Poésie et quête de sens

 

Problématique d’ensemble : l’art  transforme-t-il notre conception du réel ?

Poésie qui fait voler en éclat le réel, vision du monde et magie du verbe.  Elle est résistance au « déjà dit », invite à penser, à voir, à sentir autre et autrement.   

 

 

LECTURES ANALYTIQUES

  • « Fantaisie », Odelettes, Nerval , 1831
  • « Une charogne », Les fleurs du mal,  Baudelaire, 1861
  •  « Le crapaud », Les amours jaunes, Corbière, 1873
  • « Nuit rhénane », Alcools,  Apollinaire, 1913
  • « Masque nègre », Chants d’ombre, Senghor,1945

 

Réponse à la problématique d'ensemble

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« Fantaisie» , Odelettes, G. Nerval, 1835

 

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart,et tout Weber ;
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize.. et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;


Puis une dame à sa haute fenêtre,
Blonde, aux yeux noirs, en ses habits anciens…
Que, dans une autre existence, peut-être,
J’ai déjà vue … et dont je me souviens !

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Texte complémentaire en écho au texte de Nerval

La Musique

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Les Fleurs du mal - Section Spleen et Idéal - Charles Baudelaire

 

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« Une charogne », Les fleurs du mal,  Baudelaire, 1861.

 

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

 

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection, Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

 

 

 

 

 

 

Le boeuf écorché, Rembrandt (1655)

Chaim Soutine (1893 – 1943), Boeuf écorché, 1926

Une charogne - Léo Ferré

« Nuit rhénane », Alcools, G. Apollinaire, 1913

 

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

  Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

  Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

                                                                           

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

 

 

 

 

« Le crapaud », Les amours jaunes, Corbière

 

 

Un chant dans une nuit sans air...
La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.

... Un chant ; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif...
- Ca se tait : Viens, c'est là, dans l'ombre...

- Un crapaud! - Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue... - Horreur ! -

... Il chante. - Horreur !! - Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son oeil de lumière...
Non : il s'en va, froid, sous sa pierre.
..................................................................... 

Bonsoir-ce crapaud-là c'est moi.


Ce soir, 20 juillet. 

 

Faut que ça poète ! 01 ; Les Amours Jaunes, Tristan Corbière

Tristan CORBIÈRE – Une Vie, une Œuvre (émission de radio, France Culture, 2003)

« Masque nègre », Chants d'ombre, Léopold Sédar Senghor, 1945

 

A Pablo Picasso

Elle dort et repose sur la candeur du sable.
Koumba Tam dort. Une palme verte voile la fièvre des cheveux, cuivre le front courbe.
Les paupières closes, coupe double et sources scellées.
Ce fin croissant, cette lèvre plus noire et lourde à peine – où le sourire de la femme complice?
Les patènes des joues, le dessin du menton chantent l’accord muet.
Visage de masque fermé à l’éphémère, sans yeux sans matière.
Tête de bronze parfaite et sa patine de temps.
Que ne souillent fards ni rougeur ni rides, ni traces de larmes ni de baisers
O visage tel que Dieu t’a créé avant la mémoire même des âges.
Visage de l’aube du monde, ne t’ouvre pas comme un col tendre pour émouvoir ma chair.
Je t’adore, ô Beauté, de mon œil monocorde!

 

 

Pour en savoir plus sur l'influence de l'art africain dans les oeuvres de Picasso:

https://africapicasso.wordpress.com/

Apollinaire

Guillaume Apollinaire en 1910 dans l'atelier de Picasso cherche à faire rentrer les arts primitifs au Louvre

Picasso

Picasso en 1908 dans son atelier du Bateau-Lavoir à Paris « Si Picasso s’est servi de moyens et d’un vocabulaire empruntés à l’art d’Afrique noire, c’est parce qu’il reconnaissait leur pouvoir expressif et leur transcendance. Il n’a cessé d’affirmer qu’à ses yeux, cet art était un art savant et pas un art primitif au sens vulgaire donné à ce terme. »

Les demoiselles d'Avignon, Picasso

Picasso instaure une rupture avec la tradition de l’imitation de la nature, héritée de l’Antiquité grecque. Picasso abandonne ce modèle pour s’inspirer d’une autre tradition, celle de l’ART AFICAIN et des Arts premiers. Suite à une visite au Musée de l’Homme, où il découvre des masques africains, Inuits ou océaniens, le jeune Picasso décide de créer de nouvelles formes, dérivées des masques produits par des peuples dits « primitifs ».

Brancusi

Lautréamont (1846-1870), « Le Pou », Les Chants de Maldoror, chant II, strophe 9 (1869).

