Textes divers

Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver  qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Facebook et vos souvenirs

Avec « On this day », Facebook fait remonter vos vieux souvenirs

Que faisiez-vous il y a exactement un an ? Où étiez-vous il y a cinq ans, jour pour jour ? Avec son nouveau service « On this day », Facebook propose à ses utilisateurs de remonter dans le temps, en leur montrant à quoi ressemblait leur « mur » un an, deux ans, cinq ans plus tôt. Statuts, photos, liens partagés, mais aussi contenus dans lesquels vous avez été « tagués » remonteront à la surface, si vous le demandez. Seul l'utilisateur pourra consulter ce contenu, sauf s'il décide de le partager avec ses amis.

Cette nouvelle fonctionnalité, annoncée mardi 24 mars, est une réponse au succès grandissant d'applications, telles que Timehop, qui permet de la même façon de remonter dans le temps en allant puiser dans Facebook, mais aussi Twitter, Foursquare ou encore Instagram. Ce service, qui commence à être déployé progressivement, sera disponible pour tous les utilisateurs dans quelques jours.


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/pixels/breve/2015/03/25/avec-on-this-day-facebook-exhume-vos-vieux-souvenirs_4600636_4408996.html#P0Y4tCCRiO0LG6B0.99

 

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http://www.01net.com/

Facebook se prend pour Proust et nous propose une petite madeleine : une fonction rappelant à ses membres les bons moments du passé, publiés sur le réseau social bien évidemment. Elle s’appelle On this day (ce jour là en français).

Sur la page On this day, on pourra retrouver chaque jour des statuts, des photos, des posts d’amis et tout autre élément que l’on aura partagé les années précédentes. Par défaut, cette fonction est privée, mais il est possible de partager ces souvenirs avec son réseau. Il est aussi possible d’éditer voire de supprimer un vieux message.
On pourra partager un vieux souvenir.
agrandir la photo
Facebook a aussi veillé à ce que cette fonction ne fasse par remonter de mauvais souvenirs, comme avait pu le faire la fonction Year in Review, qui avait affiché dans « la super année » de certains internautes des photos de proches décédés. L’algorithme a donc été conçu de façon à ne pas heurter les membres du réseau. Ainsi, si une personne a été identifiée comme « mari » et que cette mention a ensuite été supprimée, l’algorithme ne fera pas remonter d’information liée à cette personne.
Pour le moment, le réseau ne compte pas monétiser cette nouvelle fonction, mais espère bien que les internautes y passeront du temps et partageront sur leur fil d’actualité (où il y a de la publicité) d’anciens souvenirs. En cours de déploiement, On this Day sera accessible sur mobile et sur le Net.
A lire aussi :
Facebook : tout ce que pouvez publier... et ce qu'il vaut mieux éviter, paru le 16/3/2015
Sources : Facebook et Techcrunch 

Le mécanisme de la mémoire chez Proust

 Recette pour la Madeleine / MairieSY via Wikimedia Commons
essai [ ]
Première partie par  [Clara-Emilia ]

 

2009-04-27  |     | 

 


« La mémoire est nécessaire à toutes les opérations de l'esprit »
Pascal

Le souvenir ramène notre passé dans le présent, nous permet de retrouver “le temps perdu”. Qu’il soit récent ou moins récent, agréable ou moins agréable, le souvenir garantit la continuité avec nous-mêmes et avec le monde autour de nous, sa perte étant synonyme de perte de soi. Quant au mécanisme à l’œuvre dans la production du souvenir, il n’a pas intéressé que les psychologues ou les philosophes, il a intéressé aussi les hommes de lettres dont Proust est de loin le plus connu. Dans l’immense Recherche du temps perdu qui est son œuvre, le souvenir « involontaire » inaugure la reconstruction du passé et aboutit à ce qu’on appelle le temps retrouvé.

Dans ce qui suit, je me propose de revenir sur les expériences fondatrices de la Recherche, en particulier sur l’expérience de la petite madeleine qui ouvre le livre et sur celle des pavés inégaux qui le clôt, afin d’en déterminer les éléments communs et les liens qu’ils contractent. Par la même occasion, une remise en question de quelques uns de ces éléments et des concepts qui les soutendent me permettra de relier différemment les éléments-clé du souvenir, d’engager l’analyse dans une voie autre que celle qu’on emprunte couramment. 

