MANON LESCAUT, PREVOST

MANON LESCAUT 1

J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt ! j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon coeur. Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon coeur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon éloquence scolastique purent me suggérer. Elle n'affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était apparemment la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter. La douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse. Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer ; mais on ne ferait pas une divinité de l'amour, s'il n'opérait souvent des prodiges. J'ajoutai mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point trompeur à mon âge ; elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la pouvoir mettre en liberté, elle croirait m'être redevable de quelque chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j'étais prêt à tout entreprendre, mais, n'ayant point assez d'expérience pour imaginer tout d'un coup les moyens de la servir, je m'en tenais à cette assurance générale, qui ne pouvait être d'un grand secours pour elle et pour moi.  

MANON LESCAUT 2

Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de gloire et chargé de compliments. Il était six heures du soir. On vint m'avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir. J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux ! quelle apparition surprenante ! j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année. Ses charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était un air si fin, si doux, si engageant, l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut un enchantement.

Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine ; mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence, sans lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant, ne saurait être exprimé. Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier douloureusement : Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous donc ? m'écriai-je encore. Je prétends mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle ! repris-je en versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir. Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier ; car mon coeur n'a jamais cessé d'être a toi. A peine eus-je achevé ces derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser. Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je sentais renaître ! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée : on se croit transporté dans un nouvel ordre de choses ; on y est saisi d'une horreur secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les environs.

 

MANON LESCAUT 3

Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me considérer, sans me répondre. Comme je n'en avais pas à perdre, je repris la parole pour lui dire que j'étais fort touché de toutes ses bontés, mais que, la liberté étant le plus cher de tous les biens, surtout pour moi à qui on la ravissait injustement, j'étais résolu de me la procurer cette nuit même, à quelque prix que ce fût ; et de peur qu'il ne lui prît envie d'élever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une honnête raison de silence, que je tenais sous mon juste-au-corps. Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m'ôter la vie, pour reconnaître la considération que j'ai eue pour vous ? A Dieu ne plaise, lui répondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans cette nécessité ; mais je veux être libre, et j'y suis si résolu que, si mon projet manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. Mais, mon cher fils, reprit-il d'un air pâle et effrayé, que vous ai-je fait ? quelle raison avez-vous de vouloir ma mort ? Eh non ! répliquai-je avec impatience. Je n'ai pas dessein de vous tuer, si vous voulez vivre. Ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. J'aperçus les clefs qui étaient sur sa table. Je les pris et je le priai de me suivre, en faisant le moins de bruit qu'il pourrait. Il fut obligé de s'y résoudre. A mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une porte, il me répétait avec un soupir : Ah ! mon fils, ah ! qui l'aurait cru ? Point de bruit, mon Père, répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière, qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre, et j'étais derrière le Père, avec ma chandelle dans une main et mon pistolet dans l'autre. Pendant qu'il s'empressait d'ouvrir, un domestique, qui couchait dans une petite chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon Père le crut apparemment capable de m'arrêter. Il lui ordonna, avec beaucoup d'imprudence, de venir à son secours. C'était un puissant coquin, qui s'élança sur moi sans balancer. Je ne le marchandai point ; je lui lâchai le coup au milieu de la poitrine. Voilà de quoi vous êtes cause, mon Père, dis-je assez fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d'achever, ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n'osa refuser de l'ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai, à quatre pas, Lescaut qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse.  

MANON LESCAUT 4

Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d'horreur, chaque fois que j'entreprends de l'exprimer.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d'elle des marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir ; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser, mais j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse. J'y plaçai l'idole de mon coeur, après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois, avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes forces recommençant à s'affaiblir, et craignant d'en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience.

CHANSON GAINSBOURG

HISTOIRE DES ARTS : Le verrou, Fragonard

Les liaisons dangereuses

Les liaisons dangereuses

Textes complementaires : la passion amoureuse/Eros et Thanatos

Textes complémentaires : l'amour, la mort, le destin.

Les couples et la passion en littérature.

 

BÉROUL, Tristan et Iseut, 1180-90

THOMAS, Tristan et Iseut, vers 1170

SHAKESPEARE, Roméo et Juliette, 1595

LACLOS, Les liaisons dangereuses, 1782

 

BÉROUL, Tristan et Iseut

Situation de l'extrait

Après avoir absorbé par erreur le philtre d'amour, Tristan et Yseut sont liés à jamais l'un à l'autre. Promise au roi Marc pour qui Tristan est allé la chercher en Irlande, Yseut va user de tromperies pour à la fois accomplir son engagement envers son époux et satisfaire sa passion pour Tristan. Surpris par le nain Froncin et convaincus de trahison, les deux amants sont condamnés au supplice. Tristan s'échappe en sautant de la fenêtre d'une chapelle au bas d'une falaise et va sauver Yseut. livrée aux lépreux. Le couple mène alors une vie de bêtes errantes dans la forêt du Morrois, jusqu'au jour où, assaillis par le repentir, ils vont se confier à l'ermite Ogrin.

