L'extraordinaire ( en cours de modification)

Entrée dans le thème

 

Objectifs :

  • Aborder le thème
  • Cerner quelques problématiques liées au thème
  • Travailler les notions de culture générale et expression.

Sans titre 7

SOMMAIRE

 

I.Extraordinaire et quotidien

Texte introductif : Bruce Bégout, La Découverte du quotidien, 2010

a) Quotidien / Quelles visions du quotidien ?

CORPUS LIVRES SUGGERES QUESTIONS
1.« La vie par procuration », Goldman  

Quelle vision du quotidien chaque document propose-t-il ? Justifiez votre réponse.

2.Article «  quotidienneté », Encyclopedia Universalis, Henri Lefebvre Les choses, Pérec Montrez en quoi le tableau de Hopper pourrait illustrer chaque document.
3. Les choses, Perec     
4« Room in New-York », Hopper    

 

 

                  b) Quotidien et rupture, quotidien et désir de rupture

CORPUS LIVRES SUGGERES

 

FILMS SUGGERES

 

QUESTIONS
" Le quotidien urbain", Thierry Paquot Mme Bovary, Flaubert

Sur la route de Madison, Clint Eastwood

 

Comment se manifeste chez l'individu et dans les sociétés le désir de rupture
" Déjeuner du matin", Prévert  

Matrix, Wachowski

Cette rupture est-elle souhaitable, nécessaire?
Mme Bovary, Flaubert   Alice au pays des merveilles  
    Le désert des tartares, Buzzati  

 

c) Un quotidien extraordinaire 

 

CORPUS LIVRES SUGGERES QUESTIONS DOCUMENT COMPLEMENTAIRE
Perec, «  L’infraordinaire » Le parti-pris des choses, Ponge Le quotidien peut-il être source de fascination et concurrencer ce qu’on appelle traditionnellement l’extraordinaire ?
 
Vidéo "Norman fait les courses"
La première gorgée de Bière, Delerm Parfums, Claudel    
Françoise Héritier, «  Le sel de la vie »      
«  La raie », Chardin      

 

II.Surenchère et banalisation

 

CORPUS LIVRES SUGGERES QUESTIONS
Maurice Blanchot «  La parole quotidienne » (p. 101    
Yannick Villedie « sensationnalisme et journalisme scientifique"    
Arendt " La banalisation du mal"    

 

III.Extraordinaire et catastrophe

IV.Extraordinaire inexplicable

 

CORPUS LIVRES SUGGERES QUESTIONS
 Serge Joncour, L’Idole Le K, Buzzati  
 Marie Darrieussecq, Truismes La métamorphose, Kafka  
     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Etude de la nouvelle Le veston ensorcelé, Buzzati

 

Objectifs:

  • Repérer et analyser les thématiques figurant dans la carte heuristique du cours précédent.
  • Travailler sur les registres
  • Résumer un texte

 

Le veston ensorcelé

 

 

Bien que j'apprécie l'élégance vestimentaire, je ne fais guère attention, habituellement, à la perfection plus ou moins grande avec laquelle sont coupés les complets de mes semblables.

Un soir pourtant, lors d'une réception dans une maison de Milan, je fis la connaissance d'un homme qui paraissait avoir la quarantaine et qui resplendissait littéralement à cause de la beauté linéaire[1], pure, absolue de son vêtement.

Je ne savais pas qui c'était, je le rencontrais pour la première fois et pendant la présentation, comme cela arrive toujours, il m'avait été impossible d'en comprendre le nom. Mais à un certain moment de la soirée je me trouvai près de lui et nous commençâmes à bavarder. Il semblait être un homme poli et fort civil avec toutefois un soupçon de tristesse. Avec une familiarité peut-être exagérée - si seulement Dieu m'en avait préservé ! - je lui fis compliments pour son élégance ; et j'osai même lui demander qui était son tailleur.

L'homme eut un curieux petit sourire, comme s'il s'était attendu à cette question.

« Presque personne ne le connaît, dit-il, et pourtant c'est un grand maître. Mais il ne travaille que lorsque ça lui chante. Pour quelques clients seulement.

-        De sorte que moi… ?

-        Oh ! vous pouvez essayer, vous pouvez toujours. Il s'appelle Corticella, Alfonso Corticella, rue Ferrara, au 17.

-        Il doit être très cher, j'imagine.

-        Je le pense, oui, mais à vrai dire je n'en sais rien. Ce costume, il me l'a fait il y a trois ans et il ne m'a pas encore envoyé sa note.

-        Corticella ? rue Ferrara, au 17, vous avez dit ?

-        Exactement », répondit l'inconnu.

Et il me planta là pour se mêler à un autre groupe.

Au 17 de la rue Ferrara je trouvai une maison comme tant d'autres, et le logis d'Alfonso Corticella ressemblait à celui des autres tailleurs. Il vint en personne m'ouvrir la porte. C'était un petit vieillard aux cheveux noirs qui étaient sûrement teints.

