Seuls avec tous

Problématique

« Moi seule, et c'est assez ! » : par cette affirmation, la terrible Médée répond à sa confidente qui lui demande ce qui lui restera une fois son forfait accompli. Deux siècles après Corneille, Balzac reprend ces mots pour les mettre dans la bouche de la coquette duchesse de Langeais. Cette citation devient ainsi l'expression d'un égoïsme forcené qui, pour une part, caractérise nos sociétés contemporaines parfois taxées d'individualisme. À l'opposé, on entend le slogan scandé par des groupes de toute nature - rassemblements sportifs, associatifs, politiques, etc. - : « Tous ensemble ! ». Ces deux exclamations expriment deux comportements que chacun de nous peut ponctuellement ou durablement adopter.

C'est tantôt l'individu qui s'impose, avec ses enjeux personnels, ses impératifs identitaires, ses désirs égoïstes ; c'est tantôt le groupe qui permet d'exister, de se construire dans une collectivité, une communauté. La langue française saisit la totalité selon deux pronoms indéfinis à la valeur bien différente : « chacun » rend compte d'un ensemble sur un mode distributif quand « tous » ne saisit le groupe que de façon indistincte.

Si l'individu court le risque de se diluer dans le groupe, d'y perdre son originalité et sa liberté, inversement la société lui permet de maîtriser ses passions, de réguler ses excès et le groupe lui donne la puissance de l'action collective. En parlant d'une même voix, en unissant les énergies, le groupe gagne en cohérence et en efficacité. Le collectif est ainsi un moteur dans les domaines politiques, économiques, sociaux et artistiques. Aujourd'hui, les structures participatives, associatives, coopératives, mutuelles, donnent l'avantage à des usages partagés.

Comment conjuguer des forces et des intérêts divers dans une action et une existence communes, mais aussi, comment respecter les particularités d'individus, de personnes essentiellement singulières ?

Mots clés

- société, collectivité, communauté, classes sociales, gouvernement, assemblée, syndicat, collectivisme, propriété, forum, agora, Cité, groupe, famille, équipe, foule, clan, secte, bande, gang, tribu, amis, pairs ;

- intérêt général, partage, mutualisation, coopération, fédération, cohésion, collectif, communion, contribution, alliance, synergie, collaboration, entraide, économie participative, colocation, covoiturage, projet participatif, encyclopédies, réseau, flash mob, fab-lab ;

- individu, personne, sujet, identité, idiosyncrasie, libre-arbitre, distinction, originalité, excentricité, altruisme, générosité, tolérance, égoïsme, individualisme, égocentrisme, marginalité, conformisme, exclusion, isolement, indifférence, misanthropie, dissidence, résistance.

Expressions : brebis galeuse / bouc émissaire / forte tête / tour d'ivoire / esprit d'équipe / faire chorus / se mettre au diapason / « Un pour tous, tous pour un » / chacun pour soi / mouton de Panurge / vox populi / E pluribus unum / in varietate concordia, etc

Seuls avec tous : La misanthropie

Entrée en matière

  1. Platon : Le Phédon , vers -399 ( comment expliquer la misanthropie?)
  2. Bruegel : Le misanthrope,1568,  étude de l'image ( quels regards sur le misanthrope?)

Corpus :

  • Houellebecq Extension du domaine de la lutte, 1994
  • Molière  Le misanthrope, 1666
  • Baudelaire " A une heure du matin", Petits poèmes en prose, 1869
  • Points communs et différences entre les documents
  • Recherche d'une problématique commune

Le misanthrope, Bruegel, 1568 " "Parce que le monde est si perfide / Pour cela je vais dans le deuil"."

Le phédon, Platon

Or la misanthropie se glisse dans l’âme quand, faute de connaissance, on a mis une confiance excessive en quelqu’un que l’on croyait vrai, sain et digne de foi, et que, peu de temps après, on découvre qu’il est méchant et faux, et qu’on fait ensuite la même expérience sur un autre. Quand cette expérience s’est renouvelée souvent, en particulier sur ceux qu’on regardait comme ses plus intimes amis et ses meilleurs camarades, on finit, à force d’être choqué, par prendre tout le monde en aversion et par croire qu’il n’y a absolument rien de sain chez personne. N’as-tu pas remarqué toi-même que c’est ce qui arrive ?
— Si, dis-je.
— N’est-ce pas une honte ; reprit-il. N’est-il pas clair que, lorsqu’un tel homme entre en rapport avec les hommes, il n’a aucune connaissance de l’humanité ; car s’il en avait eu quelque connaissance, en traitant avec eux, il aurait jugé les choses comme elles sont, c’est-à-dire que les gens tout à fait bons et les gens tout à fait méchants sont en petit nombre les uns et les autres, et ceux qui tiennent le milieu en très grand nombre.
— Comment l’entends-tu ? demandai-je.
— Comme on l’entend, dit-il, des hommes extrêmement petits et des hommes extrêmement grands. Crois-tu qu’il y ait quelque chose de plus rare que de trouver un homme extrêmement grand ou petit, et de même chez un chien ou en toute autre chose ? ou encore un homme extrêmement lent ou rapide, beau ou laid, blanc ou noir ? N’as-tu pas remarqué qu’en tout cela les extrêmes sont rares et peu nombreux et que les entre-deux abondent et sont en grand nombre ?
— Si, dis-je.

Extension du domaine de la lutte, Houellebecq

Vers quatorze heures, je sors de mon hôtel. Sans hésiter, je me dirige vers la place du Vieux-Marché.

C'est une place assez vaste, entièrement entourée de cafés, de restaurants et de magasins de luxe. C'est là qu'on a brûlé Jeanne d'Arc, il y a maintenant plus de cinq cents ans. Pour commémorer l'événement on a construit une espèce d'entassement de dalles de béton bizarrement incurvées, à moitié enfoncées dans le sol, qui s'avère à plus ample examen être une église. Il y a également des embryons de pelouse, des massifs floraux, et des plans inclinés qui semblent destinés aux amateurs de skateboard, à moins que ce ne soit aux voitures de mutilés, c'est difficile à dire. Mais la complexité de l'endroit ne s'arrête pas là : il y a aussi des magasins au centre de la place, sous une sorte de rotonde en béton, ainsi qu'un bâtiment qui ressemble à un arrêt de cars.

Je m'installe sur une des dalles de béton, bien décidé à tirer les choses au clair. Il apparaît sans doute possible que cette place est le cœur, le noyau central de la ville. Quel jeu se joue ici exactement ?

J'observe d'abord que les gens se déplacent généralement par bandes, ou par petits groupes de deux à six individus. Pas un groupe ne m'apparaît exactement semblable à l'autre. Évidemment ils se ressemblent, ils se ressemblent énormément, mais cette ressemblance ne saurait s'appeler identité. Comme s'ils avaient choisi de concrétiser l'antagonisme qui accompagne nécessairement toute espèce d'individualisation en adoptant des tenues, des modes de déplacement, des formules de regroupement légèrement différentes.

J'observe ensuite que tous ces gens semblent satisfaits d'eux-mêmes et de l'univers c'est étonnant, voire un peu effrayant. Ils déambulent sobrement, arborant qui un sourire narquois, qui un air abruti. Certains parmi les plus jeunes sont vêtus de blousons aux motifs empruntés au hard-rock le plus sauvage ; on peut y lire des phrases telles que « Kill them all ! », ou « Fuck and destroy ! » ; mais tous communient dans la certitude de passer un agréable après-midi, essentiellement dévolu à la consommation, et par la même de contribuer au raffermissement de leur être.

J'observe enfin que je me sens différent d'eux, sans pour autant pouvoir préciser la nature de cette différence.

Je finis par me lasser de cette observation sans issue, et je me réfugie dans un café. Nouvelle erreur. Entre les tables circule un dogue allemand énorme, encore plus monstrueux que la plupart de ceux de sa race. Devant chaque client il s'arrête, comme pour se demander s'il peut ou non se permettre de le mordre.

A deux mètres de moi, une jeune fille est attablée devant une grande tasse de chocolat mousseux. L'animal s'arrête longuement devant elle, il flaire la tasse de son museau, comme s'il allait soudain laper le contenu d'un grand coup de langue. Je sens qu'elle commence à avoir peur. Je me lève, j'ai envie d'intervenir, je hais ce genre de bêtes. Mais finalement le chien repart.

 

Michel HouellebecqExtension du domaine de la

"A une heure du matin",Baudelaire

Enfin ! seul ! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
Enfin ! il m’est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D’abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.
Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l’un m’a demandé si l’on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île) ; avoir disputé généreusement contre le directeur d’une revue, qui à chaque objection répondait : « — C’est ici le parti des honnêtes gens, » ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d’acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m’a prié de lui dessiner un costume de Vénustre ; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m’a dit en me congédiant : « — Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z… ; c’est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons ; » m’être vanté (pourquoi ?) de plusieurs vilaines actions que je n’ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j’ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain ; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle ; ouf ! est-ce bien fini ?
Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

Le misanthrope, Molière

 

PHILINTE
Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous ?

ALCESTE
Laissez-moi, je vous prie.

PHILINTE
Mais, encor, dites-moi, quelle bizarrerie…

ALCESTE
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.

PHILINTE
Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher.

ALCESTE
Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.

PHILINTE
Dans vos brusques chagrins, je ne puis vous comprendre ;
Et quoique amis, enfin, je suis tous des premiers…

ALCESTE
Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers.
J’ai fait jusques ici, profession de l’être ;
Mais après ce qu’en vous, je viens de voir paraître,
Je vous déclare net, que je ne le suis plus,
Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.

PHILINTE
Je suis, donc, bien coupable, Alceste, à votre compte ?

ALCESTE
Allez, vous devriez mourir de pure honte,
Une telle action ne saurait s’excuser,
Et tout homme d’honneur s’en doit scandaliser.
Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner, pour lui, les dernières tendresses ;
De protestations, d’offres, et de serments,
Vous chargez la fureur de vos embrassements :
Et quand je vous demande après, quel est cet homme,
À peine pouvez-vous dire comme il se nomme,
Votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant,
Et vous me le traitez, à moi, d’indifférent.
Morbleu, c’est une chose indigne, lâche, infâme,
De s’abaisser ainsi, jusqu’à trahir son âme :
Et si, par un malheur, j’en avais fait autant,
Je m’irais, de regret, pendre tout à l’instant.

PHILINTE
Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable ;
Et je vous supplierai d’avoir pour agréable,
Que je me fasse un peu, grâce sur votre arrêt,
Et ne me pende pas, pour cela, s’il vous plaît.

ALCESTE
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce !

PHILINTE
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu’on fasse ?

ALCESTE
Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur,
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

PHILINTE
Lorsqu’un homme vous vient embrasser avec joie,
Il faut bien le payer de la même monnoie,
Répondre, comme on peut, à ses empressements,
Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

ALCESTE
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant, que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles,
Qui de civilités, avec tous, font combat,
Et traitent du même air, l’honnête homme, et le fat.
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse,
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous, un éloge éclatant,
Lorsque au premier faquin, il court en faire autant ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située,
Qui veuille d’une estime, ainsi, prostituée ;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers :
Sur quelque préférence, une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien, qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
Morbleu, vous n’êtes pas pour être de mes gens ;
Je refuse d’un cœur la vaste complaisance,
Qui ne fait de mérite aucune différence :
Je veux qu’on me distingue, et pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.

PHILINTE
Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende
Quelques dehors civils, que l’usage demande.

ALCESTE
Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié,
Ce commerce honteux de semblants d’amitié :
Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre,
Le fond de notre cœur, dans nos discours, se montre ;
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais, sous de vains compliments.

PHILINTE
Il est bien des endroits, où la pleine franchise
Deviendrait ridicule, et serait peu permise ;
Et, parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
Serait-il à propos, et de la bienséance,
De dire à mille gens tout ce que d’eux, on pense ?
Et quand on a quelqu’un qu’on hait, ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?

ALCESTE
Ouy..

PHILINTE
Quoi ! vous iriez dire à la vieille Émilie,
Qu’à son âge, il sied mal de faire la jolie ?
Et que le blanc qu’elle a, scandalise chacun ?

ALCESTE
Sans doute.

PHILINTE
À Dorilas, qu’il est trop importun :
Et qu’il n’est à la cour, oreille qu’il ne lasse,
À conter sa bravoure, et l’éclat de sa race ?

ALCESTE
Fort bien.

PHILINTE
Vous vous moquez.

ALCESTE
Je ne me moque point,
Et je vais n’épargner personne sur ce point.
Mes yeux sont trop blessés ; et la cour, et la ville,
Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile :
J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux, les hommes comme ils font ;
Je ne trouve, partout, que lâche flatterie,
Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;
Je n’y puis plus tenir, j’enrage, et mon dessein
Est de rompre en visière à tout le genre humain.

PHILINTE
Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage,
Je ris des noirs accès où je vous envisage ;
Et crois voir, en nous deux, sous mêmes soins nourris,
Ces deux frères que peint l’Ecole des maris,
Dont…

ALCESTE
Mon Dieu, laissons là, vos comparaisons fades.

PHILINTE
Non, tout de bon, quittez toutes ces incartades,
Le monde, par vos soins, ne se changera pas ;
Et puisque la franchise a, pour vous, tant d’appas,
Je vous dirai tout franc, que cette maladie,
Partout où vous allez, donne la comédie,
Et qu’un si grand courroux contre les mœurs du temps,
Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.

ALCESTE
Tant mieux, morbleu, tant mieux, c’est ce que je demande,
Ce m’est un fort bon signe, et ma joie en est grande :
Tous les hommes me sont, à tel point, odieux,
Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux.

PHILINTE
Vous voulez un grand mal à la nature humaine !

ALCESTE
Oui ! j’ai conçu pour elle, une effroyable haine.

PHILINTE
Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encor, en est-il bien, dans le siècle où nous sommes…

ALCESTE
Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu’ils sont méchants, et malfaisants ;
Et les autres, pour être aux méchants, complaisants,
Et n’avoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complaisance, on voit l’injuste excès,
Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès ;
Au travers de son masque, on voit à plein le traître,
Partout, il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
Et ses roulements d’yeux, et son ton radouci,
N’imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici.
On sait que ce pied plat, digne qu’on le confonde,
Par de sales emplois, s’est poussé dans le monde :
Et, que, par eux, son sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite, et rougir la vertu.
Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit, pour lui, personne :
Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,
Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.
Cependant, sa grimace est, partout, bienvenue,
On l’accueille, on lui rit ; partout, il s’insinue ;
Et s’il est, par la brigue, un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme, on le voit l’emporter.
Têtebleu, ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu’avec le vice on garde des mesures ;
Et, parfois, il me prend des mouvements soudains,
De fuir, dans un désert, l’approche des humains.

