poèmes

"Le château du Souvenir" Théophile Gautier (1811-1872), Emaux et Camées, (1852)

La main au front, le pied dans l'âtre, 
Je songe et cherche à revenir, 
Par delà le passé grisâtre, 
Au vieux château du Souvenir.

Une gaze de brume estompe 
Arbres, maisons, plaines, coteaux, 
Et l'oeil au carrefour qui trompe 
En vain consulte les poteaux.

J'avance parmi les décombres 
De tout un monde enseveli, 
Dans le mystère des pénombres, 
A travers des limbes d'oubli.

Mais voici, blanche et diaphane, 
La Mémoire, au bord du chemin, 
Qui me remet, comme Ariane, 
Son peloton de fil en main.

Désormais la route est certaine ; 
Le soleil voilé reparaît, 
Et du château la tour lointaine 
Pointe au-dessus de la forêt.

Sous l'arcade où le jour s'émousse, 
De feuilles, en feuilles tombant, 
Le sentier ancien dans la mousse 
Trace encor son étroit ruban.

Mais la ronce en travers s'enlace ; 
La liane tend son filet, 
Et la branche que je déplace 
Revient et me donne un soufflet.

Enfin au bout de la clairière, 
Je découvre du vieux manoir 
Les tourelles en poivrière 
Et les hauts toits en éteignoir.

Sur le comble aucune fumée 
Rayant le ciel d'un bleu sillon ; 
Pas une fenêtre allumée 
D'une figure ou d'un rayon.

Les chaînes du pont sont brisées ; 
Aux fossés la lentille d'eau 
De ses taches vert-de-grisées 
Étale le glauque rideau.

Des tortuosités de lierre 
Pénètrent dans chaque refend, 
Payant la tour hospitalière 
Qui les soutient... en l'étouffant.

Le porche à la lune se ronge, 
Le temps le sculpte à sa façon, 
Et la pluie a passé l'éponge 
Sur les couleurs de mon blason.

Tout ému, je pousse la porte 
Qui cède et geint sur ses pivots ; 
Un air froid en sort et m'apporte 
Le fade parfum des caveaux.

L'ortie aux morsures aiguës, 
La bardane aux larges contours, 
Sous les ombelles des ciguës, 
Prospèrent dans l'angle des cours.

Sur les deux chimères de marbre, 
Gardiennes du perron verdi, 
Se découpe l'ombre d'un arbre 
Pendant mon absence grandi.

Levant leurs pattes de lionne 
Elles se mettent en arrêt. 
Leur regard blanc me questionne, 
Mais je leur dis le mot secret.

Et je passe. - Dressant sa tête, 
Le vieux chien retombe assoupi, 
Et mon pas sonore inquiète 
L'écho dans son coin accroupi. [...]

 

"Fantaisie", Nerval, Odelettes

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l'entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C'est sous Louis treize; et je crois voir s'étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que dans une autre existence peut-être,
J'ai déjà vue... et dont je me souviens !

"J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", Baudelaire (1821-1867), Les fleurs du mal (1857) 

 

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, 
De vers, de billets doux, de procès, de romances, 
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, 
Cache moins de secrets que mon triste cerveau. 
C'est une pyramide, un immense caveau, 
Qui contient plus de morts que la fosse commune. 
- Je suis un cimetière abhorré de la lune, 
Où comme des remords se traînent de longs vers 
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers. 
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, 
Où gît tout un fouillis de modes surannées, 
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, 
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, 
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années 
L'ennui, fruit de la morne incuriosité, 
Prend les proportions de l'immortalité. 
- Désormais tu n'es plus, ô matière vivante ! 
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante, 
Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux ; 
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, 
Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche 
Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

 

"Bien souvent je revois"… Théodore de Banville (1841)

 

Bien souvent je revois sous mes paupières closes,
La nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses,
Les cours tout embaumés par la fleur du tilleul,
Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul,
Nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes,
Le ciel de mon enfance où volent des colombes,
Les larges tapis d’herbe où l’on m’a promené
Tout petit, la maison riante où je suis né
Et les chemins touffus, creusés comme des gorges,
Qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges,
À qui mes souvenirs les plus doux sont liés.
Et son sorbier, son haut salon de peupliers,
Sa source au flot si froid par la mousse embellie
Où je m’en allais boire avec ma soeur Zélie,
Je les revois ; je vois les bons vieux vignerons
Et les abeilles d’or qui volaient sur nos fronts,
Le verger plein d’oiseaux, de chansons, de murmures,
Les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres,
Et j’entends près de nous monter sur le coteau
Les joyeux aboiements de mon chien Calisto 

"Colloque sentimental", Verlaine

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

- Te souvient-il de notre extase ancienne?
- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

- Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? - Non.

Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.

- Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !
- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Strophes pour se souvenir, Louis Aragon, Le Roman Inachevé

Vous n'avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant


Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant.
 
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