À ma grande surprise, il ne fit aucune difficulté. Au contraire il paraissait désireux de me voir devenir son client. Je lui expliquai comment j'avais eu son adresse, je louai[2] sa coupe et lui demandai de me faire un complet. Nous choisîmes un peigné gris puis il prit mes mesures et s'offrit de venir pour l'essayage, chez moi. Je lui demandai son prix. Cela ne pressait pas, me répondit-il, nous nous mettrions toujours d'accord. Quel homme sympathique ! pensai-je tout d'abord. Et pourtant, plus tard, comme je rentrais chez moi, je m'aperçus que le petit vieux m'avait produit un malaise (peut-être à cause de ses sourires trop insistants et trop doucereux[3]). En somme je n'avais aucune envie de le revoir. Mais désormais le complet était commandé. Et quelque vingt jours plus tard il était prêt.

Quand on me le livra, je l'essayai, pour quelques secondes, devant mon miroir. C'était un chef-d'œuvre. Mais je ne sais trop pourquoi, peut-être à cause du souvenir du déplaisant petit vieux, je n'avais aucune envie de le porter. Et des semaines passèrent avant que je me décide.

Ce jour-là, je m'en souviendrai toujours. C'était un mardi d'avril et il pleuvait. Quand j'eus passé mon complet, pantalon, gilet et veston, je constatai avec plaisir qu'il ne me tiraillait pas et ne me gênait pas aux entournures comme le font toujours les vêtements neufs. Et pourtant il tombait à la perfection.

Par habitude je ne mets rien dans la poche droite de mon veston, mes papiers je les place dans la poche gauche. Ce qui explique pourquoi ce n'est que deux heures plus tard, au bureau, en glissant par hasard ma main dans la poche droite, que je m'aperçus qu'il y avait un papier dedans. Peut-être la note du tailleur ?

Non. C'était un billet de dix mille lires.

Je restai interdit. Ce n'était certes pas moi qui l'y avais mis. D'autre part il était absurde de penser à une plaisanterie du tailleur Corticella. Encore moins à un cadeau de ma femme de ménage, la seule personne qui avait eu l'occasion de s'approcher du complet après le tailleur. Est-ce que ce serait un billet de la Sainte-Farce[4] ? Je le regardai à contre-jour, je le comparai à d'autres. Plus authentique que lui, c'était impossible.

L'unique explication, une distraction de Corticella. Peut-être qu'un client était venu lui verser un acompte, à ce moment-là il n'avait pas son portefeuille et, pour ne pas laisser traîner le billet, il l'avait glissé dans mon veston pendu à un cintre. Ce sont des choses qui peuvent arriver.

J'écrasai la sonnette pour appeler ma secrétaire. J'allais écrire un mot à Corticella et lui restituer cet argent qui n'était pas à moi. Mais, à ce moment, et je ne saurais en expliquer la raison, je glissai de nouveau ma main dans ma poche.

« Qu'avez-vous, monsieur ? Vous ne vous sentez pas bien ? » me demanda la secrétaire qui entrait alors.

J'avais dû pâlir comme la mort. Dans la poche mes doigts avaient rencontré les bords d'un morceau de papier qui n'y était pas quelques instants avant.

« Non, non, ce n'est rien, dis-je, un léger vertige. Ça m'arrive parfois depuis quelque temps. Sans doute un peu de fatigue. Vous pouvez aller, mon petit, j'avais à vous dicter une lettre mais nous le ferons plus tard. »

Ce n'est qu'une fois la secrétaire sortie que j'osai extirper la feuille de ma poche. C'était un autre billet de dix mille lires. Alors, je fis une troisième tentative. Et un troisième billet sortit.

Mon cœur se mit à battre la chamade. J'eus la sensation de me trouver entraîné, pour des raisons mystérieuses, dans la ronde d'un conte de fées comme ceux que l'on raconte aux enfants et que personne ne croit vrais.

Sous le prétexte que je ne me sentais pas bien, je quittai mon bureau et rentrai à la maison. J'avais besoin de rester seul. Heureusement la femme qui faisait mon ménage était déjà partie. Je fermai les portes, baissai les stores et commençai à extraire les billets l'un après l'autre aussi vite que je le pouvais, de la poche qui semblait inépuisable.

Je travaillai avec une tension spasmodique[5] des nerfs dans la crainte de voir cesser d'un moment à l'autre le miracle. J'aurais voulu continuer toute la soirée, toute la nuit jusqu'à accumuler des milliards. Mais à un certain moment les forces me manquèrent.

Devant moi il y avait un tas impressionnant de billets de banque. L'important maintenant était de les dissimuler, pour que personne n'en ait connaissance. Je vidai une vieille malle pleine de tapis et, dans le fond, je déposai par liasses les billets que je comptais au fur et à mesure. Il y en avait largement pour cinquante millions.

Quand je me réveillai le lendemain matin, la femme de ménage était là, stupéfaite de me trouver tout habillé sur mon lit. Je m'efforçai de rire, en lui expliquant que la veille au soir j'avais bu un verre de trop et que le sommeil m'avait surpris à l'improviste.

Une nouvelle angoisse : la femme se proposait pour m'aider à enlever mon veston afin de lui donner au moins un coup de brosse.

Je répondis que je devais sortir tout de suite et que je n'avais pas le temps de me changer. Et puis je me hâtai vers un magasin de confection pour acheter un vêtement semblable au mien en tous points ; je laisserai le nouveau aux mains de ma femme de ménage ; le mien, celui qui ferait de moi en quelques jours un des hommes les plus puissants du monde, je le cacherai en lieu sûr.