 

Seuls avec tous : Les exclus

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"Les expulsés" E.Pignon.Ernest

Soulas

 

Les expulses E. Pignon Ernest 2

Des gens vivent dans les rues de nos villes. C'étaient les gueux, les va-nu-pieds, les inutiles au monde. Ce sont les sans-domicile-fixe, les clochards, les zonards. Ils seraient aujourd'hui 10 000 à 15 000 à Paris, dont 15 % de femmes. Comment ces personnes vivent-elles ? Et comment peut-on les aider ?

J'évoquerai ici l'expérience qui peut être celle de ces gens. Je le ferai depuis ma place de soignant, qui m'offre une vision forcément partielle. Certains signes permettent cependant de saisir, de l'extérieur, ce que vivent ces personnes. Ils concernent en particulier le rapport au corps, ainsi que le rapport au temps et à l'espace.

Dans la rue, on meurt tôt - la moyenne d'âge de cette population est de 53 ans. On y meurt le plus souvent de maladies qui auraient pu être soignées. Car la santé n'est pas le premier souci, l'hygiène non plus : le corps, ce sont d'abord les besoins vitaux. Chaque soir il faut trouver où dormir. Chaque jour il faut trouver à manger. On s'étonne parfois de ce qu'"ils font la manche pour acheter de l'alcool et des cigarettes". Oui. Et l'inverse est tout aussi vrai : beaucoup disent qu'ils sont incapables de faire la manche s'ils ne sont pas ivres. Pour ces personnes qui consomment parfois jusqu'à 10 litres de vin par jour, on peut parler d'"alcoolomanie".

La résistance à la douleur et à la dégradation physique s'accroît d'autant. Les lésions corporelles ne sont pas soignées. Il peut sembler étonnant que quelqu'un refuse un traitement au risque, par exemple, de se faire amputer. Mais pour se représenter ce que serait la vie avec une jambe en moins, il faut une perception globale de son corps, au-delà des besoins immédiats - il faut pouvoir se projeter dans l'avenir.

Quand nous arrivons à entrer en contact et à parler avec eux, les gens de la rue font presque toujours état d'un changement brutal, d'un grand malheur arrivés dans leur vie : avant, j'avais une vie normale ; puis il y a eu un accident ; j'ai perdu mon boulot, mon logement, et je me suis retrouvé à la rue. Mais ces récits de vie recouvrent d'autres choses : ces gens ont souvent connu, dans leur enfance, la violence, l'abandon familial, l'inceste - et ces histoires-là ne se racontent pas au tout-venant.

Autre phénomène, disons-le, troublant : ces personnes ne se suicident pas. Quand on connaît leurs conditions de vie, comment ne pas se dire : "Si j'étais à leur place..." ? Mais se suicider, c'est refuser un avenir. Or pour les gens de la rue, l'avenir n'existe pas. Il est nié.

Tout ce qui est nouveau est perçu comme menaçant. Leurs rendez-vous avec des médecins et des assistants sociaux sont presque toujours manqués. Ce sont des gens qui vivent sans aucun calendrier, en s'enfermant peu à peu dans la répétition mécanique du présent. Quand on est à la rue, il n'y a plus de jours de la semaine, plus de mois ni d'années : le temps se déroule de manière circulaire.

Il faut le dire avec force : personne, vraiment personne, ne peut choisir de vivre une vie pareille. Le plus difficile, c'est sans doute l'isolement psycho-affectif. Comme le dit Xavier Emmanuelli, ce sont des "hommes invisibles" - qui pourtant sont toute la journée à côté de nous. Mais les passants, ils passent : le contact direct n'existe plus, les regards se détournent.

Vivre dans la rue, c'est être en marge, pas totalement en dehors. Des formes de solidarité se constituent, souvent liées au partage de l'espace. Il y a le territoire de jour, qui est notamment celui où on fait la manche. Et un lieu de repos, un peu plus protégé, pour la nuit. Comme un reste d'attachement au passé, ce territoire de nuit est parfois proche d'un endroit où ils ont vécu "avant". Parfois, c'est simplement une cage d'escalier dans laquelle ils cachent un duvet.

Et la sexualité ? Pendant longtemps, on pensait : "Ça doit être le cadet de leurs soucis." Ce n'est pas vrai. Dans la rue, aucune intimité n'est possible. C'est un souci permanent, qui aggrave beaucoup les souffrances.

Tout le sens de l'action des travailleurs sociaux et des médecins est de trouver des solutions d'accompagnement durables pour ces populations. Nous cherchons des places dans les centres d'hébergement d'urgence, les maisons-relais, les hôpitaux, les centres psychiatriques. Les étrangers déboutés du droit d'asile sont pris en charge par les urgences mais après, malheureusement, rien n'est possible pour eux. Autre difficulté : quelqu'un qui sort d'un centre de réinsertion se retrouve souvent accablé de dettes à payer. Il faut donc penser à long terme pour envisager ce type d'action.

Des liens se créent parfois, sur quelques mois, quelques années. Certains acceptent d'entrer dans une structure de soin, une maison de retraite. Mais dans un premier temps, ils mettent systématiquement notre action en échec. C'est très déstabilisant. Pourquoi nous insultent-ils lorsque nous venons vers eux, pourquoi refusent-ils notre aide ?

D'abord, ces personnes n'ont pas vraiment de vie privée : leur existence se déroule dans la rue ; qui plus est, quand nous venons à leur rencontre, nous leur demandons souvent de se raconter. Le refus et l'insulte sont des modes de défense psychologique. Et ce sont aussi des façons d'exister, d'avoir un rapport avec quelqu'un.

La prise en charge de gens aussi déstructurés ne doit pas relever de l'improvisation. Un élan de générosité ne suffit pas. Il peut même s'avérer néfaste, pour celui qui en est à l'origine comme pour celui qu'on veut aider.

Bénévolat ne signifie pas incompétence. On peut devenir bénévole après une formation et s'engager à être présent régulièrement au sein d'une équipe. Surtout, il est essentiel de s'interroger sur les raisons pour lesquelles on se propose d'aider ces gens. Aider des "SDF", ce n'est pas les sauver.

Cette prise de conscience est tout aussi nécessaire pour les médecins. Pour pouvoir exercer mon métier auprès de ces personnes qui vivent dans la rue, j'ai dû effectuer un véritable travail de deuil.

Avec eux, le suivi s'apparente beaucoup plus à un soin palliatif qu'à un traitement en profondeur. Les accompagner, tout en acceptant qu'ils puissent refuser mon aide ; les soigner, tout en sachant que je ne pourrai pas forcément les guérir : il faut reconnaître que ce sont des choses difficiles à accepter pour un médecin. Mais cela fait partie de ce que nous devons aux gens de la rue - à leur dignité d'êtres humains.

Jacques Hassin " Vivre dans la rue"

Seuls avec tous : Avons-nous besoin des autres ?

Films conseillés en lien avec la thématique :

Into the Wild, Sean Penn

https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2017/07/08/tv-into-the-wild-voyage-au-bout-de-la-solitude_5157713_1655027.html

Seul au monde, Robert Zemeckis

Introduction

Edgar Morin : « Trinité humaine : individu-espèce-société »

Qu’est-ce que c’est qu’être humain ? Être humain, ce n’est pas seulement être un individu. C’est faire partie d’une société. C’est faire partie d’une espèce, une espèce biologique qui s’appelle l’espèce humaine. Et, vous ne pouvez pas dire qu’on est un tiers individu, un tiers société, un tiers espèce, parce qu’en réalité, la relation est beaucoup plus intime, interpénétrée. Je veux dire que, l’individu, il est dans l’espèce, mais l’espèce elle-même, elle est dans l’individu. Nous sommes, effectivement, dans une continuité de reproduction qu’était l’espèce humaine. Cette espèce, elle, nous sommes les produits de la rencontre...

http://malle-ensemble.org/IMG/mp4/trinite_humaine_-_individu-espece-societe_-_ecole_de_commerce_essec_-_coursera.mp4?1500337208

« L'homme est de par sa nature un animal fait pour la société civile. Aussi quand même n'aurait-on pas besoin les uns des autres, n'en désirerait-on pas moins de vivre ensemble. A la vérité, l'intérêt commun nous rassemble aussi, chacun y trouvant le moyen de vivre mieux. Voilà donc notre fin principale, commune à tous et à chacun en particulier. On se rassemble ne fût-ce que pour mettre sa vie en sûreté. La vie même est une sorte de devoir pour ceux à qui la nature l'a départie, et quand elle n'est pas trop excédée de misère, c'est un motif suffisant pour rester en société .

...Mais ce n'est pas seulement pour vivre ensemble, c'est pour bien vivre ensemble qu'on s'est mis en État. Sans quoi, la société comprendrait les esclaves et mêmes les autres animaux. Or, cela n'est pas. De tels êtres ne prennent aucune part au bonheur public, ni ne vivent à leur volonté.»

ARISTOTE, La Politique

 

Groupement de textes

 

L’encyclopédie, article «  Société » de Jaucourt, 1765-1772

Questions sur L’Encyclopédie, article « Homme », Voltaire ,1770 

Traité théologico-politique, Spinoza,  1670, chapitre V

Propos sur les pouvoirs, Alain,  1925, 22 juillet 1908.

Article " Société", L'Encyclopédie, Jaucourt

Catégorie : Morale

S. f. (Morale) les hommes sont faits pour vivre en société ; si l'intention de Dieu eut été que chaque homme vécut seul, et séparé des autres, il aurait donné à chacun d'eux des qualités propres et suffisantes pour ce genre de vie solitaire ; s'il n'a pas suivi cette route, c'est apparemment parce qu'il a voulu que les liens du sang et de la naissance commençassent à former entre les hommes cette union plus étendue qu'il voulait établir entr'eux ; la plupart des facultés de l'homme, ses inclinations naturelles, sa faiblesse, ses besoins, sont autant de preuves certaines de cette intention du Créateur. Telle est en effet la nature et la constitution de l'homme, que hors de la société, il ne saurait ni conserver sa vie, ni développer et perfectionner ses facultés et ses talents, ni se procurer un vrai et solide bonheur. Que deviendrait, je vous prie, un enfant, si une main bienfaisante et secourable ne pourvoyait à ses besoins ? Il faut qu'il périsse si personne ne prend soin de lui ; et cet état de faiblesse et d'indigence, demande même des secours long - temps continués ; suivez-le dans sa jeunesse, vous n'y trouverez que grossiereté, qu'ignorance, qu'idées confuses ; vous ne verrez en lui, s'il est abandonné à lui - même, qu'un animal sauvage, et peut-être féroce ; ignorant toutes les commodités de la vie, plongé dans l'oisiveté, en proie à l'ennui et aux soucis dévorants. Parvient-on à la vieillesse, c'est un retour d'infirmités, qui nous rendent presque aussi dépendants des autres, que nous l'étions dans l'enfance imbécille ; cette dépendance se fait encore plus sentir dans les accidents et dans les maladies ; c'est ce que dépeignait fort bien Séneque, Senec. de benef. l. IV. c. xviij. " D'où dépend notre sûreté, si ce n'est des services mutuels ? il n'y a que ce commerce de bienfaits qui rende la vie commode, et qui nous mette en état de nous défendre contre les insultes et les évasions imprévues ; quel serait le sort du genre humain, si chacun vivait à part ? autant d'hommes, autant de proies et de victimes pour les autres animaux, un sang fort aisé à répandre, en un mot la faiblesse même. En effet, les autres animaux ont des forces suffisantes pour se défendre ; tous ceux qui doivent être vagabonds, et à qui leur férocité ne permet pas de vivre en troupes, naissent pour ainsi dire armés, au lieu que l'homme est de toute part environné de faiblesse, n'ayant pour armes ni dents ni griffes ; mais les forces qui lui manquent quand il se trouve seul, il les trouve en s'unissant avec ses semblables ; la raison, pour le dédommager, lui a donné deux choses qui lui rendent sa supériorité sur les animaux, je veux dire la raison et la sociabilité, par où celui qui seul ne pouvait résister à personne, devient le tout ; la société lui donne l'empire sur les autres animaux ; la société fait que non content de l'élement où il est né, il étend son domaine jusque sur la mer ; c'est la même union qui lui fournit des remèdes dans ses maladies, des secours dans sa vieillesse, du soulagement à ses douleurs et à ses chagrins ; c'est elle qui le met, pour ainsi dire, en état de braver la fortune. Otez la sociabilité, vous détruirez l'union du genre humain, d'où dépend la conservation et tout le bonheur de la vie ".

La société étant si nécessaire à l'homme, Dieu lui a aussi donné une constitution, des facultés, des talents qui le rendent très-propre à cet état ; telle est, par exemple, la faculté de la parole, qui nous donne le moyen de communiquer nos pensées avec tant de facilité et de promtitude, et qui hors de la société ne serait d'aucun usage. On peut dire la même chose du penchant à l'imitation, et de ce merveilleux mécanisme qui fait que les passions et toutes les impressions de l'âme, se communiquent si aisément d'un cerveau à l'autre ; il suffit qu'un homme paraisse ému, pour nous émouvoir et nous attendrir pour lui […]
 

Mais si nous consultons notre penchant, nous sentirons aussi que notre cœur se porte naturellement à souhaiter la compagnie de nos semblables, et à craindre une solitude entière comme un état d'abandon et d'ennui. Que si l'on recherche d'où nous vient cette inclination liante et sociable, on trouvera qu'elle nous a été donnée très-à-propos par l'auteur de notre être, parce que c'est dans la société que l'homme trouve le remède à la plupart de ses besoins, et l'occasion d'exercer la plupart de ses facultés ; c'est-là, surtout, qu'il peut éprouver et manifester ces sentiments, auxquels la nature a attaché tant de douceur, la bienveillance, l'amitié, la compassion, la générosité : car tel est le charme de ces affections sociables, que de-là naissent nos plaisirs les plus purs. Rien en effet de si satisfaisant ni de si flatteur, que de penser que l'on mérite l'estime et l'amitié d'autrui […]Toute l'économie de la société humaine est appuyée sur ce principe général et simple : je veux être heureux ; mais je vis avec des hommes qui, comme moi, veulent être heureux également chacun de leur côté : cherchons le moyen de procurer notre bonheur, en procurant le leur, ou du moins sans y jamais nuire.

Article "Homme", Voltaire.



