? Et je soutiens la vue
De ce sacré Soleil dont je suis descendue ?
J'ai pour Aïeul le Père et le Maître des Dieux.
Le Ciel, tout l'Univers est plein de mes Aïeux.
Où me cacher ? Fuyons dans la Nuit infernale.
Mais que dis-je ? Mon Père y tient l'Urne fatale.
Le Sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains.
Minos juge aux Enfers tous les pâles Humains.
Ah ! Combien frémira son Ombre épouvantée,
Lorsqu'il verra sa Fille à ses yeux présentés,
Contrainte d'avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes, peut-être inconnus aux Enfers !
Que diras-tu, mon Père, à ce spectacle horrible ?
Je crois voir de ta main tomber l'Urne terrible.
Je crois te voir cherchant un supplice nouveau,
Toi-même de ton sang devenir le Bourreau.
Pardonne. Un Dieu cruel a perdu ta Famille.
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta Fille.
Hélas ! Du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie,
Je rends dans les tourments une pénible vie.

 

 

 

ACTE V, SCÈNE 7

Thésée
Hé bien ! Vous triomphez, et mon Fils est sans vie.
Ah ! Que j'ai lieu de craindre ! Et qu'un cruel soupçon
L'excusant dans mon cœur, m'alarme avec raison !
Mais, Madame, il est mort, prenez votre Victime.
Jouissez de sa perte injuste, ou légitime.
Je consens que mes yeux soient toujours abusés.
Je le crois criminel, puisque vous l'accusez.
Son trépas à mes pleurs offre assez de matières,
Sans que j'aille chercher d'odieuses lumières
Qui ne pouvant le rendre à ma juste douleur,
Peut-être ne feraient qu'accroître mon malheur.
Laissez-moi loin de vous, et loin de ce Rivage
De mon Fils déchiré fuir la sanglante image.
Confus, persécuté d'un mortel souvenir,
De l'Univers entier je voudrais me bannir.
Tout semble s'élever contre mon injustice.
L'éclat de mon nom même augmente mon supplice.
Moins connu des mortels, je me cacherais mieux.
Je hais jusques au soin dont m'honorent les Dieux.
Et je m'en vais pleurer leurs faveurs meurtrières,
Sans plus les fatiguer d'inutiles prières.
Quoi qu'ils fissent pour moi, leur funeste bonté
Ne me saurait payer de ce qu'ils m'ont ôté.


Phèdre
Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence.
Il faut à votre Fils rendre son innocence.
Il n'était point coupable.


Thésée
Ah ! Père infortuné !
Et c'est sur votre foi que je l'ai condamné !
Cruelle, pensez-vous être assez excusée...


Phèdre
Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.
C'est moi qui sur ce Fils chaste et respectueux
Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le Ciel mit dans mon sein une flamme funeste.
La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu'Hippolyte instruit de ma fureur
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.
La Perfide abusant de ma faiblesse extrême
S'est hâtée à vos yeux de l'accuser lui-même.
Elle s'en est punie, et fuyant mon courroux
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée.
Mais je laissais gémir la Vertu soupçonnée.
J'ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les Morts.
J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu'à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu.
Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage
Et le Ciel, et l'Époux que ma présence outrage
Et la Mort à mes yeux dérobant la clarté
Rend au jour, qu'ils souillaient, toute sa pureté.


Panope
Elle expire, Seigneur !


Thésée
D'une action si noire
Que ne peut avec elle expirer la mémoire !
Allons, de mon erreur, hélas ! Trop éclaircis
Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux Fils.
Allons de ce cher Fils embrasser ce qui reste,
Expier la fureur d'un vœu que je déteste.
Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités.
Et pour mieux apaiser ses Mânes irrités,
Que, malgré les complots d'une injuste Famille,
Son Amante aujourd'hui me tienne lieu de Fille.

 

 

 

Phèdre Scena finale

Les sources théâtrales antiques de Phèdre de Racine

 

 Les sources théâtrales antiques de Phèdre de Racine : Euripide, Sénèque

Dans la préface de Phèdre, Racine ne reconnait comme source que la pièce Hippolyte d’Euripide, non sans minimiser les différences entre son héroïne et celle de la pièce grecque, et il ne cite Sénèque qu’en passant. Or, comme on le verra en lisant les extraits ci-dessous, son inspiration lui vient de ces deux auteurs presque à égalité, aussi bien dans le fil de l’intrigue que parfois dans le détail de l’expression. La lecture complète des deux pièces antiques (dans une traduction récente) ne manquera pas d’intérêt, sur ce point comme sur d’autres.

 Euripide (480 à 406 av. J.-C) : Hippolyte

Sénèque( vers 4 av. J.-C., mort  65 ap. J.-C.) : Phèdre

 

  1. Euripide

Une première différence essentielle et fondamentale, c'est que dans la pièce grecque

ð  Hippolyte est le héros, c'est sur lui que roule tout l'intérêt; Phèdre n'est là qu'un personnage accessoire. Dans la pièce française, Phèdre est le personnage principal, elle efface tout le reste ; la peinture de sa passion et de ses remords est précisément ce qui nous attache avec le plus de force.

ð  De plus, le caractère d'Hippolyte, tel que nous le voyons dans Racine, ressemble fort peu à l'Hippolyte d'Euripide : celui-ci, avec sa fierté pudique et sauvage, est assez difficile à comprendre pour les modernes. Ce jeune chasseur a voué un culte exclusif à Diane et à la chasteté; il dédaigne les autels de Vénus et ses plaisirs : sentiments qu'il exhale dans une longue déclamation contre les femmes, satire peut-être la plus complète qu'on ait faite du mariage, quoi qu'aient pu ajouter après lui Juvénal et Boileau. Sa pudeur virginale, son orgueil, sa rudesse même, lui donnent une physionomie originale, tout à fait inconnue sur notre théâtre.

ð  L'Hippolyte de Racine se ressent trop du voisinage de la cour de Louis XIV; les aspérités de sa nature sauvage ont été soigneusement polies par notre civilisation: le poète français, n'osant déroger à l'usage de son temps, l'a fait amoureux ; et la délicate élégance avec laquelle s'exprime sa tendresse trahit un adepte de la galanterie du dix-septième siècle.

 

ð  La Phèdre moderne et la Phèdre antique ne sont pas moins dissemblables : celle d'Euripide est en proie à une fureur adultère, incestueuse, envoyée par la vengeance de Vénus. Mais l'amour, chez les anciens, était un épanouissement de la vie sensuelle, beaucoup plus qu'une aspiration idéale de l'âme; il n'avait pas encore été épuré par l'alliance des sentiments moraux, par cette délicatesse du cœur, qu'a développée chez nous la vie domestique et le commerce des femmes. Aussi le poète grec décrit-il admirablement la langueur secrète qui la consume, l'abattement du corps, le délire des sens, et le trouble intime qui l'agite à la seule pensée de celui qu'elle aime : et toutefois il n'y en a pas moins une vérité profonde et un vif instinct de la passion, dans l'art merveilleux avec lequel elle laisse échapper un aveu si péniblement arraché. Les beautés que Racine a su tirer de son modèle suffiraient presque à la gloire d'Euripide. Celui-ci néanmoins a laissé Phèdre sur le second plan ; elle a résisté aux coupables conseils de sa nourrice, qui n'en révèle pas moins sa passion à Hippolyte: mais quand elle voit son amour méprisé, elle prend la résolution de se donner la mort, pour sauver son honneur et l'avenir de ses enfants ; et en mourant, elle laisse un écrit où elle accuse Hippolyte d'avoir voulu souiller la couche de son père.

 

ð  Dans Racine, le sujet a été modifié par les idées du christianisme et par les mœurs de son temps, surtout par le spectacle assez fréquent, à la cour de Versailles, de ces pécheresses repentantes qui, après avoir violé les devoirs les plus saints de la famille, finissaient par obtenir la pitié et l'intérêt du monde, par leur repentir et par une éclatante pénitence. C'est ce combat du devoir et de la passion, c'est cette alliance dés remords et d'idées toutes modernes, mêlés aux égarements de l'amour le plus violent, qui font de la Phèdre de Racine une épouse chrétienne, comme l'appelle M. de Chateaubriand.

Enfin, l'intervention de la Divinité est encore un trait qui différencie les deux ouvrages. La pièce d'Euripide commence par un prologue, où Vénus annonce son désir de vengeance contre Hippolyte, qui dédaigne son culte ; vengeance à laquelle elle sacrifiera Phèdre, sans le moindre scrupule. Au dénouement, Diane vient reprocher à Thésée l'erreur fatale dont Hippolyte a été victime, et elle finit par le réconcilier avec son fils.