Je ne comprenais pas si je vivais un rêve, si j'étais heureux ou si au contraire je suffoquais sous le poids d'une trop grande fatalité. En chemin, à travers mon imperméable, je palpais continuellement l'endroit de la poche magique. Chaque fois je soupirais de soulagement. Sous l'étoffe le réconfortant froissement du papier-monnaie me répondait.

Mais une singulière coïncidence refroidit mon délire joyeux. Sur les journaux du matin de gros titres ; l'annonce d'un cambriolage survenu la veille occupait presque toute la première page. La camionnette blindée d'une banque qui, après avoir fait le tour des succursales, allait transporter au siège central les versements de la journée, avait été arrêtée et dévalisée rue Palmanova par quatre bandits. Comme les gens accouraient, un des gangsters, pour protéger sa fuite, s'était mis à tirer. Un des passants avait été tué. Mais c'est surtout le montant du butin qui me frappa : exactement cinquante millions (comme les miens).

Pouvait-il exister un rapport entre ma richesse soudaine et le hold-up de ces bandits survenu presque en même temps ? Cela semblait ridicule de le penser. Et je ne suis pas superstitieux. Toutefois l'événement me laissa très perplexe[6].

Plus on possède et plus on désire. J'étais déjà riche, compte tenu de mes modestes habitudes. Mais le mirage d'une existence de luxe effréné m'éperonnait[7]. Et le soir même je me remis au travail. Maintenant je procédais avec plus de calme et les nerfs moins tendus. Cent trente-cinq autres millions s'ajoutèrent au trésor précédent.

Cette nuit-là je ne réussis pas à fermer l'œil. Était-ce le pressentiment d'un danger ? Ou la conscience tourmentée de l'homme qui obtient sans l'avoir méritée une fabuleuse fortune? Ou une espèce de remords confus ? Aux premières heures de l'aube je sautai du lit, m'habillai et courus dehors en quête d'un journal.

Comme je lisais, le souffle me manqua. Un terrible incendie provoqué par un dépôt de pétrole qui s'était enflammé avait presque complètement détruit un immeuble dans la rue de San Cloro, en plein centre. Entre autres, les coffres d'une grande agence immobilière qui contenaient plus de cent trente millions en espèces avaient été détruits. Deux pompiers avaient trouvé la mort en combattant le sinistre.

Dois-je maintenant énumérer un par un tous mes forfaits[8] ? Oui, parce que désormais je savais que l'argent que le veston me procurait venait du crime, du sang, du désespoir, de la mort, venait de l'enfer. Mais insidieusement ma raison refusait railleusement d'admettre une quelconque responsabilité de ma part. Et alors la tentation revenait, et alors ma main (c'était tellement facile) se glissait dans ma poche et mes doigts, avec une volupté soudaine, étreignaient les coins d'un billet toujours nouveau. L'argent, le divin argent !

Sans quitter mon ancien appartement (pour ne pas attirer l'attention) je m'étais acheté en peu de temps une grande villa, je possédais une précieuse collection de tableaux, je circulais en automobile de luxe et, après avoir quitté mon emploi « pour raison de santé », je voyageais et parcourais le monde en compagnie de femmes merveilleuses.

Je savais que chaque fois que je soutirais de l'argent de mon veston, il se produisait dans le monde quelque chose d'abject[9] et de douloureux. Mais c'était toujours une concordance vague, qui n'était pas étayée[10] par des preuves logiques. En attendant, à chacun de mes encaissements, ma conscience se dégradait, devenait de plus en plus vile. Et le tailleur ? Je lui téléphonai pour lui demander sa note mais personne ne répondit. Via Ferrara, on me dit qu'il avait émigré, il était à l'étranger, on ne savait pas où. Tout conspirait pour me démontrer que, sans le savoir, j'avais fait un pacte avec le démon.

Cela dura jusqu'au jour où dans l'immeuble que j'habitais depuis de longues années, on découvrit un matin une sexagénaire retraitée asphyxiée par le gaz ; elle s'était tuée parce qu'elle avait perdu les trente mille lires de sa pension qu'elle avait touchée la veille (et qui avaient fini dans mes mains).

Assez, assez ! pour ne pas m'enfoncer dans l'abîme, je devais me débarrasser de mon veston. Mais non pas en le cédant à quelqu'un d'autre, parce que l'opprobre[11] aurait continué (qui aurait pu résister à un tel attrait ?). Il devenait indispensable de le détruire.

J'arrivai en voiture dans une vallée perdue des Alpes. Je laissai mon auto sur un terre-plein herbeux et je me dirigeai droit sur le bois. Il n'y avait pas âme qui vive. Après avoir dépassé le bourg, j'atteignis le gravier de la moraine[12]. Là, entre deux gigantesques rochers, je tirai du sac tyrolien l'infâme veston, l'imbibai d'essence et y mis le feu. En quelques minutes il ne resta que des cendres.

Mais à la dernière lueur des flammes, derrière moi (à deux ou trois mètres aurait-on dit, une voix humaine retentit : « Trop tard, trop tard ! » Terrorisé, je me retournai d'un mouvement brusque comme si un serpent m'avait piqué. Mais il n'y avait personne en vue. J'explorai tout alentour, sautant d'une roche à l'autre, pour débusquer le maudit qui me jouait ce tour. Rien. Il n'y avait que des pierres.

Malgré l'épouvante que j'éprouvais, je redescendis dans la vallée, avec une sensation de soulagement. Libre finalement. Et riche, heureusement.

