Corps naturel, corps artificiel

Programme officiel

Thème n° 2 - CORPS NATUREL, CORPS ARTIFICIEL

Problématique

 

Le corps qui nous est donné à la naissance, source de bien-être, de plaisir, de douleur, évolue selon les lois de la nature et sous l'influence du milieu dans lequel nous vivons. Il se transforme, parfois lentement, imperceptiblement, parfois plus rapidement - à l'adolescence, par exemple -, parfois même violemment - en cas d'accident ou de maladie. Nous pouvons alors avoir l'impression que notre propre corps nous échappe, il peut même nous sembler étranger : on ne le reconnaît pas, on ne se reconnaît plus en lui.

Mais il est possible de l'apprivoiser, de soigner son apparence, voire de le modeler, de le discipliner, de l'améliorer, et même à présent de « l'augmenter ». Certains font donc acte de volonté et choisissent de l'entretenir, de le développer par le sport, de le modifier par la chirurgie esthétique ou par les technologies médicales les plus modernes.

Il fut une époque où le vieillissement et les accidents de la vie imposaient progressivement un corps diminué qu'on pouvait accepter avec une forme de sage sérénité. Les progrès scientifiques et technologiques incitent de plus en plus à refuser cette évolution naturelle qui porte atteinte tant à l'image que nous avons de nous-mêmes qu'à ce qui nous définit essentiellement : notre mobilité, nos perceptions, nos performances physiques et mentales.

Parallèlement, ces possibilités de modifications physiques nous invitent à réinterroger notre identité et notre rapport au temps et à la mort : la chirurgie esthétique et la recherche en biomécanique nous amènent à réfléchir sur les normes, les canons de la beauté, sur le jeunisme et la manière dont ces réalités s'imposent à nous. La science contemporaine nous conduit, in fine, à repenser les frontières entre le corps humain et la machine.

 

Mots clés

- anatomie, corps naturel, artificiel, implant, santé, vieillissement, dégénérescence, handicap, symptôme, somatisation, maladie, mort, décrépitude, vigueur, douleur.

- harmonie, proportion, canons de la beauté, Histoire du corps, modèle, image de soi, perfection, chirurgie esthétique, maquillage, tatouage, mannequin, mode.

- sport, hygiène, régime, soins, remise en forme, culturisme, gymnastique, performance, danse, athlète, dopage.

- homme augmenté, chirurgie réparatrice, hybridation, handisport, cybathlon, prothèse, exosquelette, robot, greffe, orthopédie, orthodontie, bionique, cyborg, mutant.

- éthique, bioéthique, jeunisme, narcissisme, politique de santé publique, don d'organe, immortalité, transhumanisme, technoscience.

Expressions bain de jouvence / bon pied, bon œil /fontaine de jouvence /mens sana in corpore sano / talon d'Achille ...

 


 

 

Bibliographie

Ces indications ne sont en aucun cas un programme de lectures. Elles constituent des pistes et des suggestions pour permettre à chaque enseignant de s'orienter dans la réflexion sur le thème et d'élaborer son projet pédagogique.

 

Littérature 

Antonin Artaud, Nouveaux écrits de Rodez

Isaac Asimov, I Robot (recueil de nouvelles), Le Cycle des robots,

Jean-Dominique Bauby, Le Scaphandre et le Papillon

Tahar Ben Jelloun, L'Ablation

Bible, Genèse, 1.16-2.25 

Erri De Luca, Les Poissons ne ferment pas les yeux

Régine Detambel, Petit éloge de la peau

Marc Dugain, La Chambre des officiers

Jean Echenoz, Courir

Paul Fournel, Les Athlètes dans leur tête

Brigitte Giraud, Avoir un corps

Hervé Guibert, Des Aveugles

Grand corps malade, Patients

E.T.A. Hoffmann, L'Homme au sable

Aldous Huxley, Jouvence

Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants

Maupassant, Fort comme la mort, La Mère aux monstres

Henri Michaux, L'Espace du dedans

Molière, Le Malade imaginaire

Amélie Nothomb, Métaphysique des tubes

Ovide, Métamorphoses, le mythe de Dédale (VIII, 183-235)

Daniel Pennac, Journal d'un corps

François Rabelais, Gargantua

Emmanuelle Richard, La Légèreté

Philip Roth, Nemesis

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne,

Villiers de l'Isle Adam, L'Eve future

H.-G. Wells, L'Ile du docteur Moreau

Emile Zola, Le Docteur Pascal

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray

 

Essais 

Bernard Andrieu, Les Avatars du corps - Une hybridation somatechnique,

Charles Baudelaire, « Éloge du maquillage », in Le Peintre de la vie moderne

Jean-Michel, Besnier, Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?