La marche de la pièce est simple et rapide, quoiqu'on y trouve (ce qui est rare dans la tragédie grecque) une intrigue assez fortement nouée, et surtout un développement de passion qui est le triomphe d'Euripide.

L'Hippolyte, après avoir été représenté une première fois, fut corrigé par l'auteur : ainsi les anciens en ont connu deux éditions : la première, désignée sous le nom d'Hippolyte voilé, καλυπτόμενος, ce qui vient sans doute du vers 1456, où Hippolyte mourant dit : « Voile mon visage; »  — la seconde, appelée Hippolyte couronné, ou plutôt porte-couronne, στεφανηφόρος, par allusion à la première scène, où Hippolyte offre une couronne à Diane (v. 71). Ces désignations, qui ne sont point du fait de l'auteur, sont dues aux grammairiens.

La seconde rédaction, celle qui nous est parvenue, fut représentée, an dire de l'argument grec, la 4e année de la 87e olympiade, sous l'archonte Aminon ou Aminias, 429 avant J.-C. Euripide avait alors cinquante-un ans. Cette date semble confirmée par un passage de la pièce (v. 1451, 1453-7), où l'on peut voir une allusion à la mort récente de Périclès, arrivée, en effet, la 2e année de la guerre du Péloponnèse. Voici ce passage : « Quel homme vous perdez !... Cette douleur, commune à tous les citoyens, est venue les affliger inopinément : elle fera couler bien des larmes ; car les regrets que laisse la mémoire des grands hommes vont toujours croissant. »

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

Le mythe de Phèdre n’est évoqué que par allusion dans Homère (Odyssée, XI, 321) : Ulysse, dans le récit des personnages qu’il a vus aux Enfers, fait la liste d’héroïnes, parmi lesquelles « Phèdre, Procris et la belle Ariane, fille du terrible Minos, qu’autrefois Thésée enleva de Crète … ». Point commun entre ces trois femmes, l’amour malheureux ; mais nulle mention d’Hippolyte.

Après une Phèdre de Sophocle dont ne subsistent que de minces citations, c’est Euripide qui fit d’Hippolyte et de Phèdre des personnages mémorables. La tradition dit que le poète avait fait jouer une première pièce sur ce sujet, dont il reste une cinquantaine de vers. Ils montrent une Phèdre violente et débauchée, mais le dénouement reste inconnu.

La pièce que nous avons conservée date de 428 av-JC et valut le premier prix à Euripide.

Extraits proposés (traduction Artaud, 1842, http://remacle.org/bloodwolf/tragediens/euripide/hippolyte.htm) :

o le prologue

o le dialogue de Phèdre et de la Nourrice (= Racine, I, 3)

o la diatribe d’Hippolyte

o la défense d’Hippolyte (= Racine, IV, 2)

o le récit du messager (= Racine, V, 6)

 

 

 

EXTRAIT 1 : PROLOGUE (vers 1 à 57)

Aphrodite explique le crime d’Hippolyte et ses conséquences

Je suis Vénus, renommée entre les déesses, et souvent invoquée par les mortels : je règne dans les deux, sur tous les êtres qui voient la clarté du soleil, ou qui peuplent la mer jusqu'aux bornes atlantiques ; je favorise ceux qui respectent ma puissance, et je renverse les orgueilleux qui me bravent : car il est aussi dans la nature des dieux de se plaire aux hommages que leur rendent les hommes. Je montrerai bientôt la vérité de mes paroles. Le fils de Thésée, Hippolyte, né d'une Amazone, élève du chaste Pitthée, seul ici entre les citoyens de Trézène, m'appelle la plus malfaisante des divinités ; il dédaigne l'amour et fuit le mariage. La soeur de Phébus, Diane, fille de Jupiter, est l'objet de son culte, il la regarde comme la plus grande des déesses : accompagnant toujours la vierge divine à travers les vertes forêts, il détruit les animaux sauvages avec ses chiens agiles, et entretient un commerce plus élevé qu'il n'appartient à un mortel. Je n'envie point ces plaisirs ; eh ! que m'importe ? mais les outrages d'Hippolyte envers moi, je les punirai aujourd'hui même. J'ai dès longtemps préparé ma vengeance, il m'en coûtera peu pour l'accomplir.

1 Voir la thèse de R. C. Knight, Racine et la Grèce, Paris 1950, p. 334 sq.

2

Il était sorti de la demeure de Pitthée pour aller, sur la terre de Pandion1, assister à la célébration des augustes mystères. La noble épouse de son père, Phèdre, le vit, et fut éprise d'un violent amour, que j'insinuai moi-même dans son coeur. Avant de venir ici à Trézène, elle éleva sur la roche même de Pallas2, d'où l'on découvre ce pays, un temple magnifique à Vénus, pour consoler son coeur de l'absence de celui qu'elle aimait ; et elle le consacra à la déesse, pour laisser aux siècles futurs un monument de son amour pour Hippolyte. Et depuis que Thésée a quitté la terre de Cécrops3, souillée du sang des Pallantides4, pour venir en ces lieux avec son épouse passer l'année de son exil expiatoire, la malheureuse Phèdre gémit, et, frappée des traits de l'amour, elle dépérit en silence. Aucun de ses serviteurs ne connaît son mal. Mais il ne faut pas que cet amour reste ainsi stérile : j'instruirai Thésée de cette passion, elle sera dévoilée ; et celui qui me montre une âme ennemie périra par les imprécations de son père : car le dieu des mers, Neptune, a promis à Thésée de ne laisser sans effet aucune de ses prières, trois fois répétée. Phèdre, malgré l'éclat qui l'environne, n'en doit pas moins périr : car je ne puis préférer son intérêt au plaisir de tirer vengeance de mes ennemis.

Mais je vois le fils de Thésée qui s'avance, et qui se repose des fatigues de la chasse ; je vais sortir de ces lieux. Une suite nombreuse de serviteurs qui l'accompagne chante des hymnes en l'honneur de la déesse Diane ; car il ne sait pas que les portes de l'enfer s'ouvrent pour lui, et que ce jour est le dernier qu'il doit voir.

Dans la traduction proposée et suivant un usage qui date de la Renaissance, les dieux grecs sont nommés d’après leur équivalent romain.

On notera que la mort des héros est clairement annoncée : il n’y a guère de suspense là-dessus puisque la tradition mythologique est connue de tous.

 

 

 

EXTRAIT 2 : PREMIER DIALOGUE DE PHÈDRE AVEC SA NOURRICE (vers 176-266 + 304-361)

LA NOURRICE —. O souffrances des mortels ! cruelles maladies ! (A Phèdre.) Que dois-je faire ou ne pas faire pour toi ? Voici cette lumière brillante, voici ce grand air que tu demandais : ta couche de douleur est maintenant hors du palais, puisque venir en ces lieux était ton voeu continuel. Mais bientôt tu auras hâte de retourner dans ton appartement, car tu changes sans cesse, et rien ne peut te réjouir. Ce que tu as te déplaît, et ce que tu n'as pas te paraît préférable. La maladie vaut mieux que l'art de guérir : la première est une chose toute simple, mais l'autre réunit l'inquiétude de l'esprit et la fatigue des mains. Toute la vie des hommes est remplie de douleurs ; il n'est point de relâche à leurs souffrances. Mais s'il est un autre bien plus précieux que la vie, un obscur nuage le couvre et le dérobe à nos regards. Nous nous montrons éperdument épris de cette lumière qui brille sur la terre, par inexpérience d'une autre vie et par ignorance de ce qui se passe aux enfers, et nous nous laissons abuser par de vaines fables.

PHÈDRE. —. Soulevez mon corps, redressez ma tête languissante. Chères amies, mes membres affaiblis sont prêts à se dissoudre. Esclaves fidèles, soutenez mes mains défaillantes. Que ce vain ornement pèse5 à ma tête ! Détache-le ; laisse flotter mes cheveux sur mes épaules.

LA NOURRICE. —. Prends courage, ma fille, et n'agite pas péniblement ton corps. Tu supporteras plus facilement ton mal, avec du calme et une noble résolution. Souffrir est la condition nécessaire des mortels.

PHÈDRE. —. Hélas ! hélas ! que ne puis-je, au bord d'une source limpide, puiser une eau pure pour me désaltérer ! que ne puis-je, couchée à l'ombre des peupliers, me reposer sur une verte prairie !