Mais sur le talus, ma voiture n'était plus là. Et lorsque je fus rentré en ville, ma somptueuse villa avait disparu ; à sa place, un pré inculte avec l'écriteau : « Terrain communal à vendre ». Et mes comptes en banque, je ne pus m'expliquer comment, étaient complètement épuisés. Disparus de mes nombreux coffres-forts les gros paquets d'actions. Et de la poussière, rien que de la poussière, dans la vieille malle.

Désormais j'ai repris péniblement mon travail, je m'en tire à grand-peine, et ce qui est étrange, personne ne semble surpris par ma ruine subite.

Et je sais que ce n'est pas encore fini. Je sais qu'un jour la sonnette de la porte retentira, j'irai ouvrir et je trouverai devant moi ce tailleur de malheur, avec son sourire abject, pour l'ultime règlement de comptes.

 

 

Dino Buzzati, Le Veston ensorcelé,Le K. Éditions Robert Laffont.

Résumé : 

« Le Veston ensorcelé »fait partie d’un recueil de nouvelles Le K, publié en 1966.  À Milan, le narrateur, aux modestes habitudes de vie, se fait confectionner un costume, dont il a admiré la coupe impeccable sur un autre homme, par un étrange tailleur. Il se rend vite compte qu'une poche du veston est en fait une inépuisable réserve d'argent. Mais chaque retrait d'argent provoque immanquablement une catastrophe meurtrière. Torturé par sa conscience, le personnage profitera un temps d'une vie luxueuse, puis finira par brûler  le veston, mais malheureusement trop tard  : une voix inconnue le condamne. Finalement Le narrateur perd toute sa fortune et  redoute le moment où il devra s’expliquer.

Critères pour l'évaluation

Correction de la langue, concision, respect des élements essentiels, qualité de la reformulation.

Extraordinaire et quotidien/ Texte introductif  Bruce Bégout, La Découverte du quotidien, 2010

 

Le philosophe Bruce Bégout (né en 1967) étudie, dans son essai La Découverte du quotidien, la manière dont chacun perçoit le quotidien. Dans son introduction, il définit le quotidien comme un monde où tout est connu et permanent.

 

[Un quotidien permanent ]

Rien ne m’est caché dans mon environnement quotidien. Tout y est clairement déclaré. Je sais où j’habite et ce que je fais là, je reconnais les personnes et les choses qui m’entourent habituellement ; par une sorte de flair ordinaire, je comprends immédiatement ce qu’elles sont et ce qu’elles font. Le quotidien, c’est l’air le mieux connu de mon existence, cette mélodie intime que tout mon être fredonne à chaque instant de sa vie. Du cercle familial jusqu’aux espaces communs de la vie publique, je baigne dans un univers familier que rien ne peut mettre réellement en défaut. Chaque élément de ma vie quotidienne est, d’une certaine manière, transparent à ma conscience et clairement accessible à ma manipulation selon diverses gradations d’affinité qui définissent une sphère de complicité atmosphérique avec mon entourage immédiat. Dans ces circonstances, le monde quotidien représente le dernier endroit où j’aurais l’idée d’aller quérir quelque chose de secret.

Il serait donc bien dérisoire - et presque un peu grotesque d’entreprendre une découverte du quotidien. N’est-il pas le domaine même de l’évidence ? Toutefois, sitôt cette évidence convenue surgit une interrogation : le quotidien est-il aussi évident qu’il y paraît ? N’existe-t-il pas par exemple de nombreux problèmes quotidiens ? Le robinet qui fuit, les factures à payer, le lit à faire. Tous ces faits quotidiens, ne témoignent-ils pas, par leur continuel rappel à l’ordre, de tâches qui obscurcissent ce monde si évident ? À dire vrai, il n’en est rien. Le caractère problématique du quotidien (si caractère problématique il y a) ne réside pas dans ces tracasseries, car ces dernières, si ennuyeuses soient-elles, ne concernent pas vraiment la quotidienneté en elle-même. Il s’agit là, de manière plus prosaïque1, de soucis de la vie courante qui, nonobstant2 leur insistance ou leur gravité, ne la remettent pas fondamentalement en cause. On peut par conséquent affirmer que, loin de l’inquiéter, ces tracasseries lui garantissent une certaine permanence et le renforcent dans ses positions. Elles viennent perturber un ordre qui peut ainsi justement s’affirmer comme tel au grand jour et conforter son bon état de marche. Avec une certaine ruse, le quotidien enchevêtre3 l’homme dans un filet inextricable4 de petits ennuis de tous les jours dont il ne peut pas se dépêtrer et qui ne lui laissent plus le loisir de songer à son inquiétude naturelle.

La Découverte du quotidien, Paris, Éditions Allia, 2010

1 : banal. 2 : malgré. 3 : embrouille. 4 : confus, embrouillé

1. «Rien ne m’est caché dans mon environnement quotidien» (l. 1) : justifiez cette affirmation de l’auteur en vous appuyant sur le 1er paragraphe. 