Proust, comme on le sait déjà, distingue entre la mémoire volontaire qui restitue le passé et la mémoire involontaire qui permet de revivre ce passé, de se l’approprier. 
Peut-on parler pour autant d’une dynamique propre à la mémoire involontaire ? Selon Proust, il s’agirait d’une sensation éprouvée à la fois dans le passé et dans le présent, et qui ferait que l’imagination et la réalité soient complémentaires: « Et voici que soudain l'effet de cette dure loi (celle qui veut qu'on ne puisse imaginer que ce qui est absent) s'était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature, qui avait miroiter une sensation à la fois dans le passé, ce qui permettait à mon imagination de la goûter, et dans le présent où l'ébranlement effectif de mes sens avait ajouté aux rêves de l'imagination ce dont ils sont habituellement dépourvus, l'idée d'existence,… »
Cette conjonction entre le passé et le présent, et par là même, entre la réalité intérieure, subjective, et la réalité extérieure, objective, fait du souvenir « involontaire » un médiateur privilégié. D’ailleurs, les psychophysiologues précédant Proust avaient déjà isolé le mécanisme de la mémoire affective, reposant sur une sensation identique à deux moments différents de la durée. 

Observons maintenant de plus près l’expérience de la petite madeleine et voyons ce qui déclenche « le plaisir délicieux » qui accompagne la résurrection du monde oublié de l’enfance! Est-ce le petit morceau de madeleine trempé dans du thé ou son goût? La distinction, il faut le dire, ne manque pas de pertinence, étant donné que le goût est une sensation qui engage l’agent, le petit morceau de madeleine trempé dans du thé, et le patient, le narrateur, alors que le petit morceau de madeleine trempé dans du thé n’engage que l’agent. Regardons à ce propos le témoignage du narrateur ! « Je sentais qu’elle ( cette puissante joie) était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle? …Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas.» C’est donc le petit morceau de madeleine trempé dans du thé qui est en cause et non pas son goût. C’est au fond la raison pour laquelle le narrateur boit une seconde « gorgée mêlée des miettes du gâteau » et puis une troisième. Mais « le breuvage » qui a déclenché le plaisir n’en est pas pour autant la source. C’est ce qui fait que sa vertu diminue avec chaque gorgée.
Le narrateur dit aussi, il est vrai, que le plaisir qu’il ressent est lié au goût du thé et du gâteau. Cela ne veut pas dire qu’il y a là quelque contradiction. Le goût, comme toute sensation, est plus ou moins agréable, et donc jamais neutre. La contradiction s’installe par contre dès que le narrateur affirme que le plaisir dépasse infiniment le goût du thé et du gâteau. Et pour cause! Le plaisir ne peut dépasser le goût qui le renferme et qui en tant que goût englobe l’agent et son action pour le patient. 
Le narrateur a-t-il raison de dire, dans ces conditions, que la source du plaisir qui l’a envahi est en lui ? Oui et non.

Pourquoi oui ? Parce qu’il garde en mémoire, et donc au fond de lui, le rituel de dimanche matin à Combray quand, enfant, il allait dire bonjour à sa tante Léonie et quand celle-ci lui offrait , après l’avoir trempé dans du thé, un petit morceau de madeleine. Des années plus tard, quand sa mère lui propose de prendre du thé avec des petites madeleines, la gorgée mêlée des miettes du gâteau éveille le goût du thé et du gâteau que lui offrait, dans sa chambre à Combray, tante Léonie.