 

1 Athènes ; Pandion est le père d’Égée.

2 L’Acropole, d’où la vue pouvait porter jusqu’à Trézène sur la rive nord-est du Péloponnèse

3 Premier roi d’Athènes, particulièrement respecté.

4 Cousins de Thésée massacrés par celui-ci : voir chez Racine, I, 1, v. 53.

5 Souvenir de Racine ; le texte grec dit « j’ai peine à supporter ce bandeau sur ma tête ».

 

 

LA NOURRICE. —. Que dis-tu, ma fille ? Ne parle pas ainsi devant la foule : ne tiens pas ces discours insensés.

PHÈDRE. —. Conduisez-moi sur la montagne ; je veux aller dans la forêt, à travers les pins, où les meutes cruelles poursuivent les bêtes sauvages et s'élancent sur les cerfs tachetés. O dieux ! que je voudrais animer les chiens par ma voix, approcher de ma blonde chevelure le javelot thessalien et lancer le trait d'une main sûre !

LA NOURRICE. —. Ma fille, où s'égare ta pensée ? qu'a de commun la chasse avec ce qui te touche ? d'où te vient ce désir de claires fontaines, quand près du palais coule une source d'eau vive où tu peux te désaltérer ?

PHÈDRE. —. Diane, souveraine de Limné1, qui présides aux exercices équestres, que ne suis-je dans les plaines où tu règnes, occupée à dompter des coursiers vénètes2 !

LA NOURRICE. —. Pourquoi encore cette parole insensée qui vient de t'échapper ? Naguère tu t'élançais sur la montagne, poursuivant le plaisir de la chasse ; et maintenant c'est sur le sable du rivage que tu veux guider tes coursiers. Ah ! ma fille, c'est aux devins qu'il faut demander quel est le dieu qui agite et qui fait délirer ton esprit.

PHÈDRE. —. Malheureuse, qu'ai-je fait ? où ai-je laissé égarer ma raison ? Je suis en proie au délire, un dieu malveillant m'y a plongée. Infortunée que je suis ! Chère nourrice, remets ce voile sur ma tête ; j'ai honte de ce que j'ai dit. Cache-moi ; des larmes s'échappent de mes yeux, et mon visage se couvre de honte. Le retour de ma raison est pour moi un supplice : le délire est un malheur sans doute, mais il vaut mieux périr sans connaître son mal.

LA NOURRICE. —. Je voile ton visage : quand la mort voilera-t-elle ainsi mon corps ? Ma longue vie m'a instruite. Oui, il vaut mieux pour les mortels former des amitiés modérées, et non qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme ; il vaut mieux pour le coeur des affections faciles à rompre, qu'on puisse resserrer ou lâcher à son gré. Mais être seule à souffrir pour deux, comme je souffre pour elle, c'est un lourd fardeau. Il est bien vrai de dire que les passions excessives sont plus funestes qu'agréables dans la vie, et qu'elles nuisent au bien-être. Aussi, à tout excès je préfère la maxime « Rien de trop » ; et les sages seront d'accord avec moi. […]

Pause dans le dialogue : le coryphée et la nourrice s’interrogent sur le mal dont souffre Phèdre. Puis la Nourrice se retourne vers sa maitresse.

LA NOURRICE. —. […] Mais sache-le bien, dusses-tu te montrer plus farouche que la mer, si tu meurs, tu trahis tes enfants, ils n'auront point part aux biens de leur père : j'en atteste cette fière Amazone qui a donné un maître à tes fils, un bâtard dont les sentiments sont plus hauts que la naissance. Tu le connais bien, Hippolyte.

PHÈDRE. —. Ah dieux !

LA NOURRICE. —. Ce reproche te touche ?

PHÈDRE. —. Tu me fais mourir, nourrice ; au nom des dieux, à l'avenir garde le silence sur cet homme.

LA NOURRICE. —. Vois donc ! ta haine est juste, et cependant tu refuses de sauver tes fils et de prendre soin de tes jours.

PHÈDRE. —. Je chéris mes enfants ; mais ce sont d'autres orages qui m'agitent.

LA NOURRICE. —. Ma fille, tes mains sont pures de sang.

PHÈDRE. —. Mes mains sont pures, mais mon coeur est souillé.

LA NOURRICE. —. Est-ce l'effet de quelque maléfice envoyé par un ennemi ?

PHÈDRE. —. C'est un ami qui me perd malgré lui et malgré moi.

LA NOURRICE. —. Thésée t'a-t-il fait quelque offense ?

PHÈDRE. —. Puissé-je ne l'avoir point offensé moi-même !

LA NOURRICE. —. Quelle est donc cette chose terrible qui te pousse à mourir ?

PHÈDRE. —. Laisse là mes fautes : ce n'est pas envers toi que je suis coupable.

1 Ce mot désigne le rivage où Hippolyte mène ses chevaux

2 Les Vénètes sont un ancien peuple d’Asie Mineure, connu pour ses chevaux, qui s’installera plus tard en Vénétie.

4

LA NOURRICE. —. Non, je ne te laisserai pas ; je ne céderai qu'à ton obstination.

PHÈDRE. —. Que fais-tu ? Tu me fais violence en t'attachant à mes pas.

LA NOURRICE. —. Je ne lâcherai point tes genoux que je tiens embrassés.

PHÈDRE. —. Malheur à toi si tu apprends ce malheureux secret !

LA NOURRICE. —. Est-il un malheur plus grand pour moi que de te perdre ?

PHÈDRE. —. Tu me perds : le silence faisait du moins mon honneur.

LA NOURRICE. —. Et cependant tu caches ce qui t'honore, malgré mes supplications.

PHÈDRE. —. Pour couvrir ma honte, j'ai recours à la vertu.

LA NOURRICE. —. Si tu parles, tu en seras donc plus honorée.

PHÈDRE. —. Va-t'en, au nom des dieux ! et laisse mes mains.

LA NOURRICE. —. Non, certes, puisque tu me refuses le prix de ma fidélité.

PHÈDRE. —. Eh bien ! tu seras satisfaite : je respecte ton caractère de suppliante.

LA NOURRICE. —. Je me tais, car c'est à toi de parler.

PHÈDRE. —. Ô ma mère infortunée, quel funeste amour égara ton coeur !

LA NOURRICE. —. Celui dont elle fut éprise pour un taureau ? Pourquoi rappeler ce souvenir ?

PHÈDRE. —. Et toi, soeur malheureuse, épouse de Bacchus1 !

LA NOURRICE. —. Qu'as-tu donc, ma fille ? Tu insultes tes proches.

PHÈDRE. —. Et moi, je meurs la dernière et la plus misérable !2

LA NOURRICE. —. Je suis saisie de stupeur. Où tend ce discours ?

PHÈDRE. —. De là vient mon malheur ; il n'est pas récent.

LA NOURRICE. —. Je n'en sais pas plus ce que je veux apprendre.

PHÈDRE. —. Hélas ! que ne peux-tu dire toi-même ce qu'il faut que je dise !

LA NOURRICE. —. Je n'ai pas l'art des devins, pour pénétrer de pareilles obscurités.

PHÈDRE. —. Qu'est-ce donc que l'on appelle aimer ?

LA NOURRICE. —. C'est à la fois, ma fille, ce qu'il y a de plus doux et de plus cruel.

PHÈDRE. —. Je n'en ai éprouvé que les peines.

LA NOURRICE. —. Que dis-tu ? Ô mon enfant, aimes-tu quelqu'un ?

PHÈDRE. —. Tu connais ce fils de l'Amazone ?

LA NOURRICE. —. Hippolyte, dis-tu ?

PHÈDRE. —. C'est toi qui l'as nommé.3

LA NOURRICE. —. Grands dieux ! qu'as-tu dit ? je suis perdue ! Mes amies4, cela peut-il s'entendre ? Après cela je ne saurais plus vivre : le jour m'est odieux, la lumière m'est odieuse ! J'abandonne mon corps, je le sacrifie ; je me délivrerai de la vie en mourant. Adieu, c'est fait de moi. Les plus sages sont donc entraînées au crime malgré elles ! Vénus n'est donc pas une déesse, mais plus qu'une déesse, s'il est possible, elle qui a perdu Phèdre, et sa famille, et moi-même !

La comparaison avec la pièce de Racine (acte I, scène 3) est inévitable : nombreux rapprochements à la fois dans le mouvement d’ensemble et dans les détails.