2. Quels problèmes rencontre-t-on au quotidien ? Faut-il s’en inquiéter ? Pourquoi ? 

3. Selon vous, l’auteur a-t-il une vision positive ou négative du quotidien ? Justifiez votre réponse.

 

 

Sommaire

 

I.Extraordinaire et quotidien / 1 . « La vie par procuration », Goldman

 

 

Elle met du vieux pain sur son balcon 
Pour attirer les moineaux les pigeons 
Elle vit sa vie par procuration 
Devant son poste de télévision 

Lever sans réveil, avec le soleil 
Sans bruit, sans angoisse, la journée se passe 
Repasser, poussière, y a toujours à  faire 
Repas solitaire, en point de repère 

La maison si nette, qu'elle en est suspecte 
Comme tous ces endroits où l'on ne vit pas 
Les êtres ont cédé, perdu la bagarre 
Les choses ont gagné, c'est leur territoire 

Le temps qui nous casse, ne la change pas 
Les vivants se fanent, mais les ombres pas 
Tout va, tout fonctionne, sans but sans pourquoi 
D'hiver en automne, ni fièvre ni froid 

Jean-Jacques Goldman - La vie par procuration (Live)

I.Extraordinaire et quotidien /2.Article «  quotidienneté »,encyclopedia Universalis, Henri Lefebvre

 

 

Il y eut toujours une vie quotidienne, bien que fort différente de la nôtre. Cependant, le quotidien est toujours un caractère répétitif plus ou moins voilé par les obsessions et les craintes. Et l'on découvre alors le grand problème de la répétition, l'un des plus difficiles qui se posent. Le quotidien se situe au croisement des deux modalités de la répétition ; le cyclique, dominant dans la nature, et le linéaire, dominant dans les processus rationnels. Le quotidien implique d'un côté des cycles (les nuits et les jours, les saisons et les récoltes, l'activité et le repos, la faim et sa satisfaction, le désir et son assouvissement, la vie et la mort) et de l'autre des gestes répétitifs, ceux du travail, ceux de la consommation.

Dans la modernité, le second aspect (la répétition) tend à masquer, écraser le premier. Le quotidien impose sa monotonie. Il est l'invariant des variations qu'il enveloppe. Les jours se suivent et se ressemblent, et cependant – c'est la contradiction que renferme la quotidienneté – tout change. Mais le changement est programmé : l'obsolescence est voulue. La production prévoit la reproduction, produit les changements eux-mêmes. De sorte qu'une impression de vitesse se superpose à l'impression de monotonie. Les uns crient à l'accélération du temps, les autres à la stagnation. Tous ont raison.

 

I.Extraordinaire et quotidien /3. Les choses, Perec 

 

« Monde sans souvenirs, sans mémoire. Du temps passa encore, des jours et des semaines désertiques, qui ne comptaient pas. Ils ne se connaissaient plus d’envie. Monde indifférent. Des trains arrivaient, des navires accostaient au port, débarquaient des machines- outils, des médicaments, des roulements à bille, chargeaient des phosphates, de l’huile. Des camions chargés de paille traversaient la ville, gagnaient le Sud où régnait la disette. Leur vie continuait, identique : des heures de classe, des express à la Régence, des vieux films le soir, des journaux, des mots croisés. Ils étaient des somnambules. Ils ne savaient plus ce qu’ils voulaient. Ils étaient dépossédés. Il leur semblait maintenant que, jadis – et ce jadis chaque jour reculait davantage dans le temps, comme si leur histoire antérieure basculait dans la légende, dans l’irréel ou dans l’informe – jadis, ils avaient eu au moins la frénésie d’avoir. Cette exigence, souvent, leur avait tenu lieu d’existence. Ils s’étaient sentis tendus en avant, impatients, dévorés de désirs. Et puis ? Qu’avaient-ils fait ? Que s’était- il passé ? Quelque chose qui ressemblait à une tragédie tranquille, très douce, s’installait au cœur de leur vie ralentie. Ils étaient perdus dans les décombres d’un très vieux rêve, dans des débris sans forme. Il ne restait rien. Ils étaient à bout de course, au terme de cette trajectoire ambiguë qui avait été leur vie pendant six ans, au terme de cette quête indécise qui ne les avait menés nulle part, qui ne leur avait rien appris. 

 


 

I.Extraordinaire et quotidien /4. « Chambre à New-York », Hopper

Chambre a new york

b)Quotidien et rupture, quotidien et désir de rupture/1 .  « Le quotidien urbain », Thierry Paquot

La Fête de la musique, pour prendre un exemple qui adoucit les mœurs, casse les habitudes et donne un autre tempo à chaque quartier. Du reste, n'importe quelle fête confère à la ville un nouveau visage, une nouvelle ambiance. Ce qu'atteste l'expression "faire la fête" qui marque bien une rupture avec la routine et sous-entend un excès ("ce soir, tant pis, je ne me coucherai pas à 22 heures, c'est exceptionnel..."). Il y a donc de nombreuses manières, agréables ou non, de rompre avec le quotidien urbain. Ces discontinuités imposées ou voulues ne devraient pas être vécues comme des dérangements, mais comme l'occasion de "remettre les pendules à l'heure", c'est grâce à une discontinuité que l'on peut apprécier un retour à une continui.