Voltaire répond à Rousseau dans l'article « Homme », tiré des Questions sur l'encyclopédie 
(1770) 

Tous les hommes qu'on a découverts dans les pays les plus incultes et les plus affreux 
vivent en société comme les castors, les fourmis, les abeilles, et plusieurs autres espèces 
d'animaux. 
On n'a jamais vu de pays où ils vécussent séparés, où le mâle ne se joignît à la femelle 
que par hasard, et l'abandonnât le moment après par dégoût ; où la mère méconnût ses 
enfants après les avoir élevés, où l'on vécût sans famille et sans société. Quelques mauvais 
plaisants ont abusé de leurs esprit jusqu'au point de hasarder le paradoxe étonnant que 
l'homme est originairement fait pour vivre seul comme un loup-cervier, et que c'est la société 
qui a dépravé la nature. Autant voudrait-il dire que dans la mer les harengs sont 
originairement faits pour nager isolés, et que c'est par excès de corruption qu'ils passent en 
troupe de la mer Glaciale sur nos côtes ; qu'anciennement les grues volaient en l'air chacune 
à part, et que par une violation du droit naturel elles ont pris le parti de voyager en 
compagnie. 
Chaque animal a son instinct, et l'instinct de l'homme, fortifié par la raison, le porte à 
la société comme au manger et au boire. Loin que le besoin de la société ait dégradé 
l'homme, c'est l'éloignement de la société qui le dégrade. Quiconque vivrait absolument seul 
perdrait bientôt la faculté de penser et de s'exprimer : il serait à charge de lui-même ; il ne 
parviendrait qu'à se métamorphoser en bête... 
Le même auteur ennemi de la société, semblable au renard sans queue, qui voulait 
que tous ses confrères se coupassent la queue, s'exprime ainsi d'un style magistral : Le 
premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire : " Ceci est à moi" et trouva assez de gens 
assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de 
guerres, de meurtres, que de misères, que d'horreurs n'eût point épargné au genre humain 
celui qui arrachant les pieux ou comblant les fossés, eût crié à ses semblables : "Gardezvous 
d'écouter cet imposteur, vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et 
que la terre n'est à personne". 
Ainsi, selon ce beau philosophe, un voleur, un destructeur aurait été le bienfaiteur du 
genre humain et il aurait fallu punir un honnête homme qui aurait dit à ses enfants : « Imitons 
notre voisin, il a enclos son champ, les bêtes ne viendront plus le ravager, son terrain 
deviendra plus fertile ; travaillons le nôtre comme il a travaillé le sien, il nous aidera et nous 
l'aiderons. Chaque famille cultivant son enclos, nous serons mieux nourris, plus sains, plus 
paisibles, moins malheureux. Nous tâcherons d'établir une justice distributive qui consolera 
notre pauvre espèce, et nous vaudrons mieux que les renards et les fouines à qui cet 
extravagant veut ressembler ». 

Alain, Propos sur les pouvoirs, 1925, 22 juillet 1908.

"On serait tenté d'expliquer toute l'organisation sociale par le besoin de manger et de se vêtir, l'Economique dominant et expliquant alors tout le reste ; seulement il est probable que le besoin d'organisation est antérieur au besoin de manger. On connaît des peuplades heureuses qui n'ont point besoin de vêtements et cueillent leur nourriture en étendant la main; or elles ont des rois, des prêtres, des institutions, des lois, une police ; j'en conclus que l'homme est citoyen par nature. J'en conclus autre chose, c'est que l'Economique n'est pas le premier des besoins. Le sommeil est bien plus tyrannique que la faim. On conçoit un état où l'homme se nourrirait sans peine ; mais rien ne le dispensera de dormir, si fort et si audacieux qu'il soit, il sera sans perceptions, et par conséquent sans défense, pendant le tiers de sa vie à peu près. Il est donc probable que ses premières inquiétudes lui vinrent de ce besoin-là ; il organisa le sommeil et la veille : les uns montèrent la garde pendant que les autres dormaient; telle fut la première esquisse de la cité. La cité fut militaire avant d'être économique. Je crois que la Société est fille de la peur, et non pas de la faim. Bien mieux, je dirais que le premier effet de la faim a dû être de disperser les hommes plutôt que de les rassembler, tous allant chercher leur nourriture justement dans les régions les moins explorées. Seulement, tandis que le désir les dispersait, la peur les rassemblait. Le matin, ils sentaient la faim et devenaient anarchistes. Mais le soir ils sentaient la fatigue et la peur, et ils aimaient les lois."

Spinoza, Traité théologico-politique, 1670, chapitre V,

"Ce n'est pas seulement parce qu'elle protège contre les ennemis, que la Société est très utile et même nécessaire au plus haut point, c'est aussi parce qu'elle permet de réunir un grand nombre de commodités ; car, si les hommes ne voulaient pas s'entraider, l'habileté technique et le temps leur feraient défaut pour entretenir leur vie et la conserver autant qu'il est possible. Nul n'aurait, dis-je, le temps ni les forces nécessaires s'il lui fallait labourer, semer, moissonner, moudre, cuire, tisser, coudre et effectuer bien d'autres travaux utiles à l'entretien de la vie ; pour ne rien dire des arts et des sciences, qui sont aussi suprêmement nécessaires à la perfection de la nature humaine et à sa béatitude. Nous voyons en effet ceux qui vivent en barbares, sans civilisation, mener une vie misérable et presque animale, et cependant le peu qu'ils ont, tout misérable et grossier, ils ne se le procurent pas sans se prêter mutuellement une assistance quelle qu'elle soit."

 

Autres textes philosophiques :https://www.philo52.com/articles.php?lng=fr&pg=355


 

 

 
 

Seuls avec tous : Moi dans la foule

Intoduction : TED : Derek Sivers: Comment démarrer un mouvement?

TED : Derek Sivers: Comment démarrer un mouvement?

https://www.ted.com/talks/derek_sivers_how_to_start_a_movement?language=fr

1. «  Les foules », Baudelaire in Le spleen de Paris

2. La foule, Edith Piaf ( musique)

3 . Psychologie des foules et analyse du moi, Sigmund FREUD ,1921

 

Problématique : comment comprendre le phénomène de foule et ses influences sur l’individu ?

 

«  Les foules », Baudelaire in Le spleen de Paris, 1869

Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.

Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.

Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui êtres fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.

Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.

Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.

Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.

 

Edith Piaf - La foule

Je revois la ville en fête et en délire Suffoquant sous le soleil et sous la joie Et j'entends dans la musique les cris, les rires Qui éclatent et rebondissent autour de moi Et perdue parmi ces gens qui me bousculent Étourdie, désemparée, je reste là Quand soudain, je me retourne, il se recule Et la foule vient me jeter entre ses bras Emportés par la foule qui nous traîne Nous entraîne Écrasés l'un contre l'autre Nous ne formons qu'un seul corps Et le flot sans effort Nous pousse, enchaînés l'un et l'autre Et nous laisse tous deux Épanouis, enivrés et heureux Entraînés par la foule qui s'élance Et qui danse Une folle farandole Nos deux mains restent soudées Et parfois soulevés Nos deux corps enlacés s'envolent Et retombent… Entraînés par la foule qui s'élance Et qui danse Une folle farandole Nos deux mains restent soudées Et parfois soulevés Nos deux corps enlacés s'envolent Et retombent tous deux Épanouis, enivrés et heureux Et la joie éclaboussée par son sourire Me transperce et rejaillit au fond de moi Mais soudain je pousse un cri parmi les rires Quand la foule vient l'arracher d'entre mes bras Emportés par la foule qui nous traîne Nous entraîne Nous éloigne l'un de l'autre Je lutte et je me débats Mais le son de sa voix S'étouffe dans les rires des autres Et je crie de douleur, de fureur et de rage Et je pleureEntraînée par la foule qui s'élance Et qui danse Une folle farandole Je suis emportée au loin Et je crispe mes poings, maudissant la foule qui me vole L'homme qu'elle m'avait donné Et que je n'ai jamais retrouvé

Psychologie des foules et analyse du moi  Sigmund FREUD  1921

  1. Synthèse de l’ouvrage

De manière générale, l’œuvre Psychologie des foules et analyse du moi s’intéresse au fonctionnement d’agrégats humains appelés foules. De manière plus précise, cet essai cherche à expliquer les facteurs d’ordre psychologique qui sont à l’origine de la modification du comportement et de la vie psychique de l’individu lorsque celui-ci entre dans une foule. Il s’agit ici de mobiliser les outils de la psychanalyse afin de répondre à cette question fondamentale  reposant sur le postulat selon lequel la foule est capable de modifier le psychisme de l’individu.

 

Cette problématique apparaît clairement dans le texte sous la forme de trois questions :

(1) Qu’est-ce qu’une foule ?

(2) D’où tire t-elle sa capacité d’influencer de façon déterminante la vie psychique de l’individu pris isolément ?

(3) En quoi consiste la modification psychique qu’elle impose à cet individu ?

 

Les concepts-clés

 

  • Contagion mentale : processus par lequel les signes perçus d’un état affectif sont de nature à susciter automatiquement le même affect chez celui qui les perçoit.
  • Conscient :  terme utilisé soit comme adjectif pour qualifier un état psychique, soit comme substantif pour indiquer la localisation de certains processus constitutifs du fonctionnement de l’appareil psychique. Le conscient est avec l’inconscient et le préconscient, l’une des trois instances de la première topique freudienne.
  • Inconscient : dans la première topique, l’inconscient est une instance ou un système constitué de contenus refoulés qui échappent aux autres instances du préconscient et du conscient. Dans la deuxième topique, il n’est plus uns instance mais sert à qualifier le ça et, pour une large part, le moi et le surmoi.
  • Foule artificielle : foule où une certaine contrainte extérieure est mise en œuvre pour la préserver de la dissolution et éviter des modifications quant à sa structure. Dans la typologie de Freud, il s’agit d’une foule avec meneur. (p.153)
  • Foule psychologique : être provisoire, composé d’éléments hétérogènes pour un instant soudés, absolument comme les cellules d’un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères forts différents de ceux que chacune de ces cellules ne possède. (p.127)
  • Hypnose : état modifié de conscience provoqué par la suggestion d’une personne par une autre personne.
  • Idéal du moi : modèle de référence du moi, à la fois substitut du narcissisme perdu de l’enfance et produit de l’identification aux figures parentales et à leurs relais sociaux.
  • Identification : processus par lequel le sujet se constitue et se transforme en assimilant ou en s’appropriant, en des moments clés de son évolution, des aspects, attributs ou traits des êtres humains qui l’entourent.
  • Libido : énergie considérée comme grandeur quantitative – quoique non  mesurable – de ces pulsions qui ont affaire avec tout ce que nous résumons sous le nom d’amour. (p. 150)
  • Moi : terme utilisé pour désigner la personne humaine en tant qu’elle est consciente d’elle-même et objet de la pensée.
  • Psychanalyse : terme inventé en 1896 par Freud pour nommer une méthode particulière de psychothérapie (ou cure par la parole) issue du procédé cathartique de Joseph Breuer et fondée sur l’exploration de l’inconscient à l’aide de la libre association du côté du patient et de l’interprétation du côté du psychanalyste.
  • Psychologie individuelle : elle a pour objet l’individu isolé et cherche à savoir par quelles voies celui-ci tente d’obtenir la satisfaction de ses motions pulsionnelles. (p.123)
    • Psychologie des foules ou psychologie sociale : elle traite de l’homme isolé, en tant que membre d’une lignée, d’un peuple, d’une caste, d’une classe, d’une institution, ou en tant que partie d’un agrégat humain qui s’organise en foule pour un temps donné, dans un but déterminé (p.124)
  • Pulsion : charge énergétique qui est à la source de l’activité motrice de l’organisme et du fonctionnement psychique inconscient de l’homme.
  • Refoulement ou inhibition : processus visant au maintien dans l’inconscient de toutes les idées et représentations liées à des pulsions et dont la réalisation, productrice de plaisir, affecterait l’équilibre du fonctionnement psychologique de l’individu en devenant source de déplaisir.
  • Suggestion : moyen psychologique de convaincre un individu que ses croyances, ses opinions ou ses sensations sont fausses et qu’à l’inverse, celles qui lui sont proposées sont vraies.

 

Résumé de l’ouvrage

 

Chapitre 1 : Introduction 

      Freud commence par rejeter l’opposition traditionnelle entre psychologie individuelle et psychologie sociale ou psychologie des foules.  La psychologie individuelle selon Freud, « a pour objet l’individu isolé et cherche à savoir par quelles voies celui-ci tente d’obtenir la satisfaction de ses motions pulsionnelles ». Elle ne peut alors faire abstraction des relations de cet individu avec les autres dans la mesure où l’Autre intervient régulièrement dans la vie psychique de l’individu (en tant que modèle, soutien ou adversaire). Ainsi, dés lors que l’on souhaite étudier le comportement individuel, on est obligé de s’intéresser aux relations de l’individu avec les autres. « La psychologie individuelle est aussi d’emblée et simultanément une psychologie sociale. Par cette première démonstration, Freud positionne ainsi immédiatement son œuvre dans le champ de la psychologie sociale ou psychologie des foules.

 La psychologie individuelle concerne les rapports entre un individu et un autre individu ou un petit groupe alors que la psychologie sociale ou psychologie des foules traite de l’influence exercée simultanément sur l’individu par un grand nombre de personnes. Cette introduction aboutit alors à l’énoncé de la définition de la psychologie des foules : « La psychologie des foules traite donc de l’homme isolé, en tant que membre d’une lignée, d’un peuple, d’une caste, d’une classe, d’une institution, ou en tant que partie d’un agrégat humain qui s’organise en foule pour un temps donné, dans un but déterminé »  On peut noter ici que cette définition nous renseigne également sur la conception de la foule adoptée par Freud : agrégat humain, à caractère temporaire et poursuivant un but.

C’est la taille du groupe qui détermine l’apparition ou non de cette pulsion sociale. Cependant, cette solution ne satisfait pas Freud qui s’oriente alors vers deux autres pistes de réponse :

  1. La pulsion sociale peut-elle être non originaire?
  2. Les débuts de la formation de la pulsion sociale peuvent-ils être trouvés dans un cercle plus étroit que la foule, comme par exemple celui de la famille ?
  3.  

 

Enfin, Freud termine de fixer son champ d’analyse en précisant qu’il ne s’agit pas ici de mener une analyse complète de la psychologie des foules mais de se concentrer sur les points auxquels la psychanalyse peut apporter des éléments nouveaux. L’outil d’analyse de l’individu en foule sera donc dans cette œuvre, la psychanalyse.