Dans le texte grec, le premier passage (avant la coupure) est lyrique, c’est-à-dire chanté, en vers complexes ; le deuxième est un dialogue parlé en vers réguliers. Cela souligne l’opposition entre les deux aspects du personnage ici : d’abord une rêverie délirante où elle se voit à la chasse aux côtés d’Hippolyte, puis, sous l’effet de la honte, un lent aveu dont chaque mot lui coute.

 

1 Il s’agit bien sûr d’Ariane recueillie par Dionysos à Naxos.

2 Autre souvenir de Racine ; le texte exact dit « moi, la troisième, malheureuse je meurs »

3 Même remarque. Texte : « c’est de toi, non de moi que tu entends ce mot »

4 Le choeur est composé de femmes de Trézène.

 

EXTRAIT 3 : DIATRIBE D’HIPPOLYTE CONTRE LES FEMMES (vers 616-650)

La Nourrice vient de proposer à Hippolyte de céder à l’amour de Phèdre ; le jeune homme se met en colère et s’en prend à l’ensemble des femmes.

Ô Jupiter, pourquoi as-tu mis au monde les femmes, cette race de mauvais aloi ? Si tu voulais donner l'existence au genre humain, il ne fallait pas le faire naître des femmes : mais les hommes, déposant dans tes temples des offrandes d'or, de fer ou d'airain, auraient acheté des enfants, chacun en raison de la valeur de ses dons ; et ils auraient vécu dans leurs maisons, libres et sans femmes. Mais à présent, dès que nous pensons à introduire ce fléau dans nos maisons, nous épuisons toute notre fortune. Une chose prouve combien la femme est un fléau funeste : le père qui l'a mise au monde et l'a élevée y joint une dot, pour la faire entrer dans une autre famille, et s'en débarrasser. L'époux qui reçoit dans sa maison cette plante parasite se réjouit ; il couvre de riches parures sa méprisable idole, il la charge de robes, le malheureux, et épuise toutes les ressources de son patrimoine. Il est réduit à cette extrémité : s'il s'est allié à une illustre famille, il lui faut se complaire dans un hymen plein d'amertume ; ou s'il a rencontré une bonne épouse et des parents incommodes, il faut couvrir le mal sous le bien apparent. Plus aisément on supporte dans sa maison une femme nulle, et inutile par sa simplicité. Mais je hais surtout la savante : que jamais du moins ma maison n'en reçoive qui sache plus qu'il ne convient à une femme de savoir ; car ce sont les savantes que Vénus rend fécondes en fraudes, tandis que la femme simple, par l'insuffisance de son esprit, est exempte d'impudicité. Il faudrait que les femmes n'eussent point auprès d'elles de servantes, mais qu'elles fussent servies par de muets animaux, pour qu'elles n'eussent personne à qui parler, ni qui pût à son tour leur adresser la parole. Mais à présent les femmes perverses forment au dedans de la maison des projets pervers, que leurs servantes vont réaliser au dehors. C'est ainsi, âme dépravée, que tu es venue à moi, pour négocier l'opprobre du lit de mon père ; souillure dont je me purifierai dans une eau courante. Comment livrerais-je mon coeur au crime, moi qui me crois moins pur pour t'avoir entendue ? Sache-le bien, malheureuse, c'est ma piété qui te sauve ; car si tu ne m'avais arraché par surprise un serment sacré1, jamais je n'aurais pu me défendre de révéler ce crime à mon père. Mais maintenant, tant que Thésée sera absent de ce palais et de cette contrée, je m'éloigne, et ma bouche gardera le silence. Je verrai, en revenant au retour de mon père, de quel front vous le recevrez, toi et ta maîtresse. Je serai témoin de ton audace, qui m'est déjà connue. Malédiction sur vous ! Jamais je ne me lasserai de haïr les femmes, dût-on dire que je me répète toujours : c'est qu'en effet elles sont toujours méchantes. Ou qu'on leur enseigne enfin la modestie, ou qu'on souffre que je les attaque toujours.

Texte célèbre dès l’antiquité, souvent cité et repris comme exemple de propagande anti-féminine. Après Rabelais, Molière s’en souvient pour le caractère d’Arnolphe dans l’École des femmes. Mais Racine s’est bien gardé de conserver cet aspect du personnage.

Une ménade

Source : Museum of Fine Arts, Boston

Haut du document

1 C’est hors de la scène que la Nourrice a obtenu d’Hippolyte le secret sur sa demande.

6

EXTRAIT 4 : HIPPOLYTE SE DÉFEND CONTRE LES ACCUSATIONS DE PHÈDRE (vers 983-1065)

Phèdre, désespérée par la manoeuvre de la Nourrice, s’est pendue en laissant une tablette pour Thésée. Celui-ci revient et, découvrant les accusations qu’elle porte envers Hippolyte, il l’accuse formellement et le condamne aussitôt à l’exil.

Hippolyte cherche à se justifier mais est retenu par le serment de silence qu’il a fait à la nourrice.

Mon père, ta colère et les transports de ton âme sont terribles : cette accusation dont les apparences me sont contraires, si on l'examinait de près elle n'aurait plus la même force. Je suis peu fait à parler devant la foule ; devant un petit nombre d'auditeurs et d'hommes de mon âge, je serais plus habile. Et ce n'est pas sans raison ; car ceux qui sont méprisés des sages sont ceux dont la parole charme le mieux la multitude. Cependant quand le malheur fond sur moi, il me faut rompre le silence.

Et d'abord je commence par le premier reproche que tu as dirigé contre moi, comme pour m'accabler, sans que j'aie rien à répondre. Tu vois l'astre du jour et la terre ? Entre tous ceux qu'elle porte, il n'est point, malgré tes accusations, d'homme plus pur que moi. Je sais avant tout honorer les dieux ; j'ai des amis incapables de faire le mal, et dont l'honneur rougirait de demander de honteux services, ou d'en rendre d'également honteux. Je ne tourne pas mes amis en ridicule, mais je suis le même pour eux, absents ou présents. Enfin, s'il est un crime dont je sois innocent, c'est celui dont tu me crois convaincu. Jusqu'à ce jour, mon corps est resté pur du commerce des femmes ; je ne connais les plaisirs de l'amour que de nom, et par les peintures que j'en ai vues ; et je n'ai aucun goût pour ces spectacles, car j'ai encore la virginité de l'âme. Peut-être ma chasteté ne peut te convaincre ; mais c'est à toi de montrer comment je me suis corrompu. Serait-ce que sa beauté surpassait celle de toutes les femmes1 ? Ou bien espérais-je hériter de ton trône, et te remplacer dans ton lit ? J'aurais été fou, et complètement dépourvu de sens. Diras-tu que la royauté a des charmes ? Nullement pour les sages ; et le pouvoir des rois ne plaît qu'à ceux dont il a corrompu le coeur. Je voudrais vaincre et occuper le premier rang dans les combats de la Grèce ; dans la cité, le second rang me suffît, avec l'amitié des gens de bien, pour être heureux. Ce bonheur est en ma puissance, et l'absence du danger me donne plus de joie que le souverain pouvoir. Sur un seul point j'ai gardé le silence : je t'ai dit tout le reste. Si j'avais un témoin qui pût dire ce que je suis, si je me défendais en présence de Phèdre encore vivante, les faits feraient paraître les coupables à tes recherches. Mais j'en jure par Jupiter, gardien des serments, et par cette terre qui me porte, jamais je n'attentai sur le lit paternel, jamais je n'en eus le désir, jamais je n'en conçus la pensée. Que je meure obscur et sans nom, sans patrie, sans famille, errant, proscrit de ma terre natale ; que la terre et la mer rejettent de leur sein mon corps privé de sépulture, si j'ai commis le forfait qu'on m'impute ! Quant à Phèdre, si la crainte l'a portée à se donner la mort, c'est ce que j'ignore ; il ne m'est pas permis d'en dire davantage. Elle a été avisée, ne pouvant être chaste : mais moi qui ai la chasteté, j'ai manqué de prudence.

LE CHOEUR. —. Tu t'es suffisamment justifié d'une odieuse accusation, en prenant les dieux à témoin de tes serments.

THÉSÉE. —. N'est-ce pas un enchanteur et un faiseur de prodiges, pour espérer fléchir mon âme à force de soumission, après m'avoir indignement outragé ?