Rosita Boisseau, Danse contemporaine

Buffon, « De la vieillesse et de la mort », in Histoire naturelle de l'homme

Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique

Sigmund Freud et Josef Breuer, Études sur l'hystérie

Mona Chollet, Beauté fatale

Bernard Claverie, L'Homme augmenté, Néotechnologies pour un dépassement du corps et de la pensée

Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello (sous la direction de), Histoire du corps

Umberto Eco, « La pensée lombaire », in La guerre du faux

Andreas Eschbach, Le Dernier de son espèce

Christian Godin, Chaplin et ses doubles : Essai sur l'identité burlesque

Jérôme Goffette, Naissance de l'anthropotechnie, De la médecine au modelage de l'humain

Jérôme Goffette, Lauric Guillaud, L'Imaginaire médical dans le fantastique et la science-fiction,

Françoise Héritier, Jean-Luc Nancy, Le Corps, le sens

Gilbert Hottois, Species Technica

Edouard Kleinpeter (sous la direction de), L'Humain augmenté

Nadeije Laneyrie-Dagen, L'Invention du corps, La représentation de l'homme du Moyen Âge à la fin du XIXe siècle

David Le Breton, L'Adieu au corps

Valère Novarina, Pour Louis de Funès

Michel Serres,  Variations sur le corps

Vance Packard, L'Homme remodelé

Georges Vigarello, Histoire de la beauté : Le corps et l'art d'embellir de la Renaissance à nos jours

Sitographie

- Activité physique et santé : http://social-sante.gouv.fr/prevention-en-sante/preserver-sa-sante/article/activite-physique-et-sante

- « Les assises du corps transformé » : Conférences relatives aux problèmes de bioéthique : http://www.assisesducorpstransforme.fr

- Dossier CNC consacré aux Yeux sans visage http://www.cnc.fr/web/fr/lyceens-et-apprentis-au-cinema1/-/ressources/5576014

- Dossier de la BNF : le « superhéros » : http://classes.bnf.fr/heros/arret/04_8.htm

Émissions et conférences disponibles en podcast sur le site de France-Culture :

« Du bistouri au mascara » : série de quatre émissions datant de janvier 2014

« Est-on libre de disposer de son corps ? » : conférence du 29 novembre 2016

« Sport : quelles limites pour le corps ? » : conférence du 25 octobre 2016

 

Films, documents iconographiques

Pedro Almodóvar, La piel que habito

Jacques Audiard, De rouille et d'os

James Cameron, Terminator

David Cronenberg, Crash

Xavier Dolan, Laurence anyways

Clint Eastwood, Million Dollar baby

Jon Favreau, Iron Man

Richard Fleischer, Le voyage fantastique

Georges Franju, Les Yeux sans visage

Anders Thomas Jensen, Men and chicken

Buster Keaton, Clyde Bruckman, Le Mécano de la « General »

Anne Linsel, Rainer Hoffmann, Les Rêves dansants, sur les pas de Pina Bausch

Andrew Niccol, Bienvenue à Gattaca

Christopher Nolan, Batman, The Dark kgnight rises,

Mamoru Oshii, Innocence

Brent et Craig Renaud (sous la direction de) : Warrior Champions : From Baghdad to Beijing (documentaire sur Melissa Stockwell)

Miguel Sapochnik, Repo Men

Jim Sheridan, My Left Foot

Dalton Trumbo, Johnny s'en va-t-en guerre

Paul Verhoven, Robocop

James Whale, Frankenstein (1931)

Paul Wegener, Le Golem (1920)

 

 

Séries

Cyborg, série d'animation de DC Comics, à partir du comic original (La Ligue des Justiciers)

Fullmetal alchemist

Ghost in the shell

Inspecteur Gadget

Mr Robot

Real humans

Sense8

Jeu vidéo

Deus Ex: Human Revolution

 

Représentation du corps humain, performances, body art

Ivan Le Lorraine Albright

Enki Bilal

Honoré Fragonard (Les écorchés de l'Ecole Vétérinaire)

Lucian Freud                                                                                                                                                         

Hans Ruedi Giger

Gunther von Hagens (la plastination)

Neil Harbisson

Holbein le Jeune, Le Christ mort au tombeau

Ingres

Eduardo Kac

Frida Kahlo

Léonard de Vinci, L'Homme de Vitruve

Steve Mann

Michel-Ange

Orlan

Ron Mueck

Rembrandt, La Leçon d'anatomie

Cindy Sherman

Stelarc

 

Défintion du corps ( CNRTL)

http://www.cnrtl.fr/etymologie/corps

 