  Chapitre 2 : La peinture de l’âme des foules par Le Bon

    Ce chapitre est constitué d’un ensemble de citations issues de l’œuvre Psychologie des foules de Le Bon, traduit en 1912 (1ère édition en 1895). L’analyse de Le Bon constitue le point de départ de la réflexion de Freud sur la psychologie des foules.Cependant, avant de se lancer dans la présentation de l’œuvre de Le Bon, Freud prend soin de répéter et de préciser l’objet de son analyse. Il remarque que même si la psychologie permettait un jour de comprendre parfaitement le comportement de l’individu isolé, il lui faudrait encore résoudre un problème : comprendre pourquoi, dans certaines conditions, l’individu ne réagit pas de la manière attendue et prédite par la psychologie individuelle. Ces conditions particulières sont selon Freud, « l’entrée dans les rangs d’une multitude d’hommes qui a acquis la qualité d’une foule psychologique » Il décline en outre sa problématique sous la forme de trois questions constituant la tâche d’une psychologie des foules théorique :

 

(1) Qu’est-ce qu’une foule ?

(2) D’où tire t-elle sa capacité d’influencer de façon déterminante la vie psychique de l’individu pris isolément ?

(3) En quoi consiste la modification psychique qu’elle impose à cet individu ?

Le Bon offre tout d’abord une définition de la notion de foule psychologique : « être provisoire, composé d’éléments hétérogènes pour un instant soudés, absolument comme les cellules d’un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères forts différents de ceux que chacune de ces cellules ne possède ». (p.127).

Ensuite, l’exposé de Le Bon s’oriente autour de deux axes :

  • L’analyse du comportement de l’individu pris isolément dans une foule appelé par Le Bon « caractère moyen de l’individu en foule ».
  • L’analyse du comportement de la foule elle-même, en tant qu’entité ou être à part entière : l’âme des foules.

 

  • Caractère moyen de l’individu en foule :

Le Bon pose tout d’abord le fait qu’un individu se comporte différemment selon qu’il se trouve dans ou hors de la foule. Afin d’expliquer cette modification du comportement suite à l’entrée dans une foule, Le Bon se réfère aux notions de conscient et d’inconscient. Selon lui, le conscient, propre à chaque individu disparaît dans la foule alors que l’inconscient, commun à tous (« Âme de la race ») s’exprime dans la foule : les acquisitions individuelles et les particularités s’effacent dans la foule alors que l’inconscient ressort. « L’hétérogène se noie dans l’homogène » (p.129). C’est de cette manière que naît le caractère moyen de l’individu en foule. Mais Le Bon affirme que l’individu présente également des propriétés qu’il ne possédait pas auparavant dont l’origine est contenue dans les trois facteurs suivants :

  • Un sentiment de toute puissance du au caractère anonyme et irresponsable de la foule, ce qui permet à l’individu de se laisser aller à des actions qu’il aurait refreiné hors de la foule.
  • Un phénomène de contagion mentale qui conduit l’individu à sacrifier facilement son intérêt personnel à l’intérêt collectif, comportement que Le Bon qualifie de contraire à la nature de l’homme et qui n’est possible que dans une foule.
  • La suggestibilité : « un individu peut être placé dans un état tel, qu’ayant perdu sa personnalité consciente, il obéisse à toutes les suggestions de l’opérateur qui la lui a fait perdre, et commette les actes les plus contraires à son caractère et à ses habitudes » . Dans ce cadre, l’individu n’est plus conscient de ses actes et perd toute volonté ou discernement de la même manière que l’hypnotisé entre les mains de l’hypnotiseur. Cette suggestibilité étant de plus réciproque entre les membres de la foule, elle conduit à une exaltation affective.               

 

« Evanouissement de la personnalité consciente, orientation par voie de suggestion, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, mais un automate que sa volonté est devenue impuissante à guider » .

Enfin, Le Bon considère que dans une foule, l’homme a tendance à régresser de quelques degrés sur l’échelle de la civilisation et à voir son rendement intellectuel diminuer. Il devient un instinctif ce qui conduit Le Bon à une analogie avec les êtres primitifs qui sera développée plus loin.

Il faut préciser que même si Freud accepte globalement cette analyse, quelques points suscitent son opposition. Tout d’abord, la définition de nouvelles propriétés de l’individu en foule semble inutile à Freud. Selon lui, il suffit de dire que l’individu dans la foule, se trouve mis dans des conditions qui lui permettent de se débarrasser des refoulements de ses motions pulsionnelles inconscientes d’où la modification de son comportement. Ensuite, il insiste sur le fait que la contagion mentale et le suggestion sont deux phénomènes différents aux conséquences différentes alors que Le Bon a tendance à nuancer cette distinction. Enfin, Freud relève une insuffisance fondamentale dans l’analyse de Le Bon : l’absence de la personne qui pour la foule remplace l’hypnotiseur.

  • L’Âme des foules :

La description de l’âme des foules par Le Bon s’appuie sur le constat d’une similitude entre la vie psychique des foules avec celle des primitifs et des enfants. La foule est ainsi impulsive, mobile, irritable et est conduite presque exclusivement par l’inconscient. Elle est incapable de volonté durable, ne supporte aucun délai, suggestible, crédule, dépourvue d’esprit critique. Elle raisonne par association d’images dont aucune instance rationnelle ne mesure la conformité à la réalité. Elle veut être opprimée et dominée et craindre son maître. Enfin, elle est conservatrice et rejette toutes les nouveautés dans un esprit de respect de la tradition.

Concernant la moralité des foules, les résultats sont mitigés. D’une part, dans une foule, toutes les inhibitions individuelles tombent et les instincts hérités des âges primitifs dormant en chacun de nous sont réveillés, rendant possible la libre satisfaction des pulsions. D’autre part, les foules sont également capables, sous l’influence de la suggestion, de grands accès de renoncement, de désintéressement et de dévouement à un idéal. On peut alors assister à une moralisation de l’individu par la foule. 

Enfin, Le Bon donne quelques précisions succinctes sur les meneurs de foule : selon lui, dés qu’un certain nombre d’êtres vivants sont réunis, qu’il s’agisse d’un troupeau d’animaux ou d’une foule d’hommes, ils se placent d’instinct sous l’autorité d’un chef. « La foule est un troupeau docile qui ne saurait jamais vivre sans maître. Elle a une telle soif d’obéissance qu’elle se soumet à quiconque se désigne comme son maître » . Cependant, la foule exige tout de même certaines qualités personnelles de la part du meneur. En fait, la qualité des meneurs dépend des idées qui les ont eux-mêmes fascinés. A ces idées, de même qu’aux meneurs, il attribue une puissance mystérieuse et irrésistible qu’il nomme « prestige » et définit comme une domination qu’exerce sur nous un individu, une œuvre ou une idée. Cette domination paralyse toutes les fonctions critiques de l’individu et le place dans une position proche de la fascination de l’hypnose.

Chapitre 3 : Autres évaluations de la vie psychique collective

Freud insiste sur le fait que l’analyse de Le Bon coïncide avec sa propre approche dans la mesure où il met l’accent sur la vie psychique inconsciente. Cependant, il considère que Le Bon n’apporte rien de vraiment nouveau  sur la psychologie des foules. En effet, les deux éléments les plus importants de l’analyse de Le Bon à savoir l’inhibition collective de l’activité intellectuelle et l’exaltation de l’affectivité dans la foule avaient déjà été formulés par Sighele. Seuls deux points sont réellement propres à Le Bon : le rôle de l’inconscient et l'analogie avec la vie psychique des primitifs. Enfin, Le Bon dresse un portrait plutôt malveillant de la foule alors que dans certains cas celle-ci peut faire preuve d’une grande moralité. En effet, l’intérêt personnel est rarement un mobile puissant chez les foules.

Finalement, on aboutit à une psychologie des foules renfermant de nombreuses contradictions que Freud attribue au fait que l’on a réuni sous le terme de « foule » des formations très différentes qui ont besoin d’être distinguées. Il suggère donc une analyse différenciée des différents types de foules notamment des foules éphémères et des foules stables.

Une réponse à cette contradiction est apportée par Mc Dougall dans son livre The Group Mind (1920). Selon lui, la solution réside dans le facteur organisation ce qui l’amène à distinguer les foules simples ou inorganisées et les foules hautement organisées.

Les apports de Mc Dougall vont tout d’abord concerner les foules simples ou inorganisées. Selon lui, même si dans le cas le plus simple, la foule ne possède aucune organisation, un agrégat humain ne se rassemble pas facilement sans un minimum d’organisation. La condition nécessaire pour que des individus constituent une foule psychologique est dans ce cadre, que ces individus isolés aient quelque chose en commun, un intérêt commun pour un objet par exemple, et une certaine dose d’aptitude à s’influencer mutuellement.

Le deuxième apport de Mc Dougall sur les foules inorganisées est d’avoir mis en avant l’exaltation de l’affectivité que suscite en chaque individu la formation de la foule. La foule est le seul lieu où l’on peut trouver un tel accroissement de l’affect des individus. Mc Dougall attribue cette exaltation au phénomène de contagion des sentiments qui caractérise la foule : « les signes perçus d’un état affectif sont de nature à susciter automatiquement le même affect chez celui qui les perçoit. Cette exaltation se trouve de plus renforcée par d’autres influences exercées par la foule sur l’individu telles que le sentiment de toute puissance et de danger invincible déjà évoqué précédemment. Dés lors, la foule prend la place de l’ensemble de la société humaine, porteuse de l’autorité, dont on redoute les punitions et pour l’amour de laquelle l’individu se soumet à de nombreuses inhibitions. Finalement, l’exaltation des sentiments conduit l’individu à s’abandonner à ses passions et à perdre la conscience de ses limites individuelles. Il va interrompre l’activité de sa conscience et supprimer les inhibitions individuelles pour succomber à l’appât du gain de plaisir. 

Enfin, Mc Dougall défend l’idée d’une inhibition intellectuelle collective dans la foule. Celle-ci provient de trois éléments : l’intensification de l’affectivité qui crée des conditions défavorables à un travail correct de l’esprit humain, l’intimidation de l’individu par la foule et la diminution de la responsabilité individuelle procurée par la foule.

En conclusion, la foule simple ou inorganisée, décrite par Mc Dougall revêt le même caractère malveillant que celle de Le Bon. Il dresse une liste assez exhaustive des caractéristiques de ce type de foule qu’il est nécessaire d’énoncer ici afin d’obtenir un portrait final complet de la foule psychologique non organisée et de ses effets sur les individus qui en font partie : « Une telle foule est à un degré extrême excitable, impulsive, passionnée, versatile, inconséquente, irrésolue, et, ainsi, prête aux extrêmes dans ses actes, accessible seulement aux passions plutôt grossières et aux sentiments plutôt simples, extraordinairement suggestible, légère dans ses raisonnements, violente dans ses jugements, réceptive uniquement aux conclusions et aux arguments les plus simples et les plus défectueux, facile à mener et à ébranler, sans conscience de soi, sans respect de soi ni sentiment de responsabilité, mais prête à se laisser entraîner par la conscience de sa force à tous les forfaits que nous ne pouvons attendre que d’une puissance absolue et irresponsable. Elle se comporte plutôt comme un enfant mal élevé ou comme un sauvage livré sans contrôle à ses passions dans une situation qui lui est étrangère ; dans les cas les plus graves sa conduite est celle d’une bande, plutôt de bêtes sauvages que d’êtres humains. » .

Mc Dougall  oppose ainsi le comportement de ces foules simples à celui des foules hautement organisées qui selon lui sont capables d’atteindre un degré de moralité et d’intelligence bien plus élevé que les foules inorganisées. Le respect de certaines conditions relatives à l’organisation de la foule que nous ne détaillerons pas ici dans la mesure où elles ne sont pas déterminantes pour la suite de l’analyse, permet de supprimer les inconvénients psychiques de la formation en foule décrits ci-dessus. L’organisation protége la foule du rabaissement moral et intellectuel qui caractérise les foules simples.

Finalement, Freud va se montrer assez critique à l’égard de Mc Dougall en montrant que le recours à la notion d’organisation est inutile pour décrire le fonctionnement « bienveillant » des foules dites hautement « organisées ». Pour Freud, il s’agit simplement de doter la foule des propriétés qui étaient caractéristiques de l’individu avant son entrée dans la foule non « organisée » et qui se sont effacées du fait de la formation de la foule. Si la foule acquiert les attributs de l’individu alors elle adoptera un comportement similaire (bienveillant) à celui des foules hautement organisées de Mc Dougall. Selon M.Trotter, la tendance à la formation en foule correspond à une continuation biologique de la pluricellularité des organismes supérieurs. La formation en foule est donc une tendance naturelle pour l’individu.  

Chapitre 4 : Suggestion et libido

Finalement, il retient comme fait fondamental la modification de l’activité psychique de l’individu dans une foule caractérisée par une exaltation de l’affectivité et une baisse du rendement intellectuel, ces deux phénomènes étant eux-mêmes liés à une assimilation de l’individu aux autres membres de la foule et à la levée des inhibitions pulsionnelles propres à chaque individu. Il note tout de même que ces effets peuvent être limités par une « organisation » de la foule. Il rappelle finalement que l’objet de l’analyse est de trouver l’explication psychologique de la transformation psychique de l’individu dans la foule.

Traditionnellement, cette transformation est expliquée en sociologie et en psychologie par le phénomène de la suggestion et ses synonymes : imitation, suggestion réciproque et prestige des meneurs. La suggestion est comme un phénomène originaire qu’on ne peut pas réduire, un fait fondamental de la vie psychique de l’homme. Or Freud est totalement opposé à cette explication par la suggestion d’autant plus que c’est un phénomène sur lequel on a peu d’informations. Il va alors orienter sa réflexion vers un autre facteur explicatif à la modification psychique dont fait l’objet l’individu dans une foule : la libido.

 Issu de la théorie de l’affectivité, ce terme désigne « une énergie considérée comme grandeur quantitative – quoique non  mesurable – de ces pulsions qui ont affaire avec tout ce que nous résumons sous le nom d’amour ». Freud adopte ici une conception élargie de l’amour: amour entre les sexes mais aussi amour filial et parental, amitié et amour des hommes en général, attachement à des objets concrets ou à des idées abstraites. Toutes ces tendances sont considérées comme l’expression des mêmes motions pulsionnelles. En psychanalyse, ces pulsions amoureuses sont appelées pulsions sexuelles. Suite à ce constat, Freud va énoncer pour la première fois dans cette œuvre, l’hypothèse qu’il entend « tester » et démontrer par la suite.

 

HYPOTHESE : les relations amoureuses (pulsions et liens sexuels ou libidinaux) constituent l’essence de l’âme des foules.

 

Freud lance immédiatement deux pistes de réflexion concernant cette hypothèse :

  1. La foule doit sa cohésion à un pouvoir quelconque : à quel pouvoir attribuer cet exploit si ce n’est à l’Eros ?
  2. Si l’individu en foule abandonne sa singularité et se laisse suggestionner par les autres, il le fait par amour pour les autres.