D'une certaine façon, l'imprévu - le désordre - participe au retour à l'ordre. Au cours de la période médiévale, le charivari, le carnaval ou la foire sont des pauses indispensables au fonctionnement des sociétés. Ils jouent le rôle de soupapes de sécurité et, malgré les licences et autres débordements qu'ils autorisent, facilitent le solde en quelque sorte des contradictions sociales et le redémarrage plus serein des activités de la cité. Jean Duvignaud l'admet : "Nous dirons que la fête comme la transe permettent à l'homme et aux collectivités de surmonter la "normalité" et d'atteindre à cet état ou tout devient possible, parce que l'homme n'est plus en l'homme mais dans une nature qu'il achève par son expérience, formulée ou non." Mais, avec la globalisation, les fêtes deviennent un élément du dispositif de marchandisation de la ville (quelle ville n'a pas "son" festival?) ou sont téléguidées par les autorités et se muent en commémorations. L'esprit de le fête, l'insouciance, l'irrespect des règles, le déconcertant, le jouissif ne peuvent pas être spectacularisés et sponsorisés, aussi de nouvelles formes de fêtes se manifestent-elles et correspondent non plus à l'espace de la ville "historique", mais à l'urbain qui l'enveloppe de ses excroissances incontrôlées.

 

 

 

 

 

2.« Déjeuner du matin », Prévert

 

Il a mis le café
Dans la tasse
Il a mis le lait
Dans la tasse de café
Il a mis le sucre
Dans le café au lait
Avec la petite cuiller
Il a tourné
Il a bu le café au lait
Et il a reposé la tasse
Sans me parler
Il a allumé
Une cigarette
Il a fait des ronds
Avec la fumée
Il a mis les cendres
Dans le cendrier
Sans me parler
Sans me regarder
Il s’est levé
Il a mis
Son chapeau sur sa tête
Il a mis
Son manteau de pluie
Parce qu’il pleuvait
Et il est parti
Sous la pluie
Sans une parole
Sans me regarder
Et moi j’ai pris
Ma tête dans ma main
Et j’ai pleuré.

 

3.Mme Bovary, Flaubert

 

Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l'horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pousserait jusqu'à elle, vers quel rivage il la mènerait, s'il était chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé d'angoisses ou plein de félicités jusqu'aux sabords. Mais, chaque matin, à son réveil, elle l'espérait pour la journée, et elle écoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s'étonnait qu'il ne vînt pas; puis, au coucher du soleil, toujours plus triste, désirait être au lendemain.

Le printemps reparut. Elle eut des étouffements aux premières chaleurs, quand les poiriers fleurirent. Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien de semaines lui restaient pour arriver au mois d'octobre, pensant que le marquis d'Andervilliers, peut-être, donnerait encore un bal à la Vaubyessard. Mais tout septembre s'écoula sans lettres ni visites.

Après l'ennui de cette déception, son cœur de nouveau resta vide, et alors la série des mêmes journées recommença.

Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file toujours pareilles, innombrables, et n’apportant rien ! Les autres existences, si plates qu’elles fussent, avaient du moins la chance d’un événement. Une aventure amenait parfois des péripéties à l’infini, et le décor changeait. Mais, pour elle, rien n’arrivait, Dieu l’avait voulu ! L’avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte bien fermée.

Elle abandonna la musique, pourquoi jouer ? qui l’entendrait ? Puisqu’elle ne pourrait jamais, en robe de velours à manches courtes, sur un piano d’Érard, dans un concert, battant de ses doigts légers les touches d’ivoire, sentir, comme une brise, circuler autour d’elle un murmure d’extase, ce n’était pas la peine de s’ennuyer à étudier. Elle laissa dans l’armoire ses cartons à dessin et la tapisserie. À quoi bon ? À quoi bon ? La couture l’irritait.

— J’ai tout lu, se disait-elle.

Et elle restait à faire rougir les pincettes, ou regardant la pluie tomber".

 

Gustave Flaubert – Madame Bovary (1857), 1e partie, chapitre IX.

  1. Relisez le premier paragraphe et comparez l’attitude d’Emma au réveil et à la fin de la journée : qu’en déduisez-vous ?
  2. Relevez, dans les lignes 7 à 20, trois phrases qui expriment l’ennui de la jeune femme.
  3. Quel sentiment éprouve-t-elle à la fin de l’extrait ? Justifiez votre réponse.

 

 

c)Un quotidien extraordinaire

 

Le quotidien peut-il être source de fascination et concurrencer ce qu’on appelle traditionnellement l’extraordinaire ?

Corpus

 

 

 

 

 

Document complémentaire : vidéo Norman fait les courses

Lecture suggérée : Le parti-pris des  choses, Ponge

 

http://www.ubri.fr/cours/images/trondheim01.jpg
http://www.unehistoiredesarts.fr/images/big/chardin.jpg

 

d)Relativiser l’extraordinaire et l’ordinaire

 

  • Corpus

1.Into the wild

2.Les chemins de l’école, document France5

3.Le livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa

4.Les sociologies du quotidien et la mélancolie, Alessandra Cicarelli

 

Les sociologies du quotidien et la mélancolie, Alessandra Cicarelli

Parfois, il peut arriver que la quiétude du quotidien soit troublée par l’apparition d’un événement. L’événement est ce qui vient rompre le quotidien. Mais il s’agit là d’une rupture qui procède à partir du quotidien même, car c’est à l’intérieur du quotidien que l’événement se produit, il ne le brise pas définitivement, il le perturbe, le suspend. L’événement introduit de la dynamique dans le cadre statique du quotidien, il crée une tension, une torsion.