Pourquoi non ? Parce que le sentiment de félicité qui accompagne le souvenir de la sensation éprouvée autrefois n’est pas contenu dans cette sensation. F Paulhan, en résumant le point de vue de ceux qui contestent que les faits allégués pour prouver l’existence d’une mémoire affective aient le sens qui leur est attribué, exprime clairement l’idée de la non coïncidence entre les faits passés et ces mêmes faits retrouvés : « Ce n’est pas, a-t-on dit, un souvenir d’une ancienne émotion, une réviviscence du sentiment d’autrefois. C’est une nouvelle émotion qui se produit à propos d’images retraçant les faits d’autrefois ». L’auteur de la Recherche non plus ne confond pas les moments passés, auxquels les désillusions n'ont pas été épargnées, et les moments véritablement pleins, les moments retrouvés.
Mais si le sentiment de félicité qui accompagne le souvenir de la sensation éprouvée autrefois n’est pas contenu dans cette sensation, s’il ne se retrouve pas non plus dans le petit morceau de madeleine qui déclenche le souvenir, qu’est ce qui le fait naître ? Son accompagnement autre, dirait Théodule Ribot. « Une simple relation mondaine, même un objet matériel, si je le retrouvais au bout de quelques années dans mon souvenir, je voyais que la vie n'avait pas cessé de tisser autour de lui des fils différents qui finissaient par le feutrer de ce beau velours inimitable des années, pareil à celui qui dans les vieux parcs enveloppent une simple conduite d'eau d'un fourreau d'émeraude », dirait Proust. Mais Proust dit aussi ceci : « si le souvenir…n'a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s'il est resté à sa place, à sa date, s'il a gardé ses distances, son isolement …il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c'est un air qu'on a respiré autrefois ». 
Revenons sur les textes cités afin d’en saisir la portée et de tirer une conclusion d’étape! Les deux textes portent sur des choses oubliés qu’on a fini par retrouver, mais alors que dans le premier, la chose retrouvée est marquée au sceau du temps, dans le second, elle nous fait respirer un air nouveau. N’y a-t-il pas là contradiction ? Nullement, car dans le premeir texte, l’accent tombe sur « l’accompagnement » de la chose, sur tout ce qui a changé entre temps pour nous et nous fait voir la chose autrement, alors que dans le second, l’accent est mis sur la chose même, plus précisément sur l’image qu’on en garde et sur la possibilité de la rappeler, de la transformer en souvenir. Et si cela arrive, le sentiment qui accompagne le souvenir est d’autant plus intense que l’image de la chose est plus loin dans le passé et qu’elle y est restée isolée. 
Il faut d’ailleurs dire que tout souvenir sous-entend une distance à franchir. Mais si, dans le cas du souvenir dit involontaire, c’est le sentiment qui en donne la mesure, dans le cas du souvenir « volontaire », l’indicateur en est l’effort. Le fait d’autre part que le sentiment peut être positif ou négatif (car il peut être négatif aussi) s’explique par la relation qui s’établit entre l’agent et le patient, dans l’expérience de la madeleine, entre le morceau de madeleine trempé dans du thé (et non pas son goût) et le narrateur. Mais là encore, il faut préciser, qu’il s’agit du narrateur à un moment déterminé de son parcours. Concrètement, il s’agit du narrateur qui, un jour d’hiver, en rentrant à la maison, a pris, contre son habitude, un peu de thé avec du gâteau. Il s’agit aussi du narrateur à qui, quand il était enfant, sa tante Léonie avait l’habitude d’offrir, après l’avoir trempé dans du thé, un petit morceau de madeleine. Il s’agit enfin de la distance entre ces moments du parcours du narrateur, et donc de tout ce qui a changé entre temps et a fait que le narrateur change, devienne un autre. 
Si l’on revient maintenant aux deux textés cités, on peut dire que le premier porte sur la distance entre la sensation éprouvée par le narrateur dans le passé et le moment présent, le moment où « la gorgée mêlée des miettes du gâteau » a touché son palais. Le second texte porte sur le lien entre la sensation éprouvée dans le passé et le moment présent. 

Voilà comment Pierre Brunel formule dans son « Histoire de la littérature française » le phénomène de mémoire involontaire chez Proust: « : la coïncidence entre une sensation présente et le souvenir de cette même sensation, éprouvée longtemps auparavant, provoque la résurrection de tout un monde oublié, …». Cette formulation, qui rend impossible le phénomène de mémoire involontaire, alors qu’il est possible et qu’il se produit pour de bon, a fait beaucoup d’adeptes parmi les critiques littéraires français et étrangers. Qu’est ce qui ne va pas avec cette formulation? Le souvenir d’une sensation éprouvée longtemps auparavant est cette sensation qui remonte à la surface, redevient présente. Sa remontée est aussi une mise à jour, ce qui veut dire qu’une fois présente, elle n’est « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre ». Mais une fois présente, elle fait que la sensation « présente » dont parle Pierre Brunel - si elle existe - , soit du domaine du passé. Il n’y a donc pas « coïncidence entre une sensation présente et le souvenir de cette même sensation, éprouvée longtemps auparavant. En plus, sans stimulus extérieur, une sensation éprouvée dans le passé reste dans le passé.
Il ne faut pas inventer de dinosaurs pour dire que le souvenir d’une chose appartient aussi bien au présent qu’au passé. Il faut par contre dire qu’un souvenir, qu’il soit volontaire ou involontaire, dépend de ce qui le déclenche et de ce qu’il déclenche. Dans notre cas, il dépend, du petit morceau de madeleine trempé dans du thé et du goût de petite madeleine trempée dans du thé, éprouvé dans le passé. Il depend, plus précisément, de la relation entre deux éléments, dont l’un extérieur et l’autre intérieur.
Plus la compatibilité entre ces éléments est grande plus le souvenir est agréable. Plus le temps qui sépare les deux éléments est grand plus le renouvellement intérieur est significatif. Ce n’est donc pas l’un ou l’autre des deux éléments qui est en cause, mais les deux. Toute est question de relation. 