A l'ermitage de frère Ogrin

Ils arrivèrent un jour, par aventure.

Apre est la vie qu'ils mènent et dure:

Mais ils s'aiment d'un si fervent amour

Que l'un à cause de l'autre ne ressent sa souffrance.

L'ermite reconnut Tristan:

Sur sa béquille il était appuyé;

Il l'interpelle, écoutez comment:

« Sire Tristan, un grand serment

A été juré en Cornouailles,

Celui qui vous livrerait au roi, sans faute

Cent marcs d'or aurait comme récompense.

En cette terre il n'y a baron

Qui n'ait promis au roi, la main tendue,

De vous livrer à lui mort ou vif.»

Ogrin lui dit avec une grande bonté:

«En vérité, Tristan, celui qui se repent

Dieu du péché lui fait pardon,

En raison de sa foi et de sa confession.»

Tristan lui dit: «Seigneur, en vérité

Si elle m'aime d'un amour sincère,

Vous n'en savez pas la raison:

Si elle m'aime, c'est l'effet du breuvage.

Je ne peux me séparer d'elle,

Ni elle de moi, je n'en veux mentir.»

Ogrin lui dit: «Et quel secours

Peut-on donner à homme mort?

Il est bien mort celui qui longtemps

Gît en péché, s'il ne se repent.

Nul ne peut donner pénitence

A pêcheur sans repentance.»

L'ermite Ogrin bien les sermonne,

A se repentir il les invite:

L'ermite souvent leur dit

Les prophéties de l'Écriture

Et plusieurs fois leur rappelait

L'ermite leur devoir de se séparer .

Il dit à Tristan profondément troublé:

«Que vas-tu faire? Réfléchis.

-Seigneur, j'aime Yseut si merveilleusement

Que je n'en dors ni ne sommeille.

Ma décision est absolument prise:

J'aime mieux avec elle être mendiant

Et vivre d'herbes et de glands

Qu'avoir le royaume du roi Otran.

De l'abandonner je ne veux entendre parler,

Certes. car le faire je ne le puis.»

Yseut aux pieds de l'ermite pleure.

Change plusieurs fois de couleur en quelques instants.

Maintes fois implore son pardon:

« Seigneur. au nom de Dieu tout puissant.

Il ne m'aime, et moi je ne l'aime

Que par un breuvage dont je bus

Et il en but: ce fut péché.

Pour cela le roi nous a chassés.»

L'ermite aussitôt lui répond:

« Eh bien! que ce Dieu qui fit le monde

Vous accorde sincère repentance!»...

Seigneurs, longtemps Tristan resta dans la forêt.

Y éprouva bien des peines, bien des souffrances.

Au même endroit il n'ose demeurer;

Où il se lève le matin, il ne se couche pas le soir

Il sait bien que le roi le fait chercher

Et que le ban est proclamé en sa terre

Pour se saisir de lui. si on le trouve.

Dans la forêt ils sont entièrement dépourvus de pain,

Ils vivent de venaison, ne mangent autre chose.

Que pourraient-ils faire, sinon changer de couleur ?

Leurs vêtements sont en lambeaux, les branches les déchirent.

Longtemps à travers le Morrois ils errèrent.

Chacun d'eux souffre une peine égale.

L'un ne sent pas sa souffrance à cause de l'autre

Mais grand peur a Yseut la gente

Que Tristan à cause d'elle ne se repente;

Et pour Tristan c'est un dur chagrin

Qu'Yseut à cause de lui se brouille

Et se repente de sa folie. 
 
 

 

 

 

 

Thomas, La mort d’Iseut 

Situation de l'extrait

Surpris à nouveau en flagrant délit avec Yseut, Tristan doit s'enfuir en petite Bretagne. Pensant pouvoir oublier Yseut la blonde. il épouse Yseut aux blanches mains. Mais il ne peut consommer son mariage tant le souvenir d'Yseut la blonde le hante. Blessé au cours d'un combat, Tristan mande son fidèle ami Kaherdin au château de Tintagel en Bretagne pour y ramener Yseut qui, seule, pourrait le guérir de sa blessure. Il s'entend avec Kaherdin pour que, s'il ramène Yseut, il mette une voile blanche au mât de son navire, et, dans le cas contraire, une voile noire. Yseut aux blanches mains, folle de jalousie, a entendu la conversation. Et tandis que le bateau de Kaherdin pointe à l'horizon avec une voile blanche, elle annonce à Tristan que la voile est noire. Désespéré, et pensant qu'Yseut l'a oublié, Tristan meurt. Yseut, à peine débarquée, apprend la nouvelle.