Étymol. et Hist. A. « Partie matérielle des êtres animés » 1. a) ca 881 corps « l'organisme humain (p. oppos. à l'âme, à l'esprit) » (Eulalie, 2 ds Henry Chrestomathie, p. 3); 1remoitié du xiies. cors a cors « de très près (dans un combat, une lutte) » (Couronnement Louis, éd. E. Langlois, 2360); 1888 corps à corps subst. masc. (Courteline, Train 8 h 47, p. 68); ca 1260 faire folie de son corps (en parlant d'une femme) « mener une vie déréglée » (Ph. de Novare, Quatre âges, 50 ds T.-L.); 1863 femme folle de son corps (Littré); ca 1243 cors « l'organisme humain (p. oppos. aux biens matériels) » (Ph. Mousket, Chron., éd. Reiffenberg, 30264); b) ca 1050 cors « cadavre » (Alexis, éd. Ch. Storey, 583); c) ca 1160 le cors Nostre Seinur « l'Eucharistie » (Wace, Rou, éd. A. J. Holden, t. 1, p. 188, 753); 1524 corps glorieux(Gringore, Le Blazon des hérétiques ds Œuvres complètes, éd. Ch. d'Héricault et A. de Montaiglon, t. 1, p. 333); 2. a) ca 1050 corps « personne, individu » (Alexis, éd. Ch. Storey, 399) − ca 1465, Maistre Pierre Pathelin, éd. R. T. Holbrook, 186; b) fin xiies. sor lor cors deffendant « en se défendant » (Conquête de Jérusalem, éd. C. Hippeau, 141); ca 1220 seur son cors deffendant « malgré elle » (Lai ombre, éd. J. Bédier, 677); 1585 en son, leur corps defendant (N. Du Fail, Contes d'Eutrapel ds Œuvres facétieuses, éd. J. Assézat, t. 2, p. 200); 1613 à mon, son corps deffendant(Régnier, Satire XV ds Œuvres complètes, éd. G. Raibaud, p. 198, 8); c) 1283 prise de (leur) cors (Ph. de Beaumanoir, Coutumes de Beauvaisis, éd. A. Salmon, t. 2, p. 269, 1522); d) 1580 à corps perdu (R. Garnier, Antigone, 1151 ds Tragédies, éd. W. Foerster, t. 3, p. 41); e) 1549 garde du corps « ensemble de personnes chargées de la garde d'un souverain » (Est.) − 1671, Pomey ds FEW t. 17, p. 516 b; 1567 gardecors « personne chargée de la protection d'un souverain » (Baïf, Le Brave ds Euvres en rime, éd. Ch. Marty-Laveaux, t. 3, p. 213), forme isolée; 1680 garde du corps(Rich., s.v. garde); f) 1672 drôle de corps (Montfleury, La Fille capitaine, V, 3 ds Livet Molière, t. 2, s.v. drôle); 3. début xiies. cors « tronc du corps » (Roland, éd. J. Bédier, 1586); 4. ca 1170 cors « partie d'un vêtement qui couvre le buste » (Wace, Rou, éd. A. J. Holden, t. 2, 8120); 1575 corps de robbe (Inventaire Château Montrond ds IGLF); 1666 corps de jupe (A. Furetière, Le Roman bourgeois, éd. E. Colombey, p. 109). B. « Partie principale » 1. xiiies. [ms.] cors de la cité« partie principale de la ville » (G. de Villehardouin, Conquête de Constantinople, éd. E. Faral, 387 var.); 2. xiiies. cors de la maison [lat. : œdem] (Macchabées, éd. P. Meyer ds T.-L.); 1590 cors de logis (Comptes manoir Rouen, 500 ds IGLF); 3. 1528 typogr. corps d'une lettre (Inventaire de Louis Royer ds Mém. de la Soc. de l'hist. de Paris et de l'Île-de-France, t. 21, 1894, p. 108, 207); 1671 corps d'un discours, d'un livre, etc. « le discours, le livre lui-même, à l'exclusion de la préface, des notes, etc. » (Pomey); 1694 calligraphie corps d'une lettre « trait principal d'une lettre » (Ac.)4. 1754 corps de délit (Encyclop. t. 4, p. 267 a); 1824 corps du délit (Balzac, Annette, t. 4, p. 65). C. « Objet matériel » 1. ca1270 cors celestre (J. de Meung, Rose, éd. E. Langlois, 17094); 2. 1552 petitz corps « atomes » (Ronsard, Amours, éd. P. Laumonier, t. 4, p. 40); 3. 1561 anat. corps estrange (A. Paré, Œuvres, éd. J.-F. Malgaigne, t. 2, p. 76 a); 1680 corps étranger (Rich., s.v. étranger); 4. 1580 corps « tout objet matériel » (B. Palissy, Discours admirables, p. 430 ds IGLF); 5. 1585 chim. corps simple (N. Du Fail, Contes et discours d'Eutrapel, éd. J. Assézat, t. 1, p. 274). D. « Groupe (de personnes, de choses) » 1. fin xiiies. corps de lois (Couronnement Renart, éd. Méon, 2528 ds T.-L.), attest. isolée; 1671 (Pomey); 2. a) 1304 cors de ville (Roisin, éd. Brun-Lavainne, p. 345); b) 1434 corps « ensemble organisé de personnes (en gén.) » (Journal de Clément de Fauquembergue, éd. A. Tuetey, t. 3, p. 142); 1585 corps politic (N. Du Fail, op. cit., t. 2, p. 15); 1606 en corps (Nicot); 1789 corps constitué (Sieyès, Qu'est-ce que le Tiers état? p. 70); 1790 corps électoral (Mirabeau, Disc. ds Brunot t. 9, 2, p. 754, note 5); 1817 corps diplomatique (Staël, Consid. Révolution fr., t. 2, p. 273); 3. 1469 corps « groupe de soldats » (Lettre de Louis XI ds Bartzsch); av. 1662 corps d'armée (Pascal, Proph. 26 ds Littré); 1579 corps de garde [sens indéterminé] (H. Estienne, La Précellence du langage françois, éd. E. Huguet, p. 355); 1580 « local dans lequel se tiennent les soldats de garde » (R. Garnier, Antigone, 805 ds Tragédies,éd. W. Foerster, t. 3, p. 30); 1583 « groupe de soldats chargés de garder un poste, etc. » (Id., Les Juives, loc. cit., p. 124); [1689 Les quolibets que je hasarde Sentent un peu le corps de garde (La Fontaine, Lettre au duc de Vendômeds Œuvres, éd. H. Régnier, t. 9, p. 446)]; 1694 plaisanteries, etc. de corps de garde (Ac.)4. 1607 corps des artisans, etc. (Hulsius); 1771 esprit de corps (Turgot, Œuvres, éd. G. Schelle, t. 3, p. 521); 5. 1835 corps de ballet (Ac.). E. « Consistance » 1. 1580 d'une teinture (B. Palissy, Discours admirables, éd. A. France, p. 460 ds IGLF : les teintures sont toutes diaphanes, n'ayant aucun corps); 1680 d'un vin (Rich.); 2. av. 1715 fig. donner du corps (à une idée, etc.) (Fénelon ds Guérin). Du lat. class. corpus, attesté aux sens de base A 1, 2, 3, B 1; sens C en lat. class., repris en fr. surtout au xvies.; le sens D est également latin; corpus juris en b. lat. comme titre du Code Justinien. En a. fr., l'emploi de corps pour désigner un individu n'est possible que lorsque le mot est déterminé; ce sens ne s'est maintenu en fr. mod. que dans des expr. figées, cf. A 2, b-f.