 

Chapitre 6 : Autres problèmes et orientations de travail

L’entrée dans la foule conduit à un renoncement de ses tendances narcissiques de la part de l’individu : la foule est le seul lieu où l’individu sacrifie son intérêt personnel à l’intérêt collectif. Encore une fois, ce sacrifice s’explique par la nature amoureuse des liens entre l’individu et la foule. En effet, selon Freud, le lien libidinal avec les autres dans la foule est le seul facteur capable de limiter le narcissisme de l’individu et son intolérance vis-à-vis de « l’autre différent ». « L’amour de soi ne trouve de limite que dans l’amour de l’étranger, l’amour envers des objets ».Finalement, « de même que chez l’individu, de même dans le développement de l’humanité entière, c’est l’amour seul qui a agi comme facteur de civilisation, dans le sens d’un passage de l’égoïsme à l’altruisme. »

Chapitre 9 : La pulsion grégaire

L’instinct grégaire serait inné chez l’homme comme chez les animaux.  Cet instinct constitue au sens de la théorie de la libido, « une autre manifestation de la tendance d’origine libidinale qu’ont tous les êtres vivants de même espèce à se réunir dans des unités de plus en plus vastes ». L’instinct grégaire serait quelque chose de primaire.

Selon Freud, on trouve l’explication des liens entre les individus de la foule à partir de la volonté de justice sociale qui existe entre ces derniers : au début, chaque membre de la foule veut être le préféré du meneur mais prenant conscience que cela est impossible, chacun va alors seulement exiger que chaque membre soit traité de la même manière et soit aimé d’un égal amour par le chef. C’est cette exigence de justice, de traitement égal pour tous qui va permettre aux individus de s’identifier les uns aux autres afin de constituer une foule. Les individus rivaux à l’origine, vont s’identifier les uns aux autres grâce à leur amour égal pour le même objet, le meneur. « Le sentiment social repose ainsi sur le retournement d’un sentiment d’abord hostile en un lien à caractère positif, de la nature d’une identification » .

On aboutit à la conclusion selon laquelle la réalisation de l’égalisation constitue la condition préalable à la constitution d’une foule de type artificielle. Cette exigence d’égalité vaut pour les individus de la foule mais pas pour le meneur : tous les individus doivent être égaux les uns par rapport aux autres mais tous veulent être dominés par un seul, le chef.

Finalement, pour Freud l’homme n’est pas un animal de troupeau comme le soutient Trotter mais un animal de horde (être individuel d’une horde menée par un chef).

 

  1. Chapitre 10 : La foule et la horde originaire

Freud considère que la forme originaire de la société humaine est celle d’une horde soumise à la domination sans limite d’un mâle puissant (Darwin). On peut relever une certaine similitude entre la horde originaire et la description des foules offerte par la psychologie : « Les foules humaines nous montrent, une fois de plus, l’image familière d’un individu isolé, surpuissant au sein d’une bande de compagnons égaux, image également contenue dans notre représentation de la horde originaire. La psychologie de cette foule, telle que nous la connaissons d’après les descriptions souvent mentionnées – disparition de la personnalité individuelle consciente, orientation des pensées et des sentiments dans des directions identiques, prédominance de l’affectivité et du psychisme inconscient, tendance à la réalisation immédiate de desseins qui surgissent – tout cela correspond à un état de régression à une activité psychique primitive, telle qu’on pourrait justement l’assigner à la horde originaire. La foule est donc une reviviscence de la horde originaire » La foule porte en elle la persistance de la horde originaire.

 

Commentaires, et actualité de la question

Psychologie des foules et analyse du moi a fait l’objet de multiples interprétations concernant le contexte dans lequel il a été élaboré et l’éclairage qu’il était censé apporter sur certains types de régimes politiques[1]. Ainsi, Jacques Lacan, dans son commentaire de Psychologie des foules et analyse du moi, considère que Freud  a fait ici « une découverte sensationnelle qui anticipe de peu les organisations fascistes qui la rendirent patente ». Puis, Jean-Bertrand Pontalis parle à son tour « d’une première explication psychologique –anticipée – du nazisme ». Malgré tout, s’il est vrai que le texte de Freud anticipe une forme d’autoritarisme politique, il s’agit davantage de celle qui prend place en URSS au moment où Freud rédige son essai que celle des organisations fascistes. On peut remarquer à cet égard, à travers un passage du texte de Freud, à la fin du chapitre 5, que ce dernier est tout à fait conscient de l’évolution du communisme soviétique. Il évoque ici l’affaiblissement du sentiment religieux et des liens libidinaux qui en dépendent et dit « Si un autre lien à la foule prend la place du lien religieux, ce à quoi le lien socialiste semble actuellement parvenir, il en résultera la même intolérance envers ceux de l’extérieur qu’au temps des guerres de religion ».

L’essai Psychologie des foules et analyse du moi trouve aujourd’hui une grande actualité dans le champ des sciences de gestion et plus particulièrement, en ce qui concerne l’étude des groupes et des organisations. En effet, la voie ouverte par Freud avec cet ouvrage, qui peut être considéré comme le texte inaugural de la psychosociologie, sciences de groupes, des organisations et des institutions, a été largement développée sur une période récente avec le développement en Angleterre et surtout en France, d’une psychosociologie de type psychanalytique :

 

 

 

 

 

  1. Les postulats

Les postulats présentés ici sont issus à la fois de l’analyse de Freud lui-même et de celles d’autres auteurs sur lesquels s’appuient Freud au cours de sa démonstration (Le Bon, Mc Dougall, Tarde, Bernheim et Trotter). Ne sont retenus ici que les postulats des différents auteurs avec lesquels Freud est en accord. Ils sont présentés selon leur ordre d’apparition dans l’œuvre et non selon leur degré d’importance.

 

  1. Psychologie individuelle et psychologie sociale ou des foules ne sont pas en opposition. « Toute psychologie individuelle est d’emblée et simultanément une psychologie sociale ». (p.123)

 

  1. La foule se forme pour atteindre un but. (p.124)

 

  1. La foule a une existence propre indépendante de ses composantes (Âme des foules chez Le Bon). (p.127)

 

  1. Un individu en foule se comporte de manière différente d’un individu hors de la foule. Ce postulat qui considère que l’entrée dans la foule modifie la vie psychique de l’individu constitue en fait, le point de départ et la justification de l’analyse menée par Freud dans cet ouvrage et de l’ensemble de la psychologie des foules en général. (p.128)

 

  1. L’individu isolé (hors de la foule) n’est motivé que par son intérêt personnel, égoïste et narcissique. L’individu est incapable d’altruisme en dehors de la foule. (p.130)

 

  1. Il existe différents types de foules aux caractéristiques différentes et la psychologie des foules doit procéder selon une analyse différenciée de ces différents types de foules. (p. 141)

 

  1. Le lien libidinal à d’autres personnes est le seul moyen de limiter les tendances narcissiques de l’individu. « L’amour de soi ne trouve de limite que dans l’amour de l’étranger, l’amour envers des objets ». « L’amour est le seul facteur de civilisation, dans le sens d’un passage de l’égoïsme à l’altruisme » (p.164)

 

  1. Le moi se compose de deux éléments différenciés : le moi et l’idéal du moi

 

  1. L’individu est un animal politique (Aristote). Freud semble en effet accepter l’idée d’une tendance naturelle au rassemblement de la part des individus. Ceci renvoie à la notion d’instinct grégaire utilisé par Trotter même si Freud n’est pas d’accord avec l’ensemble de l’analyse de Trotter concernant cet instinct.

 

  1. La forme originaire de la société est celle d’une horde soumise à la domination sans limite d’un mâle puissant (postulat emprunté à Darwin).

 

  • Hypothèse principale :

Les relations amoureuses (pulsions et liens sexuels ou libidinaux) constituent l’essence de l’âme des foules.

 

  • Hypothèses secondaires :

L’âme des foules se structure autour de deux axes renvoyant à deux types de liens amoureux (au sens libidinal) :

  • Axe vertical : le lien entre le meneur et chaque membre de la foule est fondé sur un lien amoureux de type hypnotique.
  • Axe horizontal : les liens réciproques entre les membres de la foule sont fondés sur un processus d’identification.

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 

Seuls avec tous : Solidarité sociale

Révolution industrielle: la révolte des ouvriers

Comment la solidarité et la lutte des classes sont-elles montrées dans le film de Claude Berry, Germinal ?

extraits de germinal

Objectif : acquérir une culture générale exploitable pour le sujet d’écriture personnelle

« Ce roman est le soulèvement des salariés, le coup d’épaule donné à la Société, qui craque un instant : en un mot la lutte du capital et du travail. C’est là qu’est l’importance du livre, je le veux prédisant l’avenir, posant la question la plus importante du XXème siècle » Emile ZOLA, Les Rougon-Macquart.

1. Quels éléments précis du film soulignent la différence sociale entre les Maheu et les Grégoire ? / 3

Les conditions de vie des mineurs sont dures. La famille Maheu vit nombreuse dans une petite maison, se lève à l’aube, la mère avoue qu’elle n’a pas d’argent pour faire ses achats, ils se nourrissent d’une soupe si claire que c’est presque de l’eau. Le soir, ils se lavent tous dans la même pièce pendant que les autres mangent, sans pudeur, sans intimité. Les conditions de travail sont difficiles. Lorsqu’ils arrivent tous à la mine, on remarque que l’ambiance est bonne  ; mais déjà, on apprend qu’une ouvrière, Fleurance, est morte. Sous terre, on voit que le travail est pénible : il fait chaud et extraire le charbon est épuisant. C’est également dangereux, d’autant que les mineurs ne peuvent pas prendre le temps de boiser correctement, c’est-à-dire de renforcer l’étayage des tunnels pour qu’ils ne s’effondrent pas. Catherine montre aussi à Étienne qu’il y a du grisou, du gaz toxique.

De nombreux éléments soulignent la différence sociale entre les Maheu et les Grégoire.. Pendant le temps de la visite de la Maheude avec ses enfants, ils restent debout tandis que les bourgeois sont assis. Leurs vêtements montrent leur différence sociale, bien que la Maheude ait mis à ses enfants leur plus belle tenue. Cécile mange de la brioche tandis que les Maheu n’ont même plus de pain. Ceux-ci sont levés depuis longtemps alors que les bourgeois prennent leur petit déjeuner. Chez les bourgeois, la nourriture est très variée. Ils ont assez d'argent pour pouvoir se payer du poisson, de la viande, des légumes, des fruits et dégustent de grands vins, tout cela à volonté. Les Grégoire ont généreusement préparé un paquet de vêtements pour eux, et Cécile leur coupe une part de sa brioche. Pourtant, on comprend que la Maheude a surtout besoin d’argent, mais les bourgeois refusent de lui en donner. Les bourgeois se permettent aussi de juger la Maheude, en lui reprochant d’avoir eu « trop » d’enfants et de « boire » leur salaire au lieu de l’économiser

Enfin, alors que la famille Maheu est sans cesse au travail, les Bourgeois sont le plus souvent en train de ripailler, de batifoler, ils sont caractérisés, en particulier la tante par leur superficialité et leur oisiveté.

Avis subjectif

Germinal décrit un monde très injuste. On perçoit le gouffre qui sépare les riches et les pauvres, les propriétaires et les prolétaires, les oisifs et les travailleurs. Le spectateur est scandalisé de voir que certains meurent littéralement de faim tandis que d’autres mangent de la brioche. Certains enfants sont exploités et maltraités pendant que les autres sont choyés et gâtés. L’indignation du spectateur atteint son comble quand est décrite la façon dont les bourgeois se permettent de juger les ouvriers.

 

2. Pourquoi peut-on dire que la relation entre Chaval et Catherine est ambigüe ? En quoi révèle-t-elle la misère des femmes ? /4

                Dans le film, ce qui se passe entre Catherine et Chaval est ambigu. Par certains aspects, c’est un viol car elle n’est pas consentante lors de leur première relation : quand il l’entraine dans le sous-bois, elle se débat et répète « laisse-moi ». Il la traite de « vipère » et l’allonge de force en lui bloquant les bras. Ensuite, une fois qu’il l’embrasse, on a l’impression qu’elle a envie de ce rapport elle aussi. La scène se termine sur un plan du ruban rouge que Chaval lui a acheté et qu’elle doit en quelque sorte « rembourser avec son corps ».  Dans les rapports amoureux, le mariage est important uniquement sur le plan financier. Maheude à sa fille : » C’est pas toi qu’il veut, c’est ta paye » La sexualité est violente sans romantisme ni douceur. Chaval est brutal avec son amante Catherine.

Cette référence à la prostitution est visible à plusieurs moments dans le film, notamment dans les scènes à l’épicerie et rend compte de la misère. Les femmes travaillent elles aussi à la mine mais du fait d’une moindre force, elles sont moins bien payées. Elles deviennent donc le jouet des hommes un peu mieux lotis qu’elles.

La mère de famille est quant à elle sans cesse dans l’action et Catherine passe d’un foyer à l’autre sans vraiment améliorer sa condition, elle est brutalisée d’une façon ou d’une autre

3. Pourquoi les mineurs finissent-ils par se mettre en grève ?/1

Les mineurs se mettent en grève car la compagnie veut baisser leur salaire au prétexte que le boisage est mal fait. Ils trouvent que la situation est injuste et souhaitent se battre pour une vie meilleure.

 

4. Quelles raisons sont avancées par ceux qui refusent la grève ?/ 3

                Parmi les mineurs, ceux qui s’opposent à la grève ont divers arguments :

  • la grève va affamer les mineurs ;
  •   la compagnie pourra baisser encore plus les salaires de ceux qui seront obligés de reprendre le travail après la grève 
  •   il vaut mieux attendre que plus de mineurs aient adhéré à l’internationale des travailleurs.
  • Les mineurs de Jean bart estiment qu’ils ne travaillent pas dans les mêms conditions que ceux de Montsou et ne voient pas l’intérêt d’être solidaires.

Les bourgeois, quant à eux ne comprennent pas pourquoi les mineurs font grève. Par               exemple, lors d’un déjeuner M. grégoire affirme : « nous sommes bien obligés de baisser le coût de revient, et c’est cela que les mineurs ne veulent pas comprendre ». il dit aussi :          « forcément, ce sont les ouvriers qui trinquent », ce à quoi Mme Hennebeau répond par un                 jeu de mots méprisant : « ah ça, pour trinquer, ils n’ont pas besoin       de nous ». les   bourgeois ne prennent pas au sérieux la souffrance des mineurs.

 

5. Citez trois passages qui présentent de la violence physique. Avis personnel : Comment expliquer cette violence ?/5

La violence est à la fois collective et individuelle.