Dès qu'Yseut entend la nouvelle,

De douleur elle ne peut dire une parole.

De sa mort elle est si affligée

Qu'elle va par la rue, les vêtements en désordre,

En avant des autres, vers le palais.

Bretons ne virent plus jamais

Femme de sa beauté:

Ils s'émerveillent par la cité:

D'où vient-elle? qui est-elle?

Yseut arrive là où elle voit le corps,

Elle se tourne vers l'orient,

Elle prie pour lui en grande pitié:

«Ami Tristan, puisque mort je vous vois,

Par raison je ne dois plus vivre.

Vous êtes mort pour mon amour

Et moi je meurs, ami, de compassion,

Puisque je n'ai pu à temps venir

Pour vous guérir, vous et votre mal.

Ami, ami, à cause de votre mort

Jamais de rien je n'aurai consolation,

Je n'aurai joie, ni gaîté, ni nul plaisir...

Pour moi vous avez perdu la vie.

Et moi j'agirai en véritable amie:

Pour vous, je veux mourir aussi.»

Elle l'embrasse, s'étend près de lui,

Lui baise la bouche et la face,

Et le tient étroitement embrassé.

Corps contre corps, bouche contre bouche.

Elle rend à l'instant même l'esprit,

Et meurt auprès de lui ainsi

Pour la douleur de son ami.

Tristan mourut de son désir,

Yseut pour n'avoir pu à temps venir.

Tristan mourut de son amour

Et la belle Yseut de pitié.

(1160-1170, traduction de l'ancien français en français moderne)

 

 

 

 

 

 

 

 

SHAKESPEARE, Roméo et Juliette.

Résumé de l'œuvre

Roméo Montaigu et Juliette Capulet s’aiment d’un amour pur. Malheureusement, leurs deux familles véronaises se vouent une haine aussi parfaite et immortelle que la passion qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Dès le lendemain de leur rencontre à un bal masqué, ils demandent à Frère Laurent de les marier secrètement, et l’ecclésiastique accepte.
Mais le cousin de Juliette, Tybalt, provoque Roméo en duel. Celui-ci refuse, et se fait remplacer par son ami Mercutio, qui payera la confrontation de sa vie. Roméo jure de le venger, et après avoir tué Tybalt, se voit banni de la ville. Le père de Juliette se résout alors à marier sa fille au comte Paris. Juliette cherche refuge auprès de Frère Laurent, qui lui remet une potion lui permettant de feindre la mort pendant quarante heures. Après avoir fait promettre à l’homme d’église de prévenir Roméo du subterfuge, Juliette avale le breuvage.
Hélas, Roméo ne reçoit pas la nouvelle à temps, et fou de douleur, se rend au tombeau de sa bien-aimée pour s’y donner la mort. Il y trouve Paris qu’il tue au terme d’un duel, avant d’avaler lui-même un poison qui le tue dans l’instant. Juliette se réveille alors et constatant la mort de son jeune époux, saisit la dague de celui-ci et le rejoint dans l’autre monde.