Eloge du maquillage, Baudelaire

l est une chanson, tellement triviale et inepte qu’on ne peut guère la citer dans un travail qui a quelques prétentions au sérieux, mais qui traduit fort bien, en style de vaudevilliste, l’esthétique des gens qui ne pensent pas. La nature embellit la beauté ! Il est présumable que le poëte, s’il avait pu parler en français, aurait dit : La simplicité embellit la beauté ! ce qui équivaut à cette vérité, d’un genre tout à fait inattendu : Le rien embellit ce qui est.

La plupart des erreurs relatives au beau naissent de la fausse conception du xviiie siècle relative à la morale. La nature fut prise dans ce temps-là comme base, source et type de tout bien et de tout beau possibles. La négation du péché originel ne fut pas pour peu de chose dans l’aveuglement général de cette époque. Si toutefois nous consentons à en référer simplement au fait visible, à l’expérience de tous les âges et à la Gazette des Tribunaux, nous verrons que la nature n’enseigne rien, ou presque rien, c’est-à-dire qu’elle contraint l’homme à dormir, à boire, à manger, et à se garantir, tant bien que mal, contre les hostilités de l’atmosphère. C’est elle aussi qui pousse l’homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer ; car, sitôt que nous sortons de l’ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime. C’est cette infaillible nature qui a créé le parricide et l’anthropophagie, et mille autres abominations que la pudeur et la délicatesse nous empêchent de nommer. C’est la philosophie (je parle de la bonne), c’est la religion qui nous ordonne de nourrir des parents pauvres et infirmes. La nature (qui n’est pas autre chose que la voix de notre intérêt) nous commande de les assommer. Passez en revue, analysez tout ce qui est naturel, toutes les actions et les désirs du pur homme naturel, vous ne trouverez rien que d’affreux. Tout ce qui est beau et noble est le résultat de la raison et du calcul. Le crime, dont l’animal humain a puisé le goût dans le ventre de sa mère, est originellement naturel. La vertu, au contraire, est artificielle, surnaturelle, puisqu’il a fallu, dans tous les temps et chez toutes les nations, des dieux et des prophètes pour l’enseigner à l’humanité animalisée, et que l’homme, seul, eût été impuissant à la découvrir. Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité ; le bien est toujours le produit d’un art. Tout ce que je dis de la nature comme mauvaise conseillère en matière de morale, et de la raison comme véritable rédemptrice et réformatrice, peut être transporté dans l’ordre du beau. Je suis ainsi conduit à regarder la parure comme un des signes de la noblesse primitive de l’âme humaine. Les races que notre civilisation, confuse et pervertie, traite volontiers de sauvages, avec un orgueil et une fatuité tout à fait risibles, comprennent, aussi bien que l’enfant, la haute spiritualité de la toilette. Le sauvage et le baby témoignent, par leur aspiration naïve vers le brillant, vers les plumages bariolés, les étoffes chatoyantes, vers la majesté superlative des formes artificielles, de leur dégoût pour le réel, et prouvent ainsi, à leur insu, l’immatérialité de leur âme. Malheur à celui qui, comme Louis XV (qui fut non le produit d’une vraie civilisation, mais d’une récurrence de barbarie) pousse la dépravation jusqu’à ne plus goûter que la simple nature[1] !