Il s’agit ici d’essayer de clarifier ce rapport entre la banalité du quotidien et l’étrangeté de l’événement, tout en reconnaissant dans cette tension un des fils conducteurs de cette recherche.

On peut noter l’existence d’une relation dialogique entre quotidien et événement.

Le quotidien se présente comme horizon nécessaire à l’événement : c’est au sein du quotidien que l’événement surgit et trouve son inscription. Comme le pinceau trace un trait de couleur sur la toile, le trait de couleur apparaît et en apparaissant, il fait apparaître et tranche avec le fond blanc de la toile ; de la même façon, la couleur de l’événement survient dans la grisaille du quotidien et par effet de contraste lui donne une visibilité.

L’événement n’est pas sans conséquence sur le quotidien, il vient le perturber, le bousculer, le bouleverser, mais il ne vient pas le détruire. Le quotidien s’interrompt, puis progressivement se réinstalle, il reprend ses droits, et même si c’est un quotidien transformé qui revient, c’est toujours le quotidien.

Considérons le coup de foudre amoureux pour donner un exemple, il fait événement dans la vie du célibataire et, s’il dure, peut aboutir à l’instauration d’un nouveau quotidien, le quotidien d’une vie de couple.

 On peut aussi renverser la perspective et considérer que l’événement se présente parfois comme le cadre du quotidien. C’est ce qui se passe à chaque fois que l’événement est suffisamment important pour fonder une nouvelle quotidienneté.

Considérons par exemple la vie quotidienne pendant les grands événements historiques comme la guerre ou les camps d’extermination. On sait bien que malgré de tels événements, il y a bien une vie quotidienne qui se maintient. Je pense notamment à l’ouvrage de Primo Levi, Si c’est un homme (1947), qui décrit l’horreur quotidienne d’un camp d’extermination, ou encore un livre comme Le journal d’Anne Frank (1942-44) qui fait la chronique de ces journées de guerre du point de vue d’une enfant.

Si je reprends l’exemple de la rencontre amoureuse, la rencontre fait événement, tout est transformé dans la vie de celui qui est amoureux ; il n’en demeure pas moins que les tâches quotidiennes sont toujours là, l’amoureux continue à prendre ses repas, à travailler, à se laver, etc.

À travers ces deux exemples, j’ai voulu montrer que l’événement peut aussi servir de toile de fond au quotidien, même si progressivement l’événement finit toujours par s’effacer au profit du quotidien. On peut dire que le quotidien est de l’événement qui s’est sédimenté, qui s’est solidifié.

 

Fernando Pessoa  Le livre de l’intranquillité, p. 192-193)

 

Un homme doté de la véritable sagesse peut savourer le spectacle du monde entier en restant assis sur sa chaise, sans même savoir lire, sans parler à quiconque, rien que par l’usage de ses sens et grâce à une âme ignorant ce que c’est que d’être triste.

Monotoniser la vie, pour qu’elle ne soit jamais monotone. Rendre anodin le quotidien, pour que la plus petite chose nous devienne une distraction. »

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Au beau milieu de mon travail journalier – toujours semblable à lui-même, terne et inutile – je vois surgir brusquement l’évasion: vestiges rêvés d’îles lointaines, fêtes dans des parcs des anciens temps, d’autres paysages, d’autres sentiments, un autre moi. Mais je reconnais, entre deux écritures portées sur mon registre, que si j’avais tout cela, rien de tout cela ne m’appartiendrait. Mieux vaut, en définitive, le patron Vasques que les Rois de Songe: mieux vaut, tout compte fait, le bureau de la Rua dos Douradores que des allées se déroulant au fond de parcs impossibles. Disposant du patron Vasques, je peux savourer le songe des Rois de Songe; disposant du bureau de la Rua dos Douradores, je peux savourer la vision intérieure de paysages qui n’existent pas. Mais si j’avais les Rois de Songe, que me resterait-il comme songe? Si je possédais mes paysages impossibles, que me resterait-il d’impossible ?

 

 

Sujets d’écriture personnelle envisageables

 

  • Selon vous l’extraordinaire est-il seulement une question de regard ?
  • Selon vous, peut-on vivre l’extraordinaire au quotidien ?
  • Comment, selon vous l’extraordinaire peut-il s’inviter dans nos vies ?
  • Peut-on trouver l’extraordinaire dans l’ordinaire ?
  • Le quotidien, ce nouvel extraordinaire ?
  • Faut-il chercher à modifier son quotidien pour chercher l’extraordinaire ?

 

 

 

b)Quotidien et rupture, quotidien et désir de rupture/ Le désert des Tartares

Des phénomènes inexplicables

 

 Serge Joncour, L’Idole, 2004

Le romancier Serge Joncour (né en 1961) présente dans L’Idole l’histoire de Georges Frangin qui voit son quotidien basculer du jour au lendemain de manière inexplicable. Un jour, en sortant dans la rue, cet homme sans histoire attire le regard de la foule comme s’il était une célébrité.

 

 

 

 

 

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[ Une popularité inexplicable]

J’ai compris que j’étais devenu célèbre le jour où Naomi Machin s’est retournée sur moi dans la rue. Dans la foulée du top model un tas de gens faisaient comme elle, tous me suivaient du regard pour s’assurer que c’était bien moi. Plus loin il y eut même un bus pour me lancer des appels de phares, et des passagers dedans qui faisaient coucou ! Oui, assurément, j’étais devenu célèbre à ce point-là. Mais célèbre pourquoi je ne voyais vraiment pas.