 Scènes de violence collective :

  • Les femmes et l’épicier
  • La sortie de la mine , pour attendre les non grévistes
  • Le face à face des forces de l’ordre et des grévistes

                Scènes de violence individuelle

  • Etienne Lantier qui s’en prend à Chaval  ( dans le bar et à la sortie de la mine jean Bart)
  • La vieille femme qui s’en prend à l’épicier déjà mort
  • Chaval qui maltraite Catherine

 

Avis subjectif :

Le spectateur est partagé devant la violence de la foule. d’un côté, il comprend leur colère, notamment lorsqu’ils sabotent la mine de Jean-Bart. Les mineurs sont traités de façon inhumaine, leur travail est extrêmement difficile, ils meurent de faim et voient régulièrement les injustices qui leur sont faites. Mais d’un autre côté, il est aussi horrifié et effrayé, notamment lorsque les grévistes s’en prennent à l’épicier Maigrat en profanant et mutilant son cadavre. On s’aperçoit alors de la force d’un effet de foule , les individus perdent toute mesure.

La haine entre Etienne Lantier et Chaval est elle davantage de l’ordre de l’intime , motivée par la jalousie. Ce sentiment peut être compris par le spectateur puisque la misère est tellement profonde pour tous ces personnages que le manque de relation amoureuse est encore plus difficile. Finalement, on a l’impression que la misère est présente dans tous les domaines.

 

On retrouve l'une des principales caractéristiques des romans Zoliens dans ce film, la violence (sociale et économique) entraîne la violence physique (des mineurs)

 

 

6. Par quels moyens la compagnie tente-t-elle de briser la grève ? /3

  • Elle convoque un travailleur «  modèle » pour le dissuader en utilisant toute une argumentation sur les coûts et les dépenses
  • Elle propose une «  revalorisation » des salaires
  • Elle  fait appel à des travailleurs belges pour casser la grève.
  • Elle tente de protéger leur travail avec le soutien des forces de l’ordre

 

 

7. En quoi Souvarine se distingue-t-il des autres personnages ? Avis personnel : peut-on dire qu’il est solidaire ? /4

Anarchiste russe, il travaille comme machiniste.

Souvarine hausse les épaules devant les espérances socialistes, ne croyant en rien, ni aux effets de grève, ni aux améliorations de salaire, méprisant ces ouvriers qui ne rêvent que de devenir bourgeois. Pris ensuite d’une fureur nihiliste*, il sabote le cuvelage de la fosse qui retient les masses d’eau.Il agit ainsi estimant qu’il faut détruire tout le système industriel. «  C’est pas demain la veille que les frères de tout pays vous viendront en aide » Il apparait souvent vêtu de noir, sa voix est caverneuse et le débit assez lent. Il est le personnage qui reflète la tragédie et le refus des compromis.

 

Avis personnel 

Il est un loup solitaire mais pense au système dans sa globalité. Il est finalement plus extrémiste que les autres et croit œuvrer pour le bien de tous. Cette image du loup solitaire est visible au moment du sabotage, lorsqu’il croise Lantier. Il est prêt à le lui dire, à le mettre en garde mais finalement ne le fait pas et poursuit , persuadé qu’il agit pour une cause supérieure, quitte à tuer des gens. Il est un être complexe, à l’écart mais avec les autres comme on peut le voir dans le bar, il agit seul mais selon lui, au nom de tous, pour un monde meilleur

 

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8. Etude de l’image /5

Etude des couleurs : deux couleurs contrastées dans cette affiche , le rouge et le noir

Le noir semble symboliser  toutes les connotations négatives : c'est l'absence d'espoir, de toute clarté, c’est le noir de misère. C'est aussi la couleur du charbon, (que recrache Bonnemort de ses poumons). Le noir représente plus simplement la tristesse, la souffrance, la misère. Le noir se retrouve jusque dans la signification politique, du fait de son association au XIXème siècle au mouvement anarchiste ( cf tenue vestimentaire de Souvarine).

Ensuite, le rouge est souvent lié au thème de la violence: c'est une couleur de menace, d’agressivité. Sur cette affiche, le rouge peut alors représenter la révolte des mineurs , le rouge du sang, de la révolte, de la vengeance, du communisme aussi. Le drapeau des insurrections révolutionnaires est lui aussi de couleur rouge, associé à l'image des têtes guillotinées sous la révolution française.

La marche de la foule est mise en valeur par le cadrage .Ce plan montre la foule de face, ce qui souligne sa détermination. Les personnages sur les bords de l’affiche ne sont pas montrés dans leur entiéreté ce qui donne le sentiment qu’ils sont encore plus nombreux qu’ils ne le sont.

Tout est fait pour faire de Lantier un héros de la lutte des classes. Il est au centre, en mouvement et vêtu de rouge. Il semble crier aux autres d’avancer et son visage évoque une détermination farouche

Les personnages présents sont divers : hommes majoritairement mais aussi des femmes, des jeunes et des moins jeunes : la solidarité dans la lutte est ainsi exprimée.

La lutte ( pour les avancées sociales mais aussi par la violence) est représentée  par la marche,  par les outils qui serviront d’armes, et par le poing fermé du personnage à la droite d’Etienne Lantier.

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Germinal d'Emile Zola

Publié en 1885, Germinal fait partie de la série Rougon-Macquart. Il est la treizième œuvre de cette série de vingt. Roman de la lutte des classes et de la révolte sociale, Germinal est un vibrant plaidoyer en faveur des déshérités et des exploités. Portée par un puissant souffle lyrique, cette œuvre épique et poignante exprime le rêve de Zola   " d'un seul peuple fraternel faisant du monde une cité unique de paix, de vérité et de justice".

Extrait : 

Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau nue, des nudités de femelle lasses d'enfanter des meurt-de-faim. Quelques-unestenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, l'agitaient ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des bâtons ; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc, serrée, confondue au pointqu'on ne distinguait ni les culottes déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant la Marseillaise, dont les strophes se perdaient en un mugissement confus accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes,  parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite ; et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande avait, dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine.

-              Quels visages atroces ! Balbutia Mme Hennebeau.

 Negrel dit entre ses dents :

-              Le diable m'emporte si j'en reconnais un seul ! D'où sortent-ils donc, ces bandits-là ?

Et, en effet, la colère, la faim, ces deux mois de souffrance et cette débandade enragée au travers des fosses, avaient allongé en mâchoires de bêtes fauves les faces placides houilleurs de Montsou. À ce moment, le soleil se couchait, les derniers rayons, d'un pourpre sombre, ensanglantaient la plaine. Alors, la route sembla charrier du sang, les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignants comme des bouchers en pleine tuerie.

-          Oh ! superbe ! dirent à demi-voix Lucie et Jeanne, remuées dans leur goût d'artistes par cette belle horreur.

Elles s'effrayaient pourtant, elles reculèrent près de Mme Hennebeau qui s'était appuyée sur une auge. L'idée qu'il suffisait d'un regard, entre les planches de cette porte disjointe, pour qu'on les massacrât, la glaçait. Négrel se sentait blêmir, lui aussi, très brave d'ordinaire, saisi là d'une Épouvante supérieure à sa volonté, une de ces épouvantes soufflent de l'inconnu. Dans le coin, Cécile ne bougeait plus. Et les autres, malgré leur désir de détourner les yeux, ne le pouvaient pas, regardaient quand même.

C’était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, fatalement, par une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins ; et il ruissellerait du sang des bourgeois. Il promènerait des têtes, il sèmerait l'or des coffres éventrés. Lesfemmes hurleraient, les hommes auraient ces mâchoires de loups, ouvertes pour mordre. Oui ce seraient les mêmes guenilles, le même tonnerre de gros sabots, la même cohue effroyable de peau sale, d'haleine empestée, balayant le vieux monde, sous leur poussée débordante de barbares.

Seuls avec tous : la résistance

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« Strophes pour se souvenir »

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Louis Aragon, « Strophes pour se souvenir », in Louis Aragon, Le Roman inachevé, Paris, 1956.

Le 21 février 1944

La lettre de Manouchian

Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie, je n'y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t'écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

Je m'étais engagé dans l'Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain.

Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement.

Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous...

J'ai un regret profond de ne t'avoir pas rendue heureuse, j'aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d'avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu'un qui puisse te rendre heureuse.

Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l'armée française de la libération. Avec l'aide des amis qui voudront bien m'honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d'être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie.

Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l'heure avec le courage et la sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n'ai fait de mal à personne et si je l'ai fait, je l'ai fait sans haine.

Aujourd'hui, il y a du soleil. C'est en regardant le soleil et la belle nature que j'ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis.

Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus.

Je t'embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cour. Adieu.


Ton ami, ton camarade, ton mari.

Michel Manouchian.

 

P.S. J'ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M.

 

 



Seuls avec tous : le harcèlement

Seuls avec tous : Le harcèlement

 

Corpus :

  • Catherine Blaya, « Le cyberharcèlement chez les jeunes », Enfances

  • Alain Deneault, « Quand le management martyrise les salariés », Le Monde diplomatique

  • Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule // Bande annonce du film Marvin ou la belle Education

  • Clip de la chanson « College Boy » d'Indochine, réalisé par Xavier Dolan

 

« Le cyberharcèlement chez les jeunes »Catherine Blaya , Enfance 2018/3 (N° 3)

Cyberharcèlement et harcèlement, s’agit-il d’un même problème ?

Si dans un premier temps, il a pu être affirmé que le cyberharcèlement était une simple transposition du harcèlement vers le monde virtuel et qu’il ne s’agissait que d’un changement de contexte (Li, 2007), des travaux ultérieurs ont mis en évidence un certain nombre de différences. Premièrement, les possibilités d’anonymat sont amplifiées et les agresseurs ont tendance à se sentir en sécurité et à oser plus que s’ils étaient face à leurs victimes (Ang & Goh, 2010 ; Mishna, Saini et al., 2009 ; Reece, 2012 ; Snakenborg, Van Acker, & Gable, 2011). L’anonymat – qui est facilité sur les réseaux sociaux – réduit les capacités de coping des victimes et limite les niveaux d’empathie des agresseurs, qui ne voient pas directement les effets de leurs actes sur la victime (O’Brien & Moules, 2010). De plus, l’éloignement et l’absence de communication kinésique peuvent brouiller la perception et créer des malentendus entre l’intention et la façon dont le message est reçu (Ang & Goh, 2010 ; Mishna, Saini et al., 2009). Enfin, la victime ne connaissant pas son ou ses agresseur-s, se trouve en situation de déséquilibre de pouvoir et a un sentiment d’impuissance accru. L’effet désinhibiteur chez les agresseurs est vérifié, et selon Price et Dalgliesh (2010) « un des facilitateurs clés du cyberharcèlement est le sentiment d’anonymat qu’offrent internet et les autres outils électroniques de communication » ([traduction libre] (p. 51).

Les capacités de dissémination sont en outre démultipliées (Snakenborg, Van Acker, & Gable, 2011), les contenus circulent 24h/24 et 7j/7 et leur diffusion est instantanée. Ainsi les victimes n’ont pas de répit. Les auteurs eux-mêmes, une fois leur message publié n’ont plus de maîtrise sur sa diffusion, les autres internautes pouvant s’en emparer et le transférer à l’envi. Le nombre de témoins potentiels est illimité et selon Mishna et collègues (Mishna et al., 2010), un quart des incidents a lieu en présence de témoins. De plus, la victime ne sachant pas qui a pris connaissance des messages ou vu les photos incriminées, est susceptible de développer un sentiment de paranoïa plus important que dans le cadre du harcèlement. Pour leur part, Nocentini et collègues (Nocentini, Calmaestra, Schultze-Krumbholz, Scheithauer, Ortega, & Menesini, 2010) insistent sur le fait que les jeunes sont plus affectés par la diffusion publique de messages ou de photographies humiliants que par les agressions relevant du privé dans une relation duale. On peut donc conclure à une spécificité du cyberharcèlement qui, s’il présente bien des aspects du harcèlement dit traditionnel (Ybarra et al., 2007), se caractérise par des particularités qui s’en démarquent, tant par la forme que par l’impact. Les rapports de force qui déterminent les interactions dans l’espace réel sont différents en ligne, de même que les restrictions spatio-temporelles ou encore les formes de supervision et de contrôle classiques (Hinduja & Patchin, 2008). Le champ des interactions anonymes, désinhibées et instantanées est élargi, ce qui a des conséquences certaines sur les comportements, la perception des échanges et l’empathie (Vandebosch, 2009).


 


 

« Quand le management martyrise les salariés » Alain Deneault, Le management totalitaire, Lux, Montréal, 2013.

 


 

Une lecture distraite des événements pourrait faire passer ce cas d’école pour une affaire isolée. En juin dernier, il a été statué que l’entité France Télécom et son ancien président-directeur général (PDG) Didier Lombard, de même que ses seconds, MM. Louis-Pierre Wenès et Olivier Barberot, comparaîtraient en 2019 pour harcèlement moral. Ils devront répondre des suicides de dizaines d’employés à la fin des années 2000.

À l’époque, France Télécom a changé de statut. Depuis 2004, plus de 50 % de son capital provient d’investissements privés, et tout le secteur des télécommunications est ouvert à la concurrence. L’entreprise entre alors dans une gestion de type « gouvernance », notamment en « responsabilisant » son personnel.

Moins employés que « partenaires » à même l’entreprise, les subalternes apprennent à se rendre pertinents auprès de leurs supérieurs immédiats, qui choisissent leurs équipes de travail. Ils doivent atteindre des objectifs irréalistes, développer des méthodes de vente dégradantes, se donner des formations d’appoint, rivaliser pour se caser dans de nouveaux organigrammes, acquérir de nouvelles compétences, sous peine d’être laissés sur le carreau. C’est d’ailleurs l’un des buts de la manœuvre : décourager plus de vingt mille d’entre eux, afin qu’ils quittent l’entreprise sans devoir être formellement licenciés. Un propos de M. Lombard devant les cadres de France Télécom, le 20 octobre 2006, résume son état d’esprit : « Je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte. »

Et il y est parvenu. Dans La Société du mépris de soi, François Chevallier s’étonne de l’efficacité de cette absence d’encadrement du personnel. Les individus soumis à ce flou administratif se laissent convaincre que tout dépend d’eux, et qu’ils n’ont donc qu’à s’en prendre à eux-mêmes en cas d’échec. « Des gens “maltraités”, ou se vivant comme tels, non seulement ne se rebellent plus contre ceux qui les amoindrissent au point de les détruire, mais semblent leur donner raison en faisant d’eux-mêmes, et rapidement, ce que leurs exécuteurs cherchaient à faire d’eux par des moyens détournés : des déchets (1). »

Les méthodes de France Télécom se distinguent peu de celles auxquelles recourent aujourd’hui encore les grandes entreprises. C’est pour mieux y accoutumer la France que, en août 2018, Air France-KLM a nommé PDG le Canadien Benjamin Smith, un administrateur féroce avec son personnel. L’État, qui détient 14,3 % des actions de la société, a d’autant plus volontiers souscrit à cette décision que le parti présidentiel, La République en marche, a adopté sans réserve le vocabulaire du management, allant jusqu’à se qualifier d’« entreprise politique ».