Quant à l’expérience des pavés inégaux, elle fera l’objet d’un deuxième essai.




Bibliographie sélective

Bohler, Danielle, La mémoire des sensations : Proust en discussion avec une génération de philosophes, Le temps de la mémoire : le flux, la rupture, l'empreinte, Presses Univ.de Bordeaux, 2006.
Brunel, Pierre , Histoire de la littérature française, Bordas, 1972, p. 601.
Frédéric Paulhan, Sur la mémoire affective http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1903_num_10_1_3602 
Proust, Marcel , Du côté de chez Swann, Le temps Retrouvé, Garnier- Flammarion, 1984.

A quoi servent nos souvenirs?

http://www.psychologies.com

Quand le passé remonte à la surface, ce n’est jamais par hasard. Dans Ces souvenirs qui nous gouvernent, le psychothérapeute Patrick Estrade esquisse une théorie originale qui nous invite à tirer profit de notre mémoire. Parce que nos bons souvenirs sont des réservoirs de bonheur.

Valérie Colin-Simard

Patrick Estrade

Formé à l’Institut de psychologie analytique de Berlin, il est psychologue, psychothérapeute, écrivain et conférencier. Dans Ces souvenirs qui nous gouvernent (Robert Laffont), il nous fait prendre conscience page après page de la valeur de nos souvenirs, de leur profondeur, de leur sens.
Son message : « Nos souvenirs nous parlent et nous ne les écoutons pas. »

 

Il se définit lui-même comme un « interprète de souvenirs », comme d’autres interprètent les rêves. Le psychologue et psychothérapeute Patrick Estrade en a récolté plusieurs milliers, et les étudie depuis plus de vingt ans. Ils sont pour lui la marque indélébile de notre individualité, notre signature personnelle, la preuve que notre existence n’appartient à personne d’autre. Si les spécialistes de la mémoire sont très nombreux, rares sont ceux qui se sont penchés sur les souvenirs. Dans son dernier ouvrage, il amorce une passionnante théorie. Explications.

Ils influencent notre destinée

« Nous sommes si habitués à regarder au loin que nous en oublions ce qui est proche de nous. Les souvenirs, cela semble tellement commun ! Ma pratique de psychothérapeute m’a conduit à les regarder de près et à constater qu’il y avait là une immense richesse peu exploitée. Nos souvenirs nous parlent, mais nous ne les écoutons pas, car nous ne savons pas comment les lire. Nous n’avons pas conscience de leur sens caché, ni de leur pouvoir sur nous. Ils sont notre référence historique. Ils révèlent comment nous abordons la vie, quelles sont nos peurs, les rapports que nous entretenons avec les autres, notre style de vie, nos talents.

Les souvenirs sont notre fondement, le sol sur lequel nous marchons durant toute notre vie. Ils décident de nos choix et influencent notre destinée. C’est peu dire qu’ils nous gouvernent. Un homme, par exemple, vient me voir, car il est en perte de repères. Il me confie ses souvenirs de nombreux déménagements dans son enfance. En langage populaire, je dirais qu’il ne sait plus où il habite… Nos souvenirs nous permettent de nous orienter dans le monde. Ils nous servent de repères. Ils peuvent également constituer un frein à notre évolution, comme dans le cas de ce garçon que son père avait dénigré et qui, aujourd’hui, n’arrive pas à aller au bout de ses entreprises. »

 

 

Un baromètre émotionnel

« Nous nous rappelons de tel ou tel souvenir non pas parce que nous pensons au passé, mais bien parce que nous vivons ces mêmes émotions au présent. Il est donc intéressant d’examiner quel type de souvenirs nous allons chercher, car ils nous renseignent sur ce que nous ressentons ici et maintenant. Ils sont un baromètre de notre état psychologique intérieur. Un sentiment mélancolique réveillera un souvenir mélancolique ; un vécu d’insécurité, un souvenir insécurisant. Par exemple : une femme qui, dans sa vie actuelle, a la sensation de ne jamais avoir le choix, me parle incidemment du centre aéré où sa mère la forçait à aller. Nous avons tous des leitmotive comme “On ne me comprend pas” ou “Je ne fais jamais ce que je veux”, dont nous trouvons confirmation dans nos souvenirs.