ROMÉO:(Prenant le cadavre par le bras. ) Oh ! donne-moi ta main, toi que l'âpre adversité a inscrit comme moi sur son livre ! Je vais t'ensevelir dans un tombeau triomphal... Un tombeau ? oh ! non, jeune victime, c'est un Louvre splendide, car Juliette y repose, et sa beauté fait de ce caveau une salle de fête illuminée. (Il dépose Pâris dans le monument. ) Mort, repose ici, enterré par un mort. Que de fois les hommes à l'agonie ont eu un accès de joie, un éclair avant la mort, comme disent ceux qui les soignent... Ah ! comment comparer ceci à un éclair ?
(Contemplant le corps de Juliette. ) mon amour ! ma femme !
La mort qui a sucé le miel de ton haleine n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté : elle ne t'a pas conquise ; la flamme de la beauté est encore toute cramoisie sur tes lèvres et sur tes joues, et le pâle drapeau de la mort n'est pas encore déployé là... (Allant à un autre cercueil. ) Tybalt ! te voilà donc couché dans ton linceul sanglant ! Oh ! que puis-je faire de plus pour toi ? De cette même main qui faucha ta jeunesse, je vais abattre celle de ton ennemi. Pardonne-moi, cousin. (Revenant sur ses pas. ) Ah ! chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore ? Dois-je croire que le spectre de la Mort est amoureux et que l'affreux monstre décharné te garde ici dans les ténèbres pour te posséder ?... Horreur ! Je veux rester près de toi, et ne plus sortir de ce sinistre palais de la nuit ; ici, ici, je veux rester avec ta chambrière, la vermine ! Oh ! c'est ici que je veux fixer mon éternelle demeure et soustraire au joug des étoiles ennemies cette chair lasse du monde... Un dernier regard, mes yeux ! bras, une dernière étreinte ! et vous, lèvres, vous, portes de l'haleine, scellez par un baiser légitime un pacte indéfini avec le sépulcre accapareur ! (Saisissant la fiole. ) Viens, amer conducteur, viens, âcre guide. Pilote désespéré, vite ! lance sur les brisants ma barque épuisée par la tourmente ! À ma bien-aimée ! (Il boit le poison. ) Oh ! l'apothicaire ne m'a pas trompé : ses drogues sont actives... Je meurs ainsi... sur un baiser ! (Il expire en embrassant Juliette. )
Frère Laurence paraît à l'autre extrémité du cimetière, avec une lanterne, un levier et une bêche.
LAURENCE. - Saint François me soit en aide ! Que de fois cette nuit mes vieux pieds se sont heurtés à des tombes ! (Il rencontre Balthazar étendu à terre. ) Qui est là ?
BALTHAZAR, se relevant. - Un ami ! quelqu'un qui vous connaît bien.
LAURENCE, montrant le tombeau des Capulets. - Soyez béni !... Dites-moi, mon bon ami, quelle est cette torche là-bas qui prête sa lumière inutile aux larves et aux crânes sans yeux ? Il me semble qu'elle brûle dans le monument des Capulets.
BALTHAZAR. - En effet, saint prêtre ; il y a là mon maître, quelqu'un que vous aimez.
LAURENCE. - Qui donc ?
BALTHAZAR. - Roméo.
LAURENCE. - Combien de temps a-t-il été là ?
BALTHAZAR. - Une grande demi-heure.
LAURENCE. - Viens avec moi au caveau.

BALTHAZAR. - Je n'ose pas, messire. Mon maître croit que je suis parti ; il m'a menacé de mort en termes effrayants, si je restais à épier ses actes.
LAURENCE. - Reste donc, j'irai seul... L'inquiétude me prend : oh ! je crains bien quelque malheur.
BALTHAZAR. - Comme je dormais ici sous cet if, j'ai rêvé que mon maître se battait avec un autre homme et que mon maître le tuait.
LAURENCE, allant vers le tombeau. - Roméo ! (Dirigeant la lumière de sa lanterne sur l'entrée du tombeau. ) Hélas ! hélas ! quel est ce sang qui tache le seuil de pierre de ce sépulcre ?
Pourquoi ces épées abandonnées et sanglantes projettent-elles leur sinistre lueur sur ce lieu de paix ? (Il entre dans le monument. ) Roméo ! Oh ! qu'il est pâle !... Quel est cet autre ?
Quoi, Pâris aussi ! baigné dans son sang ! Oh ! quelle heure cruelle est donc coupable de cette lamentable catastrophe ?...
(Éclairant Juliette. ) Elle remue ! (Juliette s'éveille et se soulève.)

JULIETTE. - ô frère charitable, où est mon seigneur ? Je me rappelle bien en quel lieu je dois être : m'y voici... Mais où est Roméo ? (Rumeur au loin. )

LAURENCE. - J'entends du bruit... Ma fille, quitte ce nid de mort, de contagion, de sommeil contre nature. Un pouvoir au-dessus de nos contradictions a déconcerté nos plans. Viens, viens, partons ! Ton mari est là gisant sur ton sein, et voici Pâris. Viens, je te placerai dans une communauté de saintes religieuses ; pas de questions ! le guet arrive... Allons, viens, chère Juliette. (La rumeur se rapproche.)