« Petit chef déviant et toxique »

Le « sniper des RH [ressources humaines] » rencontré par deux équipes de journalistes (2) décrit notamment la méthode du « ranking forcé ». Son métier consistait à pousser systématiquement vers la porte, sur une base permanente, un certain pourcentage de son personnel jugé moins efficace. « Vous les mettez dehors et vous engagez d’autres personnes à leur place. Forcément, si vous faites du bon boulot, vous allez recruter des gens meilleurs qu’eux » : ainsi peut se résumer le mot d’ordre patronal. Mais aussi : « Il faut régulièrement faire partir les gens », « ne pas [leur] donner de deuxième chance » ; « Quand quelqu’un n’est pas bon, il va rester mauvais toute sa vie »…

Les motifs d’exclusion se révèlent rudimentaires ou carrément fictifs : l’attribution ou non de bonus pendant l’année, une vieille bourde sortie de son contexte tirée des archives, ou un amalgame de faits indépendants les uns des autres. Quand cela ne suffit pas, les menaces fusent : « Ce n’est pas la peine de lutter, parce que la société sera plus forte que toi. » Se qualifiant lui-même de « petit chef déviant et toxique », un autre ancien cadre relate que le terme « revitaliser », appliqué aux entreprises, fonctionne tout simplement comme « un code, qui veut dire virer (3)  ». Toutes ces prothèses lexicales relèvent d’une novlangue qui terrifie sourdement le personnel et insensibilise les dirigeants.

Le management de pointe et son versant politique, la « gouvernance », vont au-delà des techniques de division du travail perfectionnées naguère par Frederick Winslow Taylor (4). Elles œuvrent à la division du sujet. Clivé, fragmenté et concassé dans une série de dispositions manuelles, cognitives, morales et psychologiques qui finissent par lui échapper, celui-ci doit se laisser traverser par des impulsions de travail sans nom orchestrées par une organisation. À l’ère des barbarismes managériaux, les « architectures de solutions en intégration fonctionnelle » ainsi que la « propriété de processus » renvoient moins à la gestion d’effectifs qu’à leur digestion (to process).

Concrètement, cela revient à pulvériser la conscience du salarié pour le réduire strictement à une série d’organes, d’aptitudes, de fonctions, de rendements. Que l’idéologie impose d’emblée aux « demandeurs d’emploi » la rédaction de « lettres de motivation » afin de leur donner la « chance » de « se vendre » sur le « marché du travail » entame déjà leur intégrité. Une fois engagés dans une procédure d’embauche, les voilà soumis à une série d’expériences dont le sens et la portée leur sont étrangers. En les regroupant dans des entrevues collectives, des spécialistes analysent leur langage corporel, identifient leur type psychologique ou relèvent les manifestations de leur inconscient.

Dans de telles situations, les postulants ne savent plus ce qu’on leur trouve, ni pourquoi. Ce n’est pas à leur conscience ni à leur raison qu’on s’adresse : on étudie des dispositions à leur insu. Ils sont plongés dans des simulations, sur des thèmes étrangers au travail qui leur sera demandé. Dans une scène du film de Jean-Robert Viallet La Mise à mort du travail (5), on demande aux candidats de simuler une discussion pour savoir dans quelle ville le groupe partira en vacances. On le comprend a posteriori en assistant à la réunion de délibération des petits chefs observant cette fausse querelle de basse-cour : la méthode vise à sélectionner les médiocres, les suiveurs qui se plieront aux directives sans rechigner et qui seront même prêts à dénoncer leurs collègues pour mieux gravir les échelons. Personne ne s’entendra expliquer formellement les raisons de son embauche — ni celles de son rejet.

Une fois les salariés recrutés, il n’est pas rare qu’on les précipite dans le feu roulant du travail en les ayant à peine formés. Ils doivent trouver eux-mêmes les méthodes leur permettant de se réaliser. Non pas faire preuve de créativité, d’initiative ou de responsabilité, contrairement à ce que claironne le discours officiel, mais deviner en leur for intérieur ce que le régime attend précisément d’eux. Celui-ci ne prend plus la responsabilité de ses propres directives. Aux plus zélés de comprendre, à coups d’humiliantes séances d’évaluation et d’autocritique.

Comme on a résolu d’en faire des « partenaires » et des « associés » plutôt que des employés dont on assume la charge, il leur reviendra parfois de payer leur tenue et certains de leurs outils de travail. Le libéralisme les présente comme des individus autonomes nouant un lien d’affaires avec l’entreprise, qui devient, dans cette organisation mentale des rapports, un simple contractant.

La situation produit des effets psychiques jamais vus auparavant. On n’attend plus seulement que le personnel réprime ses impulsions dans le cadre professionnel, obéissant à l’implicite — ou explicite — commandement : « Tais-toi, je te paie. » Ce travail consistant à garder pour soi ses récriminations, ressentiments, objections et frustrations ne suffit plus pour le management moderne. Les salariés doivent désormais s’investir positivement dans leur travail. L’autorité ne se satisfait plus qu’ils se laissent enfermer dans des paramètres coercitifs : ils doivent les épouser frénétiquement et en faire authentiquement un objet de désir. Pensons à cette formation exemplaire filmée chez Domino’s Pizza par les réalisateurs du film Attention danger travail, tout en néologismes et anglicismes managériaux, où le chantage affectif fonctionne à plein régime (6). Des employés sous-payés doivent désirer farouchement être « les numéros un de la pizza » parce que, en tant que numéro un, « on se sent bien ». Voilà le franchisé invitant ces prolétaires à « se défoncer comme des dingues » pour la cause, tout en insistant sur le fait que les représentants de la société doivent être résolument interchangeables dans leurs méthodes et leur apparence, qu’ils évoluent à Austin, Paris ou Bielefeld. Marie-Claude Élie-Morin a évoqué dans La Dictature du bonheur le meurtre d’une employée de l’entreprise d’habillement canadienne Lululemon par une de ses collègues, qui avait tellement dû se conformer aux formations et aux discours New Age de la société sur la formation personnelle et les techniques de bien-être qu’elle en est devenue folle (7).

On ne sait même plus ce que l’on fait ! Des pharmacologues se tuent à développer des médicaments destinés à des malades imaginaires au fort pouvoir d’achat. Des commerciaux vendent à crédit un mobilier dont n’a pas besoin une vieille dame qui n’a plus toute sa tête. Des pigistes isolés dans leur salon s’affairent à traduire les blocs d’un texte qu’ils ne pourront jamais lire en entier. Dans un magasin, des cadres doivent pratiquer le harcèlement moral pour dégoûter de leur travail des caissières jugées en surnombre par les dirigeants. Des ingénieurs cherchent à programmer la panne que subira un appareil pour motiver son remplacement. La surveillance de l’activité professionnelle par des moyens informatiques, qui gagne maintenant autant des établissements de santé que des petits cafés de quartier, atomise la moindre opération en une variable susceptible d’être étudiée. Les intéressés sont eux-mêmes pris de court ; en témoigne le récit poignant d’un cadre de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) que donne à entendre le documentaire de Jacques Cotta et Pascal Martin Dans le secret du burn-out (8). Cet homme avait été embauché comme cadre par la société d’État, c’est-à-dire jugé capable de mettre ses aptitudes au service du bien commun. En définitive, il a surtout été chargé de comprimer les ressources, de fusionner les services et de dégager du rendement, exactement comme dans le privé, devenant à sa grande consternation le mal-aimé de la société. La poésie managériale a même forgé une expression pour désigner la capacité des employés à composer avec l’absurdité des situations dans lesquelles ils sont plongés : « se montrer tolérant à l’ambiguïté ».

Des premiers travaux du sociologue Luc Boltanski sur les cadres dans les années 1970 aux documentaires cités ici, en passant par Bureaucratie, de David Graeber (9), on comprend que l’absence de directives claires, ou l’établissement de règles absurdes et contradictoires, permet aux patrons de ne pas assumer ce qu’ils exigent. Graeber cite le cas d’un grand restaurant. Quoique ignorant de ce qui s’est réellement produit un soir de ratage, le patron descend pour enguirlander le premier venu, le chef d’équipe ou la simple recrue, puis remonte dans ses bureaux. C’est entre subalternes qu’est ensuite élucidée la raison pour laquelle il y a eu faute, à la manière de joueurs d’échecs au terme d’une partie. Il ne reste plus aux dirigeants qu’à isoler le rendement des meilleurs et à les ériger au rang d’exemples pour tous les autres afin de contraindre chacun à « performer ».

Le milieu professionnel et le droit du travail constituent une gigantesque situation d’exception dans l’ordre de la souveraineté politique. La majorité des droits constitutionnels s’y estompent au profit d’un droit d’un nouvel ordre, celui du travail et du commerce. En vertu des notions de subordination et d’insubordination, la liberté d’expression se retrouve considérablement limitée, et celle d’association réduite aux lois sur la syndicalisation. L’initiative réelle est proscrite, et le pouvoir de chantage presque absolu (10). Dans ce huis clos, pouvoir politique et droit d’informer sont quasi absents.

Le cas de la vague de suicides chez France Télécom a eu pour particularité d’être plus spectaculaire et dramatique que d’autres. Cela a permis à l’institution judiciaire, dont les concepts sont grossiers en la matière, de qualifier (partiellement) les faits. Mais qu’en est-il des vies détruites à petit feu par nombre de pratiques identiques ?

Alain Deneault

Professeur au Collège international de philosophie, auteur de Gouvernance. Le management totalitaire, Lux, Montréal, 2013.

 

Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule , 2014

 

Au collège, tout a changé. je me suis retrouvé entouré de personnes que je ne connaissais pas. Ma différence, cette façon de parler comme une fille, ma façon de me déplacer, mes postures remettaient en cause toutes les valeurs qui les avaient façonnés, eux qui étaient des durs. Un jour dans la cour, Maxime (…) m’avait demandé de courir, là, devant lui et les garçons avec qui il était. Il leur avait dit Vous allez voir comment il court come une pédale en leur assurant, leur jurant qu’ils allaient rire. Comme j’avais refusé il avait précisé que je n’avais pas le choix, je le payerais si je n’obéissais pas Je t’éclate la gueule si tu ne le fais pas. J’ai couru devant eux, humilié, avec l’envie de pleurer, cette sensation que mes jambes pesaient des centaines de kilos, que chaque pas était le dernier que je parviendrais à faire tellement elles étaient lourdes, comme les jambes de celui qui court à contre-courant dans une mer agitée. Ils ont ri.

A compter de mon arrivée dans l’établissement, j’ai erré tous les jours dans la cour pour tenter de me rapprocher des autres élèves. Personne n’avait envie de me parler : le stigmate était contaminant ; être l’ami du pédé aurait été mal perçu.

J’errais sans laisser transparaître l’errance, marchant d’un pas assuré, donnant toujours l’impression de poursuivre un but précis, de me diriger quelque part, si bien qu’il était impossible pour qui que ce soit de s’apercevoir de la mise à l’écart dont j’étais l’objet.

L’errance ne pouvait pas durer, je le savais. J’avais trouvé refuge dans le couloir qui menait à la bibliothèque, désert, et je m’y suis réfugié de plus en plus souvent, puis quotidiennement, sans exception. Par peur d’être vu là, seul, à attendre la fin de la pause, je prenais toujours le soin de fouiller dans mon cartable quand quelqu’un passait, de faire semblant d’y chercher quelque chose, qu’il puisse croire que j’étais occupé et que ma présence dans cet endroit n’avait pas vocation à durer.

Dans le couloir sont apparus les deux garçons, le premier, grand aux cheveux roux, et l’autre, petit, au dos voûté. Le grand aux cheveux roux a craché Prends ça dans ta gueule. »


 

Kodokushi / mourir seul dans la mégapole la plus peuplée du monde

Mourir seul au Japon : le « Kodokushi »

http://japanization.org/mourir-seul-au-japon-le-kodokushi-illustre-par-une-jeune-japonaise/

La population japonaise vieillit de plus en plus, le nombre de personnes âgées y a même dépassé celui des enfants. Si, autrefois, les parents étaient pris en charge par leurs enfants, finissant traditionnellement leurs jours chez leur fils aîné sous la responsabilité de leur belle-fille, la société nippone a changé rapidement et ils sont désormais nombreux à vivre et mourir seuls chez eux. Un phénomène qui a pris le nom de « kodokushi » et qu’une Japonaise, employée dans une entreprise de nettoyage, a décidé d’illustrer par des reconstitutions miniatures d’un incroyable réalisme.

L’abandon graduel du schéma traditionnel où les parents vivaient chez leurs enfants jusqu’à leur mort (schéma issu de la pensée confucéenne qui prône le respect des aînés) fut notamment causé par l’éloignement des enfants partis chercher du travail en ville dans les années d’après-guerre. Et aussi dans une moindre mesure par la taille des logements en ville qui ne permettent plus d’abriter des familles nombreuses. Ainsi, éloignées de leur famille (et si tant est qu’elles en aient fondé une à temps), les personnes âgées sont plus enclines à s’en isoler, ne plus garder contact avec elle et même à se couper de la société en général : le plus souvent même, les relations sociales avec les amis et les voisins cessent…

On avance aussi comme cause de cet isolement la honte des japonais âgés d’être tombés dans la pauvreté (une des conséquences de la crise économique des années 90). Ceux-ci n’oseraient pas faire part de leurs difficultés à leurs proches ou aux services sociaux et qui préfèrent alors se replier sur elles-mêmes. Car au Japon, il est globalement mal vu de demander de l’aide : les Japonais grandissent dans l’idée qu’ils sont responsables des difficultés qui leur arrivent, donc qu’ils doivent s’en sortir par eux-mêmes. D’où le fait que les sans-abris japonais ne demandent pas l’aumône. Cette fierté trouvait encore du sens aux époques glorieuses du Japon où chacun pouvait trouver un travail à vie. Aujourd’hui, il se traduit par une précarité galopante chez les ainés, accentuée par de faibles minimas sociaux en particulier pour les femmes célibataires.