Un souvenir reste donc gravé en nous par la force des émotions qui l’accompagnent ainsi que par la manière dont nous avons pu ou non lui donner du sens. Tout ce que nous vivons, la plus légère impression ou la plus grande douleur, s’inscrit sur le disque de cire de notre mémoire, comme les microsillons d’autrefois. Une femme me raconte l’immense joie qu’elle a ressentie le jour où, en classe, alors qu’elle pensait sa mère en voyage, elle l’aperçoit par la fenêtre. Voilà une émotion qui s’est définitivement gravée en elle. »

Toujours prêts à remonter

« Ceux qui disent ne pas avoir de souvenirs se trompent : les souvenirs oubliés ne sont pas des souvenirs perdus, ils sont quelque part en réserve dans notre cerveau. Ils ressemblent aux poissons : certains affleurent à la surface de l’eau et sont bien visibles, d’autres restent dans les profondeurs. Ils n’en sont pas moins là, prêts à remonter un jour ou l’autre. L’inconscient a un ascenseur très efficace. Il laisse seulement remonter les souvenirs dont nous avons besoin aujourd’hui pour évoluer et que nous sommes capables d’affronter. Je le vois chaque jour en thérapie lorsque, par exemple, une personne a manifestement subi un inceste et affirme ne pas s’en souvenir. Mais attention, ne forçons pas la porte des souvenirs. S’ils ne viennent pas, c’est que nous ne sommes pas prêts. »

Ils nous délivrent

« C’est une chose merveilleuse lorsque de nouveaux souvenirs émergent, comme des lettres qui seraient demeurées trop longtemps en poste restante. C’est le signe que, dans notre vie d’aujourd’hui, nous sommes devenus suffisamment mûrs pour être capables de les accueillir, comme dans le cas de cet homme qui conservait des souvenirs très négatifs à propos de son père. Le jour où il a rencontré sa nouvelle compagne, des souvenirs très positifs avec lui ont commencé à émerger. J’ai vu des patients les larmes aux yeux lorsque de nouveaux souvenirs commençaient à leur apparaître, comme au lever du soleil, quand le brouillard se lève et dévoile un nouveau paysage. C’est une vraie réappropriation de soi.

Il est également important de verbaliser ses mauvais souvenirs ou de les déposer quelque part. Je demande parfois à mes patients de les écrire, puis de les glisser dans une enveloppe et de les enterrer dans un sanctuaire. Cela peut être mon cabinet. Si quelqu’un, quelque part, a vécu une souffrance sans jamais avoir pu l’exprimer, j’aimerais qu’il puisse s’en défaire. J’ai créé un blog (souvenirs-souvenirs.blogspot.com ) dans cette intention. Les bons souvenirs, en revanche, il faut les faire mousser ! Ils nous emplissent et nous nourrissent, nous empêchent parfois même de dormir, puis ils se déposent, se sédimentent. Ce sont des réservoirs de bonheur. »

Notre regard sur le passé

« Un souvenir ne survient jamais gratuitement. C’est une histoire inachevée. Il y a en nous un enfant jamais fini et qui demande à être transformé. Je parle dans mon livre d’un souvenir d’enfance survenu durant son écriture. J’adorais jouer avec un soldat de plomb, et je me souviens du sentiment de puissance et de conquête que cela me procurait, mais que je payais d’un grand sentiment de solitude. Ce livre m’a transformé, car ce nouveau souvenir me parlait du sentiment de puissance et de conquête que j’éprouvais en l’écrivant. Il m’a aussi fait prendre conscience de cette solitude. J’ai choisi cette fois de faire autrement que par le passé, notamment en renforçant mes relations sociales et amicales.

Les souvenirs permettent d’éclairer le moment présent, de se réapproprier son histoire, de la poursuivre, d’étoffer sa personnalité. Aller à la recherche de ses souvenirs, c’est comme mettre en ordre sa maison. On enlève la poussière, on se débarrasse d’objets devenus inutiles et, parfois, on retrouve un objet de valeur perdu. Il y a des énergies cachées dans les souvenirs retrouvés. Il faut juste apprendre à les accueillir et à leur donner du sens. »

Qu'en faire ?

Cultivez les bons
Les bons souvenirs sont « le jardin de notre mémoire », explique Patrick Estrade, psychothérapeute. Dès lors, « comme une fleur qu’il est nécessaire d’arroser, il est indispensable de les revivifier. Pensez par exemple à organiser des dîners souvenirs entre amis, à renouer avec vos meilleurs copains d’enfance ou d’études, et prenez également le temps de mettre à jour vos albums photos ».

Déposez ceux qui font mal
Pour les souvenirs très douloureux, précise le psychothérapeute, « n’essayez surtout pas de vous en débarrasser en les refoulant ou en les enterrant, ce qui reviendrait à nier une partie de vous-même. Choisissez plutôt de les déposer. Ecrivez-les et demandez à un proche s’il veut bien en être le dépositaire ».

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