Je n'ose rester plus longtemps. (Il sort du tombeau et disparaît. )
JULIETTE. - Va, sors d'ici, Car je ne m'en irai pas, mais. Qu'est ceci ? Une coupe qu'étreint la main de mon bien-aimé ? C'est le poison, je le vois, qui a causé sa fin prématurée. L'égoïste !
il a tout bu ! il n'a pas laissé une goutte amie pour m'aider à le rejoindre ! Je veux baiser tes lèvres : peut-être y trouverai-je un reste de poison dont le baume me fera mourir... (Elle l'embrasse. ) Tes lèvres sont chaudes !
PREMIER GARDE, derrière le théâtre. - Conduis-nous, page... De quel côté ?
JULIETTE. - Oui, du bruit ! Hâtons-nous donc ! (Saisissant le poignard de Roméo.) ô heureux poignard ! voici ton fourreau... Rouille-toi là et laisse-moi mourir !
(Elle tombe sur le corps de Roméo et expire. )

LACLOS, Les liaisons dangereuses.

Lettre CLXV (165)
Madame de Volanges à madame de Rosemonde

Paris, 9 décembre 17**.

Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse pour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement l'affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée d'avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l'avons perdue hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son sort, et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court intervalle qu'elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort; et, comme elle a dit elle-même, pour n'avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu'après que la mesure en a été comblée.

En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était absolument sans connaissance; et encore hier matin, quand son médecin arriva, et que nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l'un ni l'autre, et nous ne pûmes en obtenir ni une parole, ni le moindre signe. Hé bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée, et pendant que le médecin m'apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont, cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu'elle ait été causée par ces mots répétés de "M. de Valmont" et de "mort", qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont elle s'occupait depuis longtemps.

Quoi qu'il en soit; elle ouvrit précipitamment les rideaux de son lit, en s'écriant: "Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!". J'espérais lui faire croire qu'elle s'était trompée, et je l'assurai d'abord qu'elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea de son médecin qu'il recommençât ce cruel récit; et sur ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m'appela et me dit à voix basse: "Pourquoi vouloir me tromper? n'était-il pas déjà mort pour moi!" Il a donc fallu céder.

Notre malheureuse amie a écouté d'abord d'un air assez tranquille; mais bientôt après, elle a interrompu le récit, en disant: "Assez, j'en sais assez." Elle a demandé sur-le-champ qu'on fermât ses rideaux; et lorsque le médecin a voulu s'occuper ensuite des soins de son état, elle n'a jamais voulu souffrir qu'il approchât d'elle.

Dès qu'il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa femme de chambre; et quand nous avons été seules, elle m'a priée de l'aider à se mettre à genoux sur son lit, et de l'y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence, et sans autre expression que celle de ses larmes qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains et les élevant vers le ciel: "Dieu tout-puissant", a-t-elle dit d'une voix faible, mais fervente, "je me soumets à ta justice; mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!" Je me suis permis, ma chère et digne amie, d'entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte cependant une grande consolation dans votre âme.

Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa retomber dans mes bras; et elle était à peine replacée dans son lit, qu'il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu'elle eut repris connaissance, elle me demanda d'envoyer chercher le Père Anselme et elle ajouta: "C'est à présent le seul médecin dont j'ai besoin; je sens que mes maux vont bientôt finir." Elle se plaignait de beaucoup d'oppression, et elle parlait difficilement.

Peu de temps après, elle me fit remettre, par sa femme de chambre, une cassette que je vous envoie, qu'elle me dit contenir des papiers à elle, et qu'elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort. Ensuite elle me parla de vous, et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le lui permettait et avec beaucoup d'attendrissement.

Le Père Anselme arriva vers les quatre heures, et resta près d'une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de l'église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devint plus encore par le contraste que formait la tranquille résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d'elle. L'attendrissement devint général; et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point.

Le reste de la journée se passa dans les prières usitées qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus souffrante. J'avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n'en sentis plus le battement; et en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.

Vous rappelez-vous qu'à votre dernier voyage ici, il y a moins d'un an, causant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd'hui nous pleurons à la fois les malheurs et la mort? Tant de vertus, de qualités louables et d'agréments; un caractère si doux et si facile; un mari qu'elle aimait, et dont elle était adorée, une société où elle se plaisait, et dont elle faisait les délices; de la figure, de la jeunesse, de la fortune; tant d'avantages réunis ont été perdus par une seule imprudence! O Providence! sans doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m'arrête; je crains d'augmenter votre tristesse, en me livrant à la mienne.

Je vous quitte et vais passer chez ma fille qui est un peu indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s'est trouvée mal, et je l'ai fait mettre au lit. J'espère cependant que cette légère incommodité n'aura aucune suite. A cet âge-là on n'a pas encore l'habitude des chagrins, et leur impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active est, sans doute, une qualité louable; mais combien tout ce qu'on voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne amie.

 

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