Face à cette sensation inédite sur le coup j’ai pris peur, je me suis dit que je ferais peut-être mieux de rentrer chez moi jusqu’à nouvel ordre, attendre que le trouble se dissipe, comme pour un simple vertige ou une crise d’agoraphobie. Au moins, à mon domicile, il n’y aurait plus personne pour me reconnaître ni m’incommoder. D’autant que je vis seul et ne reçois pas. Seulement voilà, il est dans la nature de l’homme de pousser plus avant ses déséquilibres, de prolonger abondamment ses ivresses, c’est pourquoi, au lieu de de faire demi-tour, je continuai de marcher au milieu du monde et de sa reconnaissance magnifique, j’explorai cette sensation déroutante, cette grâce inédite qu’il y a à voir tout le monde s’étonner que ce soit bien vous qui passiez là.

À un moment j’eus tout de même l’astuce de prendre à droite, voir si d’aventure l’effet s’estomperait, mais, de toute évidence, dans la rue adjacente ma célébrité était toujours bien là à me dérouler le tapis rouge, là aussi les gens n’en finissaient pas de se retourner, certains allaient jusqu’à chuchoter ; mais si, c’est lui, tu vois bien que c’est lui… Je devais me rendre à l’évidence, , j’aimantais tous les regards et les circonspections béates, je faisais parler de moi.

Comme la lucidité le commande je me suis dit, bon, voyons, c’est tout de même pas banal ce qui t’arrive là, à la limite pas normal… Craignant une forme très appuyée d’hallucination collective, je me réfugiai comme sous le coup d’une urgence dans la première boutique venue, un Maxi-livres paisible sans la moindre affluence, une quasi-librairie au silence providentiel. De là, j’essayai de reprendre un à un mes esprits, me concentrant sur le curieux épisode qui venait de m’arriver. Faisant mine de m’intéresser aux livres, j’échafaudai des hypothèses sur l’origine de cette popularité inattendue, j’essayai de faire remonter telle ou telle prouesse, ou performance que j’aurais commise. Comprendre finit toujours par rassurer.

Serge Joncour, L’Idole, 2004.

 

 

 

 

 Marie Darrieussecq, Truismes, 1996

Marie Darrieussecq (née en 1967) raconte dans Truismes, son premier roman, l’histoire d’une jeune femme, employée dans une parfumerie, qui se métamorphose en truie. Dans cet extrait, la femme-truie prend peu à peu les habitudes de l’animal qu’elle est devenue. Loin d’être merveilleux, l’extraordinaire se révèle ici monstrueux.

 

 

 

 

 

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Ça sentait le fauve dans la parfumerie, mais ce n’était pas ça qui me gênait. Non, ce qui m’était pénible, avec toute cette brutalité. C’est que je ne recevais plus jamais de fleurs. Alors vous comprendrez que j’aimais à me réfugier souvent dans le square, même s’il ne fait pas de doute que je manquais là aux règles les plus élémentaires du travail. Dans le square je trouvais toujours des boutons d’or, c’était le printemps de nouveau, et je les mâchais lentement en cachette, je leur trouvais un goût de beurre et de pré gras. Je regardais les oiseaux, il y avait des moineaux, des pigeons, des étourneaux parfois, et leurs petits chants pathétiques me tiraient des larmes. Un couple de crécerelles1 nichait au-dessus de la parfumerie, je ne m’en étais jamais aperçue. Il me semblait parfois que je comprenais tout ce que les oiseaux disaient. Il y avait aussi des chats, et des chiens, les chiens aboyaient toujours en me voyant, et les chats me regardaient d’un drôle d’air. J’avais l’impression que tout le monde savait que je mangeais des fleurs. Quand l’été est venu je n’ai plus trouvé autant de fleurs et je me suis rabattue sur l’herbe tout, bêtement, et à l’automne j’ai découvert les marrons. C’est bon les marrons. Je ne prenais plus la peine de me cacher, sauf des clients qui pouvaient passer ; je m’étais rendu compte que tout le n monde s’en fichait de ce que je pouvais bien faire. Je les écorçais facilement, les marrons, mes ongles étaient devenus très durs et plus courbes qu’avant. Mes dents étaient très solides aussi, je n’aurais jamais cru ça. Le marron se fendait sous mes molaires, ça giclait en un jus pâteux et savoureux. En deux coups de dents c’était fini, il m’en fallait un autre. Un jour la dame en noir, l’amie de ma vieille cliente, m’a donné un euro. Elle croyait que j’avais faim. Ce n’était pas faux, en un sens. J’avais constamment faim, j’aurais mangé n’importe quoi. J’aurais mangé des épluchures, des fruits blets2, des glands, des vers de terre. La seule chose qui vraiment continuait à ne pas passer, c’était le jambon, et aussi le pâté, et le saucisson et le salami, tout ce qui est pourtant pratique dans les sandwichs.

Marie Darrieussecq, Truismes, 1996

1 : petits rapaces qui se nourrissent de rongeurs. 2 : presque pourris.

 

 

Le monstre : cet être extraordinaire

Le monstre au cinéma

 

 

Une tentative de classification des monstres

Le monstreLe monstre (1.78 Mo)

 

 

 

 

 

 

 

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Into the wild

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