Ces faits couplés au nombre grandissant des personnes âgées permettent d’expliquer l’augmentation inquiétante du nombre de « kodokushi » depuis le début des années 2000 (les chiffres manquent toutefois de précision faute d’étude sérieuse sur le sujet, mais les experts parlent de 30 000 morts par an). Du fait de l’isolement dans lequel vivaient ces personnes, on ne retrouve bien souvent leurs corps inanimés des mois, voir des années, après leur décès. La découverte arrive généralement lorsque le compte bancaire de la personne est vide et que les factures jusque là payées par prélèvement automatique ne peuvent plus être payées, déclenchant alors l’envoi d’huissiers sur place.

Après la macabre découverte, des entreprises spécialisées sont chargées de nettoyer les lieux et trier les affaires. Il est ainsi parfois possible de croiser un amoncellement de biens personnels dans la rue en attendant leur évacuation par camion. C’est pour l’une de ces sociétés que travaille depuis quatre ans Miyu Kojima, une Japonaise de 26 ans. C’est la seule femme et la plus jeune employée de l’entreprise qui en compte dix. Chaque année, elle intervient dans environ 300 appartements, chambres, maisons. Avant et après le nettoyage d’un lieu, elle fait une prière à l’adresse du mort pour qu’il repose en paix. Elle essaie aussi de réconforter les familles comme elle le peut et elle leur donne les affaires du défunt qu’elles refusent parfois. Cela attriste fortement Miyu de voir que des familles ne veulent conserver aucun souvenir, excepté l’argent…

Miyu Kojima a décidé d’occuper son temps libre en reproduisant en miniature les lieux où elle est intervenue (mais sans inclure de figurine du cadavre). Elle passe environ un mois à parfaire la reconstitution d’une seule scène. Pour parvenir à des réalisations très détaillées, elle s’aide de photos prises sur place par l’entreprise et destinées aux proches.

Si elle a décidé de se lancer dans ce projet créatif alors qu’elle n’a aucune formation artistique c’est qu’elle souhaite faire ressortir toute la tristesse des scènes auxquelles elle est confrontée, sentiment absent des photographies selon elles. De fait, même sans la présence du disparu, les réalisations de Miyu Kojima peuvent s’avérer dérangeantes. Car elles nous renvoient à la crainte de la solitude et aussi peut-être à une certaine mauvaise conscience lorsque l’on ne prend plus de nouvelles de membres de sa famille, chose que l’on regrette souvent lorsqu’il est trop tard.

C’est d’ailleurs ce type de regret qui a poussé Miyu Kojima à faire ce métier éprouvant très majoritairement exercé par des hommes : après le divorce de ses parents quand elle était au lycée, son père a ensuite vécu seul. Chez lui, il a été victime d’une crise cardiaque et sa mère l’a découvert alors qu’elle lui rendait visite pour discuter de la procédure de divorce. Mais son père a sombré dans un coma dont il ne s’est pas réveillé et la jeune femme a regretté de ne pas avoir pu tisser plus de liens avec lui. Toutefois, à l’hôpital, sa mère et elle lui ont parlé alors qu’il était dans le coma et des larmes ont coulé sur ses joues. Signe pour Miyu que son père l’avait entendu.

Par la suite elle s’est engagée dans une entreprise de nettoyage bravant l’incompréhension de sa mère et de son petit-ami (qui ont fini par accepter son métier). Mais ce n’était pas suffisant. Il lui fallait exposer cette réalité au Japon, et au monde.Elle s’est donc impliquée dans ses créations artistiques pour faire comprendre toute la détresse qui se cache derrière le kodokushi et inciter les gens à ne pas perdre contact avec ceux qui leur sont chers. Et surtout à conserver de bonnes relations de famille tout au long de sa vie, ayant noté que la plupart des morts survient dans des familles où les relations entre les membres étaient mauvaises.

Car si le kodokushi est significatif du drame de la solitude des personnes âgées, il révèle aussi la complexité des relations familiales, particulièrement au pays du soleil levant, affectant de fait les proches (parfois perclus de remords tardifs) et le travail de Miyu Kojima prend tout son sens en abordant ces multiples facettes de ce problème de société.

https://www.youtube.com/watch?v=LAJ5uN7v1vE

 

 

 
 

Rousseau, Du contrat social, 1762

Du pacte social

Livre I, chapitre VI

 

Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l’état de nature, l’emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister, & le genre humain périrait s’il ne changeait sa manière d’être.

Or comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir & diriger celles qui existent, ils n’ont plus d’autre moyen pour se conserver, que de former par agrégation une somme de forces qui puisse l’emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile & de les faire agir de concert.

Cette somme de forces ne peut naitre que du concours de plusieurs : mais la force & la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire, & sans négliger les soins qu’il se doit ? Cette difficulté ramenée à mon sujet peut s’énoncer en ces termes.

« Trouver une forme d’association qui défende & protège de toute la force commune la personne & les biens de chaque associé, & par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même & reste aussi libre qu’auparavant ? » Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution.

Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l’acte, que la moindre modification les rendrait vaines & de nul effet ; en sorte que, bien qu’elles n’aient peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises & reconnues ; jusqu’à ce que, le pacte social étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits & reprenne sa liberté naturelle, en perdant la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça.
Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté : Car premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, & la condition étant égale pour tous, nul n’a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.

De plus, l’aliénation se faisant sans réserve, l’union est aussi parfaite qu’elle peut l’être & nul associé n’a plus rien à réclamer : Car s’il restait quelques droits aux particuliers, comme il n’y aurait aucun supérieur commun qui put prononcer entre eux & le public, chacun étant en quelque point son propre juge prétendrait bientôt l’être en tous, l’état de nature subsisterait, & l’association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine.

Enfin chacun se donnant à tous ne se donne à personne, & comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, & plus de force pour conserver ce qu’on a.

Si donc on écarte du pacte social ce qui n’est pas de son essence, on trouvera qu’il se réduit aux termes suivants. Chacun de nous met en commun sa personne & toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; & nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout.

A l’instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral & collectif composé d’autant de membres que l’assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie & sa volonté. Cette personne publique qui se forme ainsi par l’union de toutes les autres prenait autrefois le nom de Cité, & prend maintenant celui de République ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres Etat quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables. A l’égard des associés ils prennent collectivement le nom de peuple, & s’appellent en particulier Citoyens comme participants à l’autorité souveraine, & Sujets comme soumis aux lois de l’Etat. Mais ces termes se confondent souvent & se prennent l’un pour l’autre ; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont employés dans toute leur précision.

 

Rousseau, Du contrat social, 1762
> Texte intégral : Paris, F. Alcan, 1896

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Société et communautés

 

Le mythe de l'androgyne, Platon, Le banquet

Jadis la nature humaine était bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui. D'abord il y avait trois sortes d'hommes : les deux sexes qui subsistent encore, et un troisième composé de ces deux-là ; il a été détruit, la seule chose qui en reste c'est le nom. Cet animal formait une espèce particulière et s'appelait androgyne, parce qu'il réunissait le sexe masculin et le sexe féminin ; mais il n'existe plus, et son nom tenu pour infamant. En second lieu, tous les hommes présentaient la forme ronde ; ils avaient le dos et les côtes rangés en cercle, quatre bras, quatre jambes, deux visages attachés à un cou rond, et parfaitement semblables ; une seule tête qui réunissait ces deux visages opposés l'un à l'autre ; quatre oreilles, deux sexes, et le reste dans la même proportion. Ils marchaient adoptant une station droite, comme nous, et sans avoir besoin de se tourner pour prendre tous les chemins qu'ils voulaient. Quand ils voulaient aller plus vite, ils s'appuyaient successivement sur leurs huit membres, et s'avançaient rapidement par un mouvement circulaire, comme ceux qui, les pieds en l'air, font la roue. La différence qui se trouve entre ces trois espèces d'hommes vient de la différence de leurs principes. Le sexe masculin est produit par le soleil, le féminin par la terre ; et celui qui est composé des deux autres par la lune, qui participe de la terre et du soleil. Ils tenaient de ces principes leur forme et leur manière de se mouvoir, qui est sphérique. Leurs corps étaient robustes et vigoureux et leurs courages élevés ; ce qui leur inspira l'audace de monter jusqu'au ciel et de combattre contre les dieux, ainsi qu'Homère l'écrit d'Ephialtès et d'Otus. C’est alors que Zeus examina avec les dieux le parti qu'il fallait prendre. L'affaire n'était pas sans difficulté : les dieux ne voulaient pas anéantir les hommes, comme autrefois les géants, en les foudroyant, car alors le culte et les sacrifices que les hommes leur offraient auraient disparu ; mais, d'un autre côté, ils ne pouvaient supporter une telle insolence. Enfin, après de longues réflexions, Zeus s'exprima en ces termes : «Je crois avoir trouvé, dit-il, un moyen de conserver les hommes et de les rendre plus retenus, c'est de diminuer leurs forces. Je les séparerai en deux : par là, ils deviendront faibles ; et nous aurons encore un autre avantage, ce sera d'augmenter le nombre de ceux qui nous servent : ils marcheront droits, soutenus de deux jambes seulement ; et si, après cette punition, ils conservent leur audace impie et ne veulent pas rester en repos, je les séparerai de nouveau, et ils seront réduits à marcher sur un seul pied, comme ceux qui dansent sur des outres à la fête de Bacchus ». 2 Après cette déclaration, le dieu fit la séparation qu'il venait de résoudre ; et il la fit de la manière que l'on coupe les œufs lorsqu'on veut les saler, ou qu'avec un cheveu on les divise en deux parties égales. Il commanda ensuite à Apollon de guérir les plaies, et de placer le visage et la moitié du cou du côté où la séparation avait été faite : afin que la vue de ce châtiment les rendît plus modestes. Apollon mit le visage du côté indiqué, et ramassant les peaux coupées sur ce qu'on appelle aujourd'hui le ventre, il les réunit à la manière d'une bourse que l'on ferme, n'y laissant au milieu qu'une ouverture qu'on appelle nombril. Quant aux autres plis, qui étaient en très grand nombre, il les polit, et façonna la poitrine avec un instrument semblable à celui dont se servent les cordonniers pour polir le cuir, et laissa seulement quelques plis sur le ventre et le nombril, comme des souvenirs de l'ancien châtiment. Cette division étant faite, chaque moitié cherchait à s’unir de nouveau avec celle dont elle avait été séparée ; et, lorsqu'elles se trouvaient toutes les deux, s’enlaçaient mutuellement, ardamment, dans le désir de se confondre à nouveau en un seul être, qu'elles finissaient par mourir de faim et d'inaction, ne voulant rien faire l'une sans l'autre. Quand l'une des deux moitiés périssait, celle qui subsistait en cherchait une autre, à laquelle elle s'unissait de nouveau, soit que ce fût la moitié d'une femme entière, ce que nous appelons maintenant une femme, soit que ce fût une moitié d'homme : et ainsi l’espèce s’éteignait. Mais Zeus, pris de pitié, imagine un autre expédient : il met par-devant les organes sexuels, car auparavant ils étaient par derrière : on concevait et l'on répandait la semence, non l'un dans l'autre, mais à terre ; comme les cigales. Zeus mit donc les organes par-devant, et, de cette manière, il rendit possible un engendrement mutuel, l’organe mâle pouvant pénétrer dans l’organe femelle. Si, dans l’accouplement, un homme s’unissait à une femme, des enfants en étaient le fruit, et l’espèce se perpétuerait. En revanche, si le mâle venait à s'unir au mâle, la satiété les séparait bientôt, et, se calmant, se tourneraient vers l’action et ils se préoccuperaient d’autre chose dans l’existence. De là vient l'amour que nous avons naturellement les uns pour les autres : il nous ramène à notre nature primitive, il fait tout pour réunir les deux moitiés et pour nous rétablir dans notre ancienne perfection, pour guérir notre nature humaine. Chacun de nous n'est donc qu'une moitié d'homme qui a été séparée de son tout de la même manière qu'on coupe une sole en deux. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés. Les hommes qui proviennent de la séparation de ces êtres composés qu'on appelait androgynes aiment les femmes ; et la plupart des hommes qui trompent leur femme appartiennent à cette espèce, à laquelle appartiennent aussi les femmes qui aiment les hommes et trompent leur mari. Mais les femmes qui proviennent de la séparation des femmes primitives ne font pas grande attention aux hommes, et sont plus portées vers les femmes : à cette espèce appartiennent les lesbiennes. De même, les hommes qui proviennent de la séparation des hommes primitifs cherchent le sexe masculin. Tant qu'ils sont jeunes, ils aiment les hommes : ils se plaisent à coucher avec eux et à être dans leurs bras : ils sont les premiers parmi les adolescents et les adultes, comme étant d'une nature beaucoup plus mâle. C'est bien à tort qu'on les accuse d'être sans pudeur, car ce n'est pas faute de pudeur qu'ils agissent ainsi ; c'est parce qu'ils ont une âme forte, un courage mâle et un caractère viril qu'ils recherchent leurs semblables : et ce qui le prouve, c'est qu'avec l'âge ils se montrent plus capables que les autres à servir l'Etat. Devenus hommes, à leur tour ils aiment les jeunes gens ; et s'ils se marient, s'ils ont des enfants, ce n'est pas que la nature les y porte, c'est que la loi les y contraint. Ce qu'ils aiment, c'est de passer leur vie les uns avec les autres dans le célibat. Que les hommes de ce caractère aiment ou soient aimés, leur unique but est de se réunir à qui leur ressemble. Lorsqu'il arrive à celui qui aime les jeunes gens ou à tout autre de rencontrer sa moitié, la sympathie, l'amitié, l'amour les saisit l'un et l'autre d'une manière si merveilleuse qu'ils ne veulent plus en quelque sorte se séparer, ne fût-ce qu’un moment. Ces mêmes hommes, qui passent toute la vie ensemble, ne sauraient dire ce qu'ils veulent l'un de l'autre ; car, s'ils trouvent tant de douceur à vivre de la sorte, il ne paraît pas que les plaisirs des sens en soient la cause. 3 Evidemment leur âme désire quelque autre chose qu'elle ne peut exprimer, mais qu'elle devine et qu'elle donne à entendre

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Huis Clos, Sartre, Texte intégral PDF

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Huis Clos est l’une des plus belles pièces de Sartre. Elle est aussi la plus jouée de son oeuvre de théatre. Sartre y traite de la question du rapport à autrui (ou intersubjectivité),

L’action se déroule en enfer, un enfer très ressemblant du monde réel. Trois personnages se retrouvent dans ce microcosme. De prime abord sans lien entre eux, il s’avère que leurs histoires sont intimement liées, les uns aliénant les autres, amenant à la fameuse conclusion de l’un des personnages (Garcin) : l’enfer, c’est les autres.

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