La mode doit donc être considérée comme un symptôme du goût de l’idéal surnageant dans le cerveau humain au-dessus de tout ce que la vie naturelle y accumule de grossier, de terrestre et d’immonde, comme une déformation sublime de la nature, ou plutôt comme un essai permanent et successif de réformation de la nature. Aussi a-t-on sensément fait observer (sans en découvrir la raison) que toutes les modes sont charmantes, c’est-à-dire relativement charmantes, chacune étant un effort nouveau, plus ou moins heureux, vers le beau, une approximation quelconque d’un idéal dont le désir titille sans cesse l’esprit humain non satisfait. Mais les modes ne doivent pas être, si l’on veut bien les goûter, considérées comme choses mortes ; autant vaudrait admirer les défroques suspendues, lâches et inertes comme la peau de saint Barthélemy, dans l’armoire d’un fripier. Il faut se les figurer vitalisées, vivifiées par les belles femmes qui les portèrent. Seulement ainsi on en comprendra le sens et l’esprit. Si donc l’aphorisme : Toutes les modes sont charmantes, vous choque comme trop absolu, dites, et vous serez sûr de ne pas vous tromper : Toutes furent légitimement charmantes.

La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle ; il faut qu’elle étonne, qu’elle charme ; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s’élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits. Il importe fort peu que la ruse et l’artifice soient connus de tous, si le succès en est certain et l’effet toujours irrésistible. C’est dans ces considérations que l’artiste philosophe trouvera facilement la légitimation de toutes les pratiques employées dans tous les temps par les femmes pour consolider et diviniser, pour ainsi dire, leur fragile beauté. L’énumération en serait innombrable ; mais, pour nous restreindre à ce que notre temps appelle vulgairement maquillage, qui ne voit que l’usage de la poudre de riz, si niaisement anathématisé par les philosophes candides, a pour but et pour résultat de faire disparaître du teint toutes les taches que la nature y a outrageusement semées, et de créer une unité abstraite dans le grain et la couleur de la peau, laquelle unité, comme celle produite par le maillot, rapproche immédiatement l’être humain de la statue, c’est-à-dire d’un être divin et supérieur ? Quant au noir artificiel qui cerne l’œil et au rouge qui marque la partie supérieure de la joue, bien que l’usage en soit tiré du même principe, du besoin de surpasser la nature, le résultat est fait pour satisfaire à un besoin tout opposé. Le rouge et le noir représentent la vie, une vie surnaturelle et excessive ; ce cadre noir rend le regard plus profond et plus singulier, donne à l’œil une apparence plus décidée de fenêtre ouverte sur l’infini ; le rouge, qui enflamme la pommette, augmente encore la clarté de la prunelle et ajoute à un beau visage féminin la passion mystérieuse de la prêtresse.

Ainsi, si je suis bien compris, la peinture du visage ne doit pas être employées dans le but vulgaire, inavouable, d’imiter la belle nature et de rivaliser avec la jeunesse. On a d’ailleurs observé que l’artifice n’embellissait pas la laideur et ne pouvait servir que la beauté. Qui oserait assigner à l’art la fonction stérile d’imiter la nature ? Le maquillage n’a pas à se cacher, à éviter de se laisser deviner ; il peut, au contraire, s’étaler, sinon avec affectation, au moins avec une espèce de candeur.

Je permets volontiers à ceux-là que leur lourde gravité empêche de chercher le beau jusque dans ses plus minutieuses manifestations, de rire de mes réflexions et d’en accuser la puérile solennité ; leur jugement austère n’a rien qui me touche ; je me contenterai d’en appeler auprès des véritables artistes, ainsi que des femmes qui ont reçu en naissant une étincelle de ce feu sacré dont elles voudraient s’illuminer tout entières.