HIPPOLYTE. —. De ta part, mon père, une chose m'étonne : si tu étais mon fils, et moi ton père, je t'aurais donné la mort, au lieu de te punir de l'exil, si tu avais osé porter sur mon épouse une main criminelle.

THÉSÉE. —. Combien cet arrêt est juste ! Mais tu ne mourras pas en vertu de la loi que tu t'imposes toi-même : une prompte mort doit en effet plaire au malheureux. Mais, errant exilé de ta patrie, tu traîneras une vie misérable sur une terre étrangère : voilà le prix réservé à l'homme impie.

HIPPOLYTE. —. Ô dieux ! que vas-tu faire ? N'attendras-tu pas les révélations du temps contre moi ? Tu me bannis de ma patrie ?

THÉSÉE. —. Et au delà des mers, au delà des bornes atlantiques, si je le pouvais ; tant je te hais !

1 Hippolyte montre le corps de Phèdre, amené sur scène à la fin de l’épisode précédent.

7

HIPPOLYTE. —. Sans écouter ni mes serments, ni ma foi, ni les paroles des devins, me proscriras-tu sans jugement ?

THÉSÉE. —. Ces tablettes, sans avoir besoin des sorts1, t'accusent suffisamment : quant aux oiseaux qui volent au-dessus de nos têtes, peu m'importent leurs vains présages.

HIPPOLYTE. —. Ô dieux, pourquoi me taire plus longtemps, lorsque je meurs victime de mon respect pour vous ? Mais non ; je ne persuaderais pas ceux que je dois convaincre, et je violerais mes serments en vain.

THÉSÉE. —. Ah ! que ta vertu affectée me fait mourir ! Sors au plus tôt de cette contrée.

Le discours d’Hippolyte est un exemple de plaidoyer comme Euripide en introduit souvent dans ses pièces. On distingue les différentes étapes de l’argumentation :

o l’orateur s’excuse de son inhabileté

o il invoque sa conduite générale

o il se déclare incapable d’avoir commis le crime dont on l’accuse

o il explique pourquoi ce crime serait insensé

o il utilise l’antithèse commune roi – sage

o il prononce un serment solennel

o il refuse de rompre son serment précédent en accusant Phèdre

On pourra comparer avec l’autoportrait apologétique d’Hippolyte chez Racine (IV, 2).

Thésée poursuivant une Amazone

Source : Université du Mississipi

Haut du document

1 Thésée n’attend pas la confirmation des accusations de Phèdre par un devin.

8

EXTRAIT 5 : LE RÉCIT DU MESSAGER (vers 1173-1254)

Hippolyte se prépare à l’exil. Mais il est victime de l’imprécation de Thésée.

Près du rivage battu par les flots, nous étions occupés à peigner les crins de ses coursiers, et nous pleurions ; car déjà on nous avait annoncé qu'Hippolyte ne reverrait plus cette terre, et qu'il était condamné par toi aux rigueurs de l'exil. Bientôt il arrive sur le rivage, s'unissant lui-même à ce concert de larmes : à sa suite marchait une foule nombreuse d'amis de son âge. Enfin, après avoir calmé ses gémissements, « Pourquoi, dit-il, me désoler de cet exil ? il faut obéir aux ordres d'un père. Attelez ces coursiers à mon char ; cette ville n'existe plus pour moi. » Aussitôt chacun s'empresse, et, plus vite que la parole, nous amenons à notre maître ses chevaux attelés. Il saisit les rênes sur le cercle placé au-devant du char, et il monte lui-même. Puis s'adressant aux dieux, les mains étendues : « Ô Jupiter, s'écrie-t-il, fais-moi périr si je suis coupable; mais, soit après ma mort, soit pendant que je vois encore le jour, que mon père sache avec quelle indignité il me traite. » En même temps il saisit l'aiguillon et en presse ses coursiers. Pour nous, ses serviteurs, derrière le char et non loin des rênes, nous suivions notre maître, sur la route directe d'Argos et d'Épidaure.

A peine étions-nous entrés dans la partie déserte, hors des limites de ce pays, s'offre à nous un rivage, à l'entrée même du golfe Saronique. Là, tout à coup un bruit comme un tonnerre souterrain de Jupiter éclate avec un fracas terrible, et à faire frissonner. Les chevaux dressent la tête et les oreilles ; une vive frayeur nous saisit, ignorant d'où venait ce bruit : mais, en regardant vers le rivage de la mer, nous voyons s'élever jusqu'au ciel une vague immense, qui dérobe à nos yeux la vue des plages de Sciron ; elle cache l'isthme et le rocher d'Esculape : puis elle se gonfle, et lance à l'entour avec fracas des flots d'écume poussés par le souffle de la mer ; elle s'abat sur le rivage où était le char d'Hippolyte, et, se brisant et crevant comme un orage, elle vomit un taureau, monstre sauvage dont les affreux mugissements font retentir tous les lieux d'alentour : spectacle dont les yeux ne pouvaient supporter l'horreur. Soudain un effroi terrible s'empare des coursiers : leur maître, si exercé à les conduire, saisit les rênes, les tire à lui comme un matelot qui meut la rame, et les entrelace à son propre corps ; mais les chevaux effrayés mordent leur frein, s'emportent, et ne connaissent plus ni la main de leur conducteur, ni les rênes, ni le char. Si, les guides en main, il s'efforçait de diriger leur course dans des chemins unis, le monstre apparaissait au-devant d'eux pour faire reculer le char, en jetant l'épouvante au milieu de l'attelage : s'élançaient-ils furieux à travers les rochers, il se glissait le long du char, et suivait les chevaux en silence ; jusqu'à ce qu'enfin la roue heurte contre le roc, le char se brise, et Hippolyte est renversé. Tout est dans la confusion ; les rayons des roues et les chevilles des essieux volent en éclats. Cependant l'infortuné, embarrassé dans les rênes, sans pouvoir se dégager de ces liens funestes, était traîné à travers les rochers, qui lui brisaient la tête et déchiraient son corps. «Arrêtez, criait-il d'une voix lamentable, coursiers que j'ai nourris avec tant de soin ! épargnez votre maître. Terribles imprécations de mon père ! Qui viendra délivrer un innocent du supplice ? » Nous voulions voler à son secours, mais nous restions en arrière. Enfin les rênes se brisent, je ne sais comment ; dégagé de ses liens, il tombe, près de rendre le dernier soupir. A l'instant les chevaux et le monstre ont disparu je ne sais où, derrière les montagnes.

Pour moi, ô roi, je suis un esclave de ta maison ; mais je ne pourrai jamais croire que ton fils est un méchant ; non, quand toutes les femmes se pendraient, quand on ferait des pins du mont Ida autant de tablettes accusatrices, je resterais convaincu de son innocence.

On pourra là aussi pousser la comparaison avec le texte de Racine (V, 6) : la description du monstre, la réaction et le comportement du jeune homme, sa mort chez Racine.

Chez Euripide Hippolyte ne meurt pas tout de suite : la fin de la pièce montre Artémis expliquant à Thésée les manoeuvres de Phèdre, puis la réconciliation entre le père et le fils avant la mort de celui-ci.

Haut du document

9

Sénèque, Phèdre

Sur l’auteur, voir le dossier sur la tragédie à Rome.

La Phèdre de Sénèque est peut-être inspirée de la première pièce d’Euripide citée ci-dessus ; elle présente une intrigue assez différente de l’Hippolyte, et dont Racine se souviendra : entre autres l’aveu de Phèdre à Hippolyte, les accusations voilées de Phèdre à Thésée, la mort d’Hippolyte sous l’effet de l’emballement de ses chevaux, l’aveu et la mort de Phèdre après celle du jeune homme.

Extraits présentés (traduction Nisard, 1857, http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/sen_phedre/lecture/default.htm )

o premier monologue de Phèdre (vers 85-128)

o description de Phèdre amoureuse (vers 357-403)

o l’aveu de Phèdre à Hippolyte (vers 583-671)

o le récit du messager (vers 1000-1114)

o aveu et suicide de Phèdre (vers 1156-1200)

EXTRAIT 1 : LE MONOLOGUE DE PHÈDRE (vers 85-128 ; Racine, I, 3)

Phèdre décrit sa passion en présence de la nourrice.