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 Le pou

 [...] Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de votre tête, et qu'ils se contentent d'extraire, avec leur pompe, la quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire : c'est parce qu'ils n'en ont pas la force. Soyez certains que, si leur mâchoire était conforme à la mesure de leurs vœux infinis, la cervelle, la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait. Comme une goutte d'eau. Sur la tête d'un jeune mendiant des rues, observez, avec un microscope, un pou qui travaille ; vous m'en donnerez des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits1; car, ils n'ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent au monde lilliputien2de ceux de la courte cuisse, et les aveugles n'hésitent pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin d'oeil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller annoncer la nouvelle. L'éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre main est poilue, ou que seulement elle soit composée d'os et de chair.
 C'en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s'ils étaient à la torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont incapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite. Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque accident. Cela s'est vu. N'importe, je suis déjà content de la quantité de mal qu'il te fait, ô race humaine ; seulement, je voudrais qu'il t'en fît davantage. [...]

1. recrue faisant son service militaire.
2. microscopique.

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Texte complémentaire : La ballade des pendus, Villon , 1462

 

 A la fin du moyen-âge (une époque de misère, de famine et de guerre – la guerre de Cent Ans !), François Villon est l’un des seuls à avoir écrit une poésie au sens presque moderne du terme.

François Villon est né en 1431 à Paris, et il fut adopté par Guillaume de Villon. L’enfant fit de bonnes études. Il était maître ès arts en 1452, à vingt et un ans.

Villon aida ses camarades à décrocher les enseignes des boutiques, à voler des marchandises aux étalages. Il devint un étudiant moqueur et vaurien, un vagabond, plus connu dans les tavernes qu’à l’Université.

En 1455, Villon tue un prêtre. Il s’enfuit, puis sollicite sa grâce et l’obtient. Rentré à Paris, il prend part à un vol par effraction. C’est alors, dit-on, qu’il aurait composé son Petit Testament. En 1461, on le retrouve en prison, enfermé à la requête de l’évêque et condamné à être pendu. Heureusement pour lui, Louis XI passe par Meun et le délivre.

C’est cette même année 1461, « en l’an trentième de son âge », que Villon écrit son Grand Testament. Il y exprime des sentiments de honte et de repentance. Mais, en 1462, il est de nouveau condamné à être pendu. Il compose alors son admirable Ballade des pendus. Il est encore délivré, le 5 janvier 1463, et banni pour dix ans de la ville de Paris.

A partir de 1463, on perd toute trace de Villon. Nous ne savons pas en quelle année il mourut.

 

 

Version modernisée

La ballade des pendus

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A lui n'ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

 

Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez pas vos cœurs durcis à notre égard,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous merci.
Vous nous voyez attachés ici, cinq, six :
Quant à notre chair, que nous avons trop nourrie,
Elle est depuis longtemps dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poussière.
De notre malheur, que personne ne se moque,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!

Si nous vous appelons frères, vous n'en devez
Avoir dédain, bien que nous ayons été tués
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous les hommes n'ont pas l'esprit bien rassis.
Excusez-nous, puisque nous sommes trépassés,
Auprès du fils de la Vierge Marie,
De façon que sa grâce ne soit pas tarie pour nous,
Et qu'il nous préserve de la foudre infernale.
Nous sommes morts, que personne ne nous tourmente,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!

La pluie nous a lessivés et lavés
Et le soleil nous a séchés et noircis;
Pies, corbeaux nous ont crevé les yeux,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais un seul instant nous ne sommes assis;
De ci de là, selon que le vent tourne,
Il ne cesse de nous ballotter à son gré,
Plus becquétés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!

Prince Jésus qui a puissance sur tous,
Fais que l'enfer n'ait sur nous aucun pouvoir :
N'ayons rien à faire ou à solder avec lui.
Hommes, ici pas de plaisanterie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre.

 

 

 

La ballade est une forme fixe en poésie ( ainsi que le sonnet)qui comporte en général trois strophes de huit octosyllabes ou décasyllabes, auxquelles s’ajoute une dernière strophe appelée envoi. Chaque strophe se termine par un même vers : le refrain. Comme toutes les ballades, Le Testament de Villon présente trois strophes dites « carrées », dans lesquelles le nombre des vers correspond à la mesure du vers utilisé (ici, 10 décasyllabes*),

  • La petite ballade : Soit 3 huitains + 1 quatrain Refrain en fin de chaque strophe.
  • La grande ballade : 3 dizains + 1 quintil,

 

 

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