Femmes du monde : la beauté et le corps en question

La mère aux monstres Maupassant

LA MÈRE AUX MONSTRES

 

Je me suis rappelé cette horrible histoire et cette horrible femme en voyant passer l’autre jour, sur une plage aimée des riches, une Parisienne connue, jeune, élégante, charmante, adorée et respectée de tous.

Mon histoire date de loin déjà, mais on n’oublie point ces choses.

J’avais été invité par un ami à demeurer quelque temps chez lui dans une petite ville de province. Pour me faire les honneurs du pays, il me promena de tous les côtés, me fit voir les paysages vantés, les châteaux, les industries, les ruines ; il me montra les monuments, les églises, les vieilles portes sculptées, des arbres de taille énorme ou de forme étrange, le chêne de saint André et l’if de Roqueboise.

Quand j’eus examiné avec des exclamations d’enthousiasme bienveillant toutes les curiosités de la contrée, mon ami me déclara avec un visage navré qu’il n’y avait plus rien à visiter. Je respirai. J’allais donc pouvoir me reposer un peu, à l’ombre des arbres. Mais tout à coup il poussa un cri :

— Ah, si ! Nous avons la mère aux monstres, il faut que je te la fasse connaître.

Je demandai :

— Qui ça ? La mère aux monstres ?

Il reprit :

— C’est une femme abominable, un vrai démon, un être qui met au jour chaque année, volontairement, des enfants difformes, hideux, effrayants, des monstres enfin, et qui les vend aux montreurs de phénomènes.

Ces affreux industriels viennent s’informer de temps en temps si elle a produit quelque avorton nouveau, et, quand le sujet leur plaît, ils l’enlèvent en payant une rente à la mère.

Elle a onze rejetons de cette nature. Elle est riche.

Tu crois que je plaisante, que j’invente, que j’exagère. Non, mon ami. Je ne te raconte que la vérité, l’exacte vérité.

Allons voir cette femme. Je te dirai ensuite comment elle est devenue une fabrique de monstres.

Il m’emmena dans la banlieue.

Elle habitait une jolie petite maison sur le bord de la route. C’était gentil et bien entretenu. Le jardin plein de fleurs sentait bon. On eût dit la demeure d’un notaire retiré des affaires.

Une bonne nous fit entrer dans une sorte de petit salon campagnard, et la misérable parut.

Elle avait quarante ans environ. C’était une grande personne aux traits durs, mais bien faite, vigoureuse et saine, le vrai type de la paysanne robuste, demi-brute et demi-femme.

Elle savait la réprobation qui la frappait et ne semblait recevoir les gens qu’avec une humilité haineuse.

Elle demanda :

— Qu’est-ce que désirent ces messieurs ?

Mon ami reprit :

— On m’a dit que votre dernier enfant était fait comme tout le monde, qu’il ne ressemblait nullement à ses frères. J’ai voulu m’en assurer. Est-ce vrai ?

Elle jeta sur nous un regard sournois et furieux et répondit :

— Oh non ! Oh non ! mon pauv’monsieur. Il est p’têtre encore pus laid que l’saute. J’ai pas de chance, pas de chance. Tous comme ça, mon brave monsieur, tous comme ça, c’est une désolation, ça s’peut-i que l’bon Dieu soit dur ainsi à une pauv’e femme toute seule au monde, ça s’peut-i ?

Elle parlait vite, les yeux baissés, d’un air hypocrite, pareille à une bête féroce qui a peur. Elle adoucissait le ton âpre de sa voix, et on s’étonnait que ces paroles larmoyantes et filées en fausset sortissent de ce grand corps osseux, trop fort, aux angles grossiers, qui semblait fait pour les gestes véhéments et pour hurler à la façon des loups.

Mon ami demanda :

— Nous voudrions voir votre petit.

Elle me parut rougir. Peut-être me suis-je trompé ? Après quelques instants de silence, elle prononça d’une voix plus haute :

— À quoi qu’ça vous servirait ?

Et elle avait relevé la tête, nous dévisageant par coups d’œil brusques avec du feu dans le regard.

Mon compagnon reprit :

— Pourquoi ne voulez-vous pas nous le faire voir ? Il y a bien des gens à qui vous le montrez. Vous savez de qui je parle !

Elle eut un sursaut, et lâchant sa voix, lâchant sa colère, elle cria :

— C’est pour ça qu’vous êtes venus, dites ? Pour m’insulter, quoi ? Parce que mes enfants sont comme des bêtes, dites ? Vous ne le verrez pas, non, non, vous ne le verrez pas ; allez-vous-en, allez-vous-en. J’sais t’i c’que vous avez tous à m’agoniser comme ça ?

Elle marchait vers nous, les mains sur les hanches. Au son brutal de sa voix, une sorte de gémissement ou plutôt un miaulement, un cri lamentable d’idiot partit de la pièce voisine. J’en frissonnai jusqu’aux moelles. Nous reculions devant elle.