PHÈDRE. —. Ô puissante Crète, qui règnes au loin sur la mer, toi dont les innombrables vaisseaux ont parcouru toutes les côtes et sillonné les plaines navigables de Nérée1 jusqu'aux rivages d'Assyrie2, devais-tu me laisser comme otage dans ces lieux que je hais3, et, me donnant un ennemi pour époux4, me condamner à vivre dans la douleur et dans les larmes ? Mon vagabond époux me délaisse ; l'hymen ne l'a pas rendu plus fidèle. Secondant un amant insensé, il a osé descendre avec lui sur les bords ténébreux du fleuve qu'on ne franchit qu'une fois. Il veut ravir sur son trône la reine des enfers5. Ni crainte, ni pudeur, ne l'ont pu retenir ; le père d'Hippolyte va, sur les bords de l'Achéron, servir une flamme coupable et d'adultères amours.

Mais un souci plus cruel déchire aujourd'hui mon coeur : ni le calme des nuits ni les douceurs du sommeil ne sauraient le calmer. Le mal est en moi, il couve, il s'accroît, il me dévore : c'est le feu qui s'échappe des fournaises de l'Etna. Je néglige les oeuvres de Pallas6 ; la toile commencée s'échappe de mes mains. Je ne puis plus porter dans les temples mes offrandes et mes voeux, ni, la torche sacrée à la main, au milieu d'un choeur d'Athéniennes, célébrer les mystères silencieux d'Éleusis, ni présenter à la déesse protectrice d'Athènes un hommage pur et de chastes prières.

J'aime à poursuivre les habitants des forêts, charger d'un pesant javelot cette main débile. Quel est ce délire ? Insensée, que vas-tu chercher dans les bois ?

Je reconnais cette fatalité qui perdit ma mère. C'est dans les bois que commença notre crime à toutes deux. Ô ma mère, que je vous plains ! Un taureau fut l'horrible objet de votre passion effrénée ; mais cet amant farouche, chef indompté d'un troupeau sauvage, du moins il savait aimer. Et moi, quel dieu, quel autre Dédale pourrait servir ma flamme infortunée ? Non, quand renaîtrait cet ingénieux artiste qui enferma dans une demeure inextricable le fruit monstrueux de vos amours7, il ne saurait apporter aucun soulagement à mes maux.

Vénus, implacable ennemie des enfants du Soleil, se venge sur nous de l'affront de Mars et du sien. Elle ne cesse de répandre sur nous l'opprobre et l'infamie. Nulle fille de Minos n'a brûlé d'une flamme légitime : le crime a toujours part à leur amour.

Haut du document

1 Cette périphrase désigne la mer, dont Nérée est l’une des divinités.

2 Désigne ici la Syrie. Allusion à l’empire maritime de la Crète à l’époque dite aujourd’hui minoenne.

3 La scène est à Athènes ou aux alentours

4 Thésée a tué le Minotaure, signant ainsi la défaite de la Crète.

5 Thésée aide Pirithoüs qui cherche en vain à enlever Proserpine, femme d’Hadès.

6 Athéna a enseigné aux femmes les ouvrages domestiques.

7 Dédale a construit le labyrinthe où fut enfermé le Minotaure, fils de Pasiphaé et du taureau de Crète.

10

EXTRAIT 2 : DESCRIPTION DE PHÈDRE AMOUREUSE (vers 357-403 ; Racine, I, 3)

Le choeur vient de décrire la toute-puissance de l’amour.

LE CHOEUR (à la nourrice.). —. Eh bien! que venez-vous nous apprendre ? En quel état est la reine ? Son coeur est-il enfin plus calme ?

LA NOURRICE. —. J'ai perdu l'espoir de calmer un mal si violent et de mettre un terme à son ardeur insensée. Un feu secret la dévore1, mais sa passion, quoique renfermée dans son sein, éclate sur son visage. Ses regards sont enflammés, elle ferme à la lumière ses paupières languissantes. Troublée, indécise, rien ne lui plaît ; son inquiète douleur fatigue son corps de mouvements inutiles. Tantôt elle semble expirante, ses genoux se dérobent, et sa tête défaillante retombe sur son sein. Tantôt elle cherche le repos, mais le sommeil la fuit, et elle passe les nuits à gémir. Elle veut qu'on la lève, et soudain qu'on la recouche ; qu'on délie ses cheveux, et soudain qu'on les rassemble. À charge à elle-même, elle change à toute heure de position et d'idée. Elle néglige le soin de sa vie, refuse toute nourriture. Faible, défaillante, elle se traîne au hasard d'un pas mal assuré ; plus de vivacité ; son teint a perdu son éclat. Un cruel souci la consume. Sa démarche est lente et incertaine, et sa beauté a disparu. Ses yeux n'ont plus rien de cet éclat divin que le dieu du jour leur avait communiqué, et qui rappelait son illustre naissance. Les pleurs coulent de ses yeux et baignent continuellement ses joues, comme ces pluies douces qui fondent les neiges du Taurus2...

Mais on ouvre la porte du palais. Étendue sur une couche dorée, la voilà qui, dans son égarement, refuse de mettre ses vêtements accoutumés.

PHÈDRE. —. Ôtez-moi ces habits brillants d'or et de pourpre ; loin de moi ces tissus formés des fils que les Sères tirent de leurs forêts et que Tyr a embellis de sa riche couleur3. Je ne veux qu'une robe légère, relevée par une étroite ceinture. Détachez ce collier, débarrassez mes oreilles de ces perles, riches dépouilles des mers de l'Inde. Cessez de répandre sur mes cheveux ces parfums d'Assyrie. Je veux qu'ils tombent épars sur mes épaules et que, soulevés par ma course rapide, ils flottent au gré des vents. Ma main gauche portera le carquois ; de l'autre je lancerai les javelots de Thessalie. Telle était la mère du rigide Hippolyte ; telle était cette fille du Tanaïs ou des Méotides, lorsque, sortant des climats glacés de l'Euxin, elle parut dans les champs de l'Attique, à la tête de ses guerrières redoutables4. Ses cheveux, rattachés par un simple noeud, retombaient sur ses épaules ; et son flanc n'était défendu que par un bouclier en forme de croissant. C'est ainsi que je veux parcourir les forêts.

Amazone combattant un monstre

Source : Museum of Fine Arts, Boston

Sénèque

Haut du document

1 La nourrice et le public savent qui Phèdre aime, mais pas le choeur.

2 Chaine d’Asie Mineure connue pour la longueur de ses hivers.

3 Périphrases pour dire la soie pourpre

4 Description d’Antiope et des Amazones, qui étaient situées au nord de la Mer Noire (l’Euxin) ; le Tanaïs est le fleuve Don et les Méotides sont la mer d’Azov.

11

EXTRAIT 3 : L’AVEU DE PHÈDRE À HIPPOLYTE (vers 583-671 ; Racine, II, 5)

Hippolyte vient d’affirmer sa haine des femmes à la Nourrice, quand Phèdre apparait.

LA NOURRICE. —. Mais Phèdre impatiente s'avance à pas précipités. Que va-t-il arriver ? Où va l'emporter son délire ? Mais la force l'abandonne, elle tombe évanouie ; la pâleur de la mort couvre son visage. Ouvrez les yeux, ô vous que j'ai nourrie ! reprenez l'usage de la voix. C'est votre cher Hippolyte lui-même qui vous soutient entre ses bras.

PHÈDRE. —. Qui me rappelle à la vie ou plutôt à mes douleurs ? Pourquoi rouvrir mon âme aux angoisses qui la déchirent ? J'étais heureuse d'avoir perdu le sentiment. (Elle reconnaît Hippolyte.) (Bas.) Mais pourquoi refuser la douce lumière qui m'est rendue ? Allons, courage ! Plaidons nous-mêmes notre cause avec assurance. Une prière timide appelle un refus. J'ai déjà consommé en grande partie mon crime, il n'est plus temps de rougir. Mon amour est criminel ; mais s'il est partagé, un noeud légitime peut couvrir ma faute. Il est des attentats que le succès justifie. Il faut rompre le silence. (Haut.) Je voudrais vous parler quelques instants sans témoins ; faites, je vous prie, éloigner votre suite.

HIPPOLYTE. —. Parlez, nous sommes seuls.

PHÈDRE. —. Je le voudrais, mais la voix expire sur mes lèvres. Un puissant intérêt me force à parler, un plus puissant me retient. Dieux, je vous prends à témoin que ce que je demande, je l'ai en horreur. HIPPOLYTE. —. Se peut-il que la langue se refuse à exprimer ce que nous voulons dire ?

PHÈDRE. —. Les peines légères sont éloquentes, les grandes douleurs sont muettes.

HIPPOLYTE. —. Ô ma mère, confiez-moi vos chagrins.

PHÈDRE. —. Ce titre de mère est trop sérieux, trop imposant ; un nom plus modeste conviendrait mieux à ce que j'éprouve. Hippolyte, appelez-moi votre soeur ou votre esclave ; oui, votre esclave, car je recevrais vos ordres avec joie. Commandez, et je cours à travers la neige épaisse, je franchis les sommets glacés du Pinde1. Je braverais pour vous le fer et la flamme, et je présenterais mon sein aux épées menaçantes. Recevez ce sceptre qui m'a été confié ; comptez-moi au nombre de vos sujets. C'est à vous de commander, à moi d'obéir. Gouverner un État est un soin trop pesant pour une femme ; c'est à vous, qui êtes dans la force de la jeunesse, de diriger d'une main ferme le royaume paternel. Je ne vous demande que de protéger une suppliante, une infortunée qui se jette entre vos bras, et qui n'a plus d'époux.

HIPPOLYTE. —. Puisse le souverain des dieux éloigner ce présage ! Mon père sera bientôt de retour. PHÈDRE. —. Le roi du sombre empire, l'avare Pluton ne lâche point sa proie, et c'est sans retour que l'on franchit le Styx. Et vous pensez qu'il laisserait échapper le ravisseur de son épouse ? Pluton indulgent à ce point pour les fautes que l'amour fait commettre !

HIPPOLYTE. —. Les divinités propices du ciel le rendront à notre amour ; mais, en attendant que nos voeux soient accomplis, j'aurai pour vos fils la tendresse que je dois à mes frères ; mes soins vous convaincront que vous n'êtes pas veuve ; enfin, je tiendrai auprès de vous la place de mon père.

PHÈDRE. —. Ô crédules amants ! ô trompeur amour, en a-t-il dit assez ? L'ai-je bien entendu ? Achevons de le toucher par mes prières. Ayez pitié de mon embarras ; comprenez mes voeux secrets, mon silence. Je veux parler, et je n'ose.

HIPPOLYTE. —. Quel mal étrange vous agite ?

PHÈDRE. —. Un mal que les marâtres ne connaissent guère.

HIPPOLYTE. —. Le sens de ces mots m'échappe. Parlez plus clairement.

PHÈDRE. —. Le feu dévorant de l'amour bouillonne dans mon sein ; mon coeur est en proie à toute la violence de l'amour. Cette ardeur cruelle a pénétré jusqu'au fond de mon sein ; elle consume mes entrailles, elle pénètre dans mes veines, comme la flamme rapide se répand dans un édifice et en dévore toutes les parties.

HIPPOLYTE. —. C'est l'effet du chaste amour dont vous brûlez pour Thésée.

1 Principale chaine montagneuse de la Grèce.

12

PHÈDRE. —. Oui, Hippolyte, je brûle pour Thésée; j'aime sa beauté, cette beauté dont brillait sa première jeunesse, lorsqu'un léger duvet couvrait à peine ses joues ; lorsqu'il osa porter ses pas dans le labyrinthe du monstre de la Crète, et qu'à l'aide d'un fil il en sortit vainqueur. Quelle grâce dans ces cheveux serrés d'une simple bandelette ! Un vif incarnat colorait son aimable visage ; son jeune bras annonçait déjà la vigueur d'un héros. Il était semblable à Diane, votre divinité, à Phébus1, mon aïeul, ou plutôt à vous-même. Oui, tel il parut, lorsqu'il sut plaire même à son ennemie2. Il avait votre noble maintien ; mais ce costume plus simple relève encore votre beauté. À tout ce qui charmait dans votre père, vous joignez les grâces un peu sauvages de votre mère ; c'est la beauté du jeune Grec relevée par la fierté un peu farouche d'une Amazone. Ah! si vous eussiez suivi votre père sur les mers de la Crète, c'est à vous que ma soeur eût remis le fil sauveur. Ô ma soeur, en quelque partie du ciel que tu brilles3, favorise une ardeur semblable à la tienne. Nous avons trouvé notre vainqueur dans la même famille. Le fils m'inspire l'amour que tu ressentis pour le père. Vous voyez, vous voyez à vos pieds la fille d'un roi puissant. Jusqu'aujourd'hui innocente et pure, c'est pour vous seul que je trahis mes devoirs. C'en est fait, ma résolution est prise, vous avez entendu ma prière. Ce jour terminera ou ma peine ou ma vie. Oh! prenez pitié d'une infortunée qui vous aime.

Thésée et le Minotaure

Source : Toledo Museum of Arts

Sénèque

Haut du document

1 Apollon.

2 Ariane, soeur du Minotaure.

3 Ariane a été mise au rang des constellations.

13

EXTRAIT 4 : LE RÉCIT DU MESSAGER (vers 1000-1114)

Phèdre a présenté à Thésée l’épée abandonnée par Hippolyte. Celui-ci a été maudit par son père : un messager décrit sa fin.

LE MESSAGER. —. Dès qu'il fut sorti de la ville, comme un fugitif, marchant d'un pas égaré, il attelle à la hâte ses coursiers superbes, et ajuste le mors dans leurs bouches dociles. Il se parlait à lui-même, détestant sa patrie, et répétant souvent le nom de son père. Déjà sa main impatiente agitait les rênes flottantes ; tout à coup nous voyons en pleine mer une vague s'enfler, et s'élever jusqu'aux nues. Aucun souffle cependant n'agitait les flots ; le ciel était calme et serein ; la mer paisible enfantait seule cette tempête. Jamais l'Auster n'en suscita d'aussi violente au détroit de Sicile : moins furieux sont les flots soulevés par le Corus1 dans la mer d'Ionie, quand ils battent les rochers gémissants, et couvrent le sommet de Leucate de leur écume blanchissante. Une montagne humide s'élève au-dessus de la mer, et s'élance vers la terre avec le monstre qu'elle porte dans son sein ; car ce fléau terrible ne menace point les vaisseaux, il est destiné à la terre. Le flot s'avance lentement et l'onde semble gémir sous une masse qui l'accable. Quelle terre, disions-nous, va tout à coup paraître sous le ciel ? C'est une nouvelle Cyclade. Déjà elle dérobe à nos yeux les rochers consacrés au dieu d'Épidaure, ceux que le barbare Sciron2 a rendus si fameux, et cet étroit espace resserré par deux mers. Tandis que nous regardions ce prodige avec effroi, la mer mugit et les rochers d'alentour lui répondent. Du sommet de cette montagne s'échappait par intervalle l'eau de la mer, qui retombait en rosée mêlée d'écume. Telle, au milieu de l'Océan, la vaste baleine rejette les flots qu'elle a engloutis. Enfin cette masse heurte le rivage, se brise, et vomit un monstre qui surpasse nos craintes. La mer entière s'élance sur le bord, et suit le monstre qu'elle a enfanté. L'épouvante a glacé nos coeurs.

THÉSÉE. —. De quelle forme était ce monstre énorme ?3

LE MESSAGER. —. Taureau impétueux, son cou est azuré ; une épaisse crinière se dresse sur son front verdoyant ; ses oreilles sont droites et velues ; ses cornes, de diverses couleurs, rappellent les taureaux qui paissent dans nos plaines et ceux qui composent les troupeaux de Neptune. Ses yeux tantôt jettent des flammes, et tantôt brillent d'un bleu étincelant ; ses muscles se gonflent affreusement sur son cou énorme ; il ouvre en frémissant ses larges naseaux ; une écume épaisse et verdâtre découle de sa poitrine et de son fanon ; une teinte rouge est répandue le long de ses flancs ; enfin, par un assemblage monstrueux, le reste de son corps est écaillé, et se déroule en replis tortueux. Tel est cet habitant des mers lointaines, qui engloutit et rejette les vaisseaux. La terre voit ce monstre avec horreur ; les troupeaux effrayés se dispersent ; le pâtre abandonne ses génisses ; les animaux sauvages quittent leurs retraites, et les chasseurs eux-mêmes sont glacés d'épouvante. Le seul Hippolyte, inaccessible à la peur, arrête ses coursiers d'une main ferme, et, d'une voix qui leur est connue, s'efforce de les rassurer. Une partie de la route d'Argos est percée entre de hautes collines, et voisine du rivage de la mer. C'est là que le monstre s'anime au combat et aiguise sa rage. Dès qu'il a pris courage et médité son attaque, il s'élance par bonds impétueux, et, touchant à peine la terre dans sa course rapide, il se jette au-devant des chevaux effrayés. Votre fils, sans changer de visage, s'apprête à le repousser, et, d'un air menaçant et d'une voix terrible : « Ce monstre, s'écrie-t-il, ne saurait abattre mon courage ; mon père m'a instruit à terrasser les taureaux ». Mais les chevaux, ne connaissant plus le frein, entraînent le char, et, quittant le chemin battu, n'écoutent plus que la frayeur qui les précipite à travers les rochers. Comme un pilote qui, malgré la tempête, dirige son navire et l'empêche de présenter le flanc aux vagues, tel Hippolyte gouverne encore ses chevaux emportés. Tantôt il tire à lui les rênes, tantôt il les frappe à coups redoublés. Mais le monstre, s'attachant à ses pas, bondit tantôt à côté du char, tantôt devant les coursiers, et partout redouble leur terreur. Enfin il leur ferme le passage et s'arrête devant eux, leur présentant sa gueule effroyable. Les

1 L’Auster, venant du sud, et le Corus, du nord-ouest, sont les vents de la tempête.

2 Le dieu est Esculape. Sciron est un cruel brigand tué par Thésée.

3 Thésée cherche à savoir si c’est le châtiment qu’il a réclamé à Neptune.

14

coursiers épouvantés et sourds à la voix de leur maître cherchent à se dégager des traits ; ils se cabrent et renversent le char. Le jeune prince tombe embarrassé dans les rênes, et le visage contre terre. Plus il se débat, plus il resserre les liens funestes qui le retiennent. Les chevaux se sentent libres, et leur fougue désordonnée emporte le char vide partout où la peur les conduit. Tels les chevaux du Soleil, ne reconnaissant plus la main qui les guidait d'ordinaire et indignés qu'un mortel portât dans les airs le flambeau du jour, abandonnèrent leur route, précipitant du ciel le téméraire Phaéton. La plage est rougie du sang du malheureux Hippolyte ; sa tête se brise en heurtant les rochers. Les ronces arrachent ses cheveux, les pierres meurtrissent son visage ; et ces traits délicats, dont la beauté lui fut fatale, sont déchirés par mille blessures. Mais tandis que le char rapide emporte çà et là cet infortuné, un tronc à demi brûlé et qui s'élevait au-dessus de la terre se trouve sur son passage et l'arrête. Ce coup affreux retient un moment le char ; mais les chevaux forcent l'obstacle, en déchirant leur maître qui respirait encore. Les ronces achèvent de le mettre en pièces. Il n'est pas un buisson, pas un tronc qui ne porte quelque lambeau de son corps. Ses compagnons éperdus courent à travers la plaine et suivent la route sanglante que le char a marquée. Ses chiens même cherchent en gémissant les traces de leur maître.

Hélas ! nos soins n'ont pu rassembler encore tous les restes de votre fils. Voilà ce prince naguère si beau ! voilà celui qui partageait glorieusement le trône de son père, et qui devait lui succéder un jour ! Ce matin il brillait comme un astre; maintenant ses membres épars sont ramassés pour le bûcher.

Comme souvent chez Sénèque, une description détaillée et évocatrice, à comparer aux textes de Racine et d’Euripide.

Groupe avec berger et lion

Source : Collection George Ortiz

Sénèque

Haut du document

15

EXTRAIT 5 : AVEU ET SUICIDE DE PHÈDRE (vers 1156-1200)

THÉSÉE. —. Qui peut vous causer ce violent désespoir ? Pourquoi cette épée et ces cris lamentables ? Pourquoi vous meurtrir le sein près de ces restes odieux ?

PHÈDRE. —. C'est contre moi, impitoyable dieu des morts, c'est contre moi qu'il faut déchaîner les monstres de ton empire, ceux que Téthys1 garde dans ses abîmes les plus profonds, ceux que l'Océan nourrit aux extrémités du monde dans ses ondes mobiles. Et toi, cruel Thésée, dont le retour est toujours pour ta famille l'annonce de quelque malheur, la mort de ton fils et celle de ton père2 ont signalé ta présence. Haine ou amour de tes épouses3 ont été également funestes.

Hippolyte, en quel état je te revois ! Voilà donc mon ouvrage ! Quel nouveau Sinis, quel nouveau Procruste4 a mis ainsi tes membres en lambeaux ? Quel minotaure, quel monstre aux cornes menaçantes et remplissant de ses longs mugissements le labyrinthe de Dédale t'a déchiré si cruellement ? Hélas ! que sont devenues les grâces de ton visage et ces yeux qui brillaient d'un éclat divin ? Te voilà donc étendu sans vie. Ah! demeure un instant, écoute-moi ; je n'alarmerai point ta pudeur. Cette main va te venger : ce fer, plongé dans mon sein coupable, va me délivrer de la vie et de mon forfait. Je te suivrai, amante passionnée, je te suivrai sur l'onde du Styx, à travers les torrents enflammés du Tartare. Mais apaisons d'abord son ombre5. Reçois ces cheveux, dépouille d'un front empreint des marques de ma fureur. Nos âmes n'ont pu être unies sur la terre : la mort du moins nous réunira. Si tu es vertueuse, meurs pour ton époux ; pour ton amant, si tu es infidèle. Quoi ! je rentrerais dans la couche nuptiale, que j'ai souillée par un si grand forfait ! Malheureuse ! il ne manquait à tes crimes que de reprendre le rang et les droits d'une épouse fidèle. Ô mort, unique soulagement d'un amour malheureux, seule réparation de la pudeur outragée, c'est toi seule que j'implore ; c'est dans ton sein que j'espère trouver la paix. Athènes, et toi père plus funeste à ton sang qu'une marâtre, écoute-moi. Oui, j'ai calomnié Hippolyte ; j'ai rejeté sur lui le crime que mon âme avait conçu. Ta vengeance fut injuste ; le fils le plus vertueux, le plus chaste des mortels a péri victime des calomnies d'une incestueuse. Reprends, ô Hippolyte, ta réputation sans tache. Mon sein n'attend plus que le coup mortel, et mon sang va couler pour apaiser tes mânes irréprochables. Et toi, meurtrier de ton fils, apprends de sa marâtre ce que tu dois faire ; apprends d'elle à mourir. (Elle se tue.)

Thésée tue Procruste

Source : Toledo Museum of Art

Sénèque

Haut du document

François HUBERT, francois.hubert@ac-strasbourg.fr , septembre 2011.

1 Divinité de la mer.

2 Égée s’est tué parce que Thésée avait omis de changer les voiles noires de son vaisseau à son retour de Crète...

3 Allusion à Antiope et à Phèdre elle-même.

4 Autres brigands tués par Thésée, qui s’en prenaient au corps de leurs victimes.

5 Les mânes d’Hippolyte doivent être apaisés par une offrande rituelle.

Phèdre : une affaire de généalogie.

Phèdre : une affaire de généalogie.

 

Phèdre est une princesse crétoise, petite-fille du Soleil. Elle est également la fille de Minos, roi de Crète. Mais elle est surtout la descendante d'une race maudite. Depuis que le Soleil, son grand-père, a révélé, en les éclairant de ses rayons, les amours illégitimes de Mars et de Vénus, cette dernière poursuit d'une haine implacable la lignée de son dénonciateur.
Pour se venger, Vénus à d'abord rendu la mère de Phèdre (Pasiphaé) amoureuse d'un taureau dont elle eut un enfant monstrueux : le Minotaure (corps d'un homme avec une tête de taureau) ...

 

Raisons de la passion amoureuse de Phèdre :

- punie de l’amour de sa mère pour un taureau blanc, que son père Minos a refusé de sacrifier à Poséidon

- pour punir Hyppolite lequel a refusé les avances de Aphrodite.

innocence de Phèdre ? combat son destin mais ne peut y échapper : fatalité tragique

Généalogie

genealogiephedre-1.png

Vidéo Arte : Phèdre

 

Pourquoi jouer Phèdre de Racine aujourd'hui ?
metteur en scène, comédiens, psychanalyste, universitaires, tentent de répondre.

http://vimeo.com/19619010

Questions posées dans la vidéo.

  1. Qui est Phèdre pour vous ?
  2. Comment peut on éprouver du plaisir à voir Phèdre ?
  3. En quoi est-il question d’inceste ?
  4. Quel est, pour vous, le message de cette pièce ?
  5. Que peut nous apprendre personnellement cette pièce ?
  6. On peut remarquer différentes mises en scène : comment comprenez-vous ces choix ? Laquelle a votre faveur et pourquoi ?
Ajouter un commentaire