Mon ami prononça d’un ton sévère :

— Prenez garde, la Diable (on l’appelait la Diable dans le peuple), prenez garde, un jour ou l’autre ça vous portera malheur.

Elle se mit à trembler de fureur, agitant ses poings, bouleversée, hurlant :

— Allez-vous-en ! Quoi donc qui me portera malheur ? Allez-vous-en ! tas de mécréants !

Elle allait nous sauter au visage. Nous nous sommes enfuis le cœur crispé.

Quand nous fûmes devant la porte, mon ami me demanda :

— Eh bien ! Tu l’as vue ? Qu’en dis-tu ?

Je répondis :

— Apprends-moi donc l’histoire de cette brute.

Et voici ce qu’il me conta en revenant à pas lents sur la grand’route blanche, bordée de récoltes déjà mûres, qu’un vent léger, passant par souffles, faisait onduler comme une mer calme.

 

Cette fille était servante autrefois dans une ferme, vaillante, rangée et économe. On ne lui connaissait point d’amoureux, on ne lui soupçonnait point de faiblesse.

Elle commit une faute, comme elles font toutes, un soir de récolte, au milieu des gerbes fauchées, sous un ciel d’orage, alors que l’air immobile et pesant semble plein d’une chaleur de four, et trempe de sueur les corps bruns des gars et des filles.

Elle se sentit bientôt enceinte et fut torturée de honte et de peur. Voulant à tout prix cacher son malheur, elle se serrait le ventre violemment avec un système qu’elle avait inventé, corset de force, fait de planchettes et de cordes. Plus son flanc s’enflait sous l’effort de l’enfant grandissant, plus elle serrait l’instrument de torture, souffrant le martyre, mais courageuse à la douleur, toujours souriante et souple, sans laisser rien voir ou soupçonner.

Elle estropia dans ses entrailles le petit être étreint par l’affreuse machine ; elle le comprima, le déforma, en fit un monstre. Son crâne pressé s’allongea, jaillit en pointe avec deux gros yeux en dehors tout sortis du front. Les membres opprimés contre le corps poussèrent, tordus comme le bois des vignes, s’allongèrent démesurément, terminés par des doigts pareils à des pattes d’araignée.

Le torse demeura tout petit et rond comme une noix.

Elle accoucha en plein champ par un matin de printemps.

Quand les sarcleuses, accourues à son aide, virent la bête qui lui sortait du corps, elles s’enfuirent en poussant des cris. Et le bruit se répandit dans la contrée qu’elle avait mis au monde un démon. C’est depuis ce temps qu’on l’appelle « la Diable ».

 

Elle fut chassée de sa place. Elle vécut de charité et peut-être d’amour dans l’ombre, car elle était belle fille, et tous les hommes n’ont pas peur de l’enfer.

Elle éleva son monstre qu’elle haïssait d’ailleurs d’une haine sauvage et qu’elle eût étranglé peut-être, si le curé, prévoyant le crime, ne l’avait épouvantée par la menace de la justice.

Or, un jour, des montreurs de phénomènes qui passaient entendirent parler de l’avorton effrayant et demandèrent à le voir pour l’emmener s’il leur plaisait. Il leur plut, et ils versèrent à la mère cinq cents francs comptant. Elle, honteuse d’abord, refusait de laisser voir cette sorte d’animal ; mais quand elle découvrit qu’il valait de l’argent, qu’il excitait l’envie de ces gens, elle se mit à marchander, à discuter sou par sou, les allumant par les difformités de son enfant, haussant ses prix avec une ténacité de paysan.

Pour n’être pas volée, elle fit un papier avec eux. Et ils s’engagèrent à lui compter en outre quatre cents francs par an, comme s’ils eussent pris cette bête à leur service.

Ce gain inespéré affola la mère, et le désir ne la quitta plus d’enfanter un autre phénomène, pour se faire des rentes comme une bourgeoise.

Comme elle était féconde, elle réussit à son gré, et elle devint habile, paraît-il, à varier les formes de ses monstres selon les pressions qu’elle leur faisait subir pendant le temps de sa grossesse.

Elle en eut de longs et de courts, les uns pareils à des crabes, les autres semblables à des lézards. Plusieurs moururent ; elle fut désolée.

La justice essaya d’intervenir, mais on ne put rien prouver. On la laissa donc en paix fabriquer ses phénomènes.

Elle en possède en ce moment onze bien vivants, qui lui rapportent, bon an mal an, cinq à six mille francs. Un seul n’est pas encore placé, celui qu’elle n’a pas voulu nous montrer. Mais elle ne le gardera pas longtemps, car elle est connue aujourd’hui de tous les bateleurs du monde, qui viennent de temps en temps voir si elle a quelque chose de nouveau.

Elle établit même des enchères entre eux quand le sujet en vaut la peine.

 

Mon ami se tut. Un dégoût profond me soulevait le cœur, et une colère tumultueuse, un regret de n’avoir pas étranglé cette brute quand je l’avais sous la main.

Je demandai :

— Qui donc est le père ?

Il répondit :

— On ne sait pas. Il ou ils ont une certaine pudeur. Il ou ils se cachent. Peut-être partagent-ils les bénéfices.

 

Je ne songeais plus à cette lointaine aventure, quand j’aperçus, l’autre jour, sur une plage à la mode, une femme élégante, charmante, coquette, aimée, entourée d’hommes qui la respectent.

J’allais sur la grève, au bras d’un ami, le médecin de la station. Dix minutes plus tard, j’aperçus une bonne qui gardait trois enfants roulés dans le sable.

Une paire de petites béquilles gisait à terre et m’émut. Je m’aperçus alors que ces trois petits êtres étaient difformes, bossus et crochus, hideux.

Le docteur me dit :

— Ce sont les produits de la charmante femme que tu viens de rencontrer.

Une pitié profonde pour elle et pour eux m’entra dans l’âme. Je m’écriai :

— Oh la pauvre mère ! Comment peut-elle encore rire !

Mon ami reprit :

— Ne la plains pas, mon cher. Ce sont les pauvres petits qu’il faut plaindre. Voilà les résultats des tailles restées fines jusqu’au dernier jour. Ces monstres-là sont fabriqués au corset. Elle sait bien qu’elle risque sa vie à ce jeu-là. Que lui importe, pourvu qu’elle soit belle, et aimée.

Et je me rappelai l’autre, la campagnarde, la Diable, qui les vendait, ses phénomènes.

 

La Mère aux monstres a paru dans le le Gil-Blas du mardi 12 juin 1883, sous la signature : Maufrigneuse.

 

Freaks La Monstrueuse Parade 1932 VOST Francais

Cinéma

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Bienvenue A Gattaca (VF) - Bande Annonce

Million Dollar Baby - Bande annonce

Peinture

Lucian freud

LUCIAN FREUD.

Cet homme nu, assis et de dos, n'est plus qu'une montagne, un dôme de chair où circulent les veines et bat le sang de la peinture. Le rouge laineux du tapis qui avoisine ce corps (ce rouge laineux qu'on croirait sorti tout droit du fameux texte de Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception) n'est là que comme le piédestal et le contrepoint de cette masse de chair, rosée, bleuie, veinée, grise parfois et où saillent les muscles.

La chair des tableaux de Lucian Freud est une chair "ajoutée", réinventée. Une chair peinte et explorée. Le modèle a été revisité. On est bien au-delà de ce que l'on nomme "ressemblance". L'artiste a usé de ses instruments, de ses scalpels et instruments de microchirurgie, réinventant ce paysage de chair. C'est de la palette même du peintre que surgit devant nous ce qui a nom "chair". Et "paysage".

Quant aux figures, elles sont souvent campées dans des espaces renversés, enfermées et magnifiées au sein d'une configuration spatiale, qui n'est pas sans rappeler la "triangulation" de certaines toiles de Degas. Ou de Van Gogh. 

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PICASSO                                                       KALHO

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La chirurgie esthétique : un art? L'auto-hybridation d'Orlan

http://art.moderne.utl13.fr/2017/06/cours-du-15-mai-2017/2/

 

Orlan, artiste : "Mon corps est devenu un lieu public de débat"

Artiste plasticienne, qui a fait de son corps transformé par la chirurgie esthétique le matériau de son travail, Orlan fait l'objet d'une rétrospective, d'avril à juin 2004, au Centre national de la photographie, à Paris, et au Centre de création contemporaine de Tours. Une monographie vient de lui être consacrée aux éditions Flammarion.

Le Monde.fr 


Pourquoi avez-vous fait de votre corps la matière première de votre œuvre ?

Tout mon travail, depuis 1964, que ce soit par la peinture, la sculpture ou des installations, porte sur le statut du corps dans la société et sur les pressions sociales qui s'exercent sur le corps, notamment celui des femmes. J'ai commencé à une époque où, en tant que femme, il s'agissait vraiment de revendiquer le territoire de son corps et le pouvoir d'en faire ce que l'on voulait. J'ai travaillé avec beaucoup d'autres femmes pour la liberté sexuelle, pour la contraception, l'avortement, etc. Utiliser son corps était alors extrêmement politique.

Vous avez travaillé sur les représentations traditionnelles de la beauté, notamment précolombiennes et africaines, mais aussi sur les images de la Joconde ou de la déesse Europe. Quel est votre but ?

J'essaie de dire que toutes les civilisations ont fabriqué les corps, ainsi que les logiciels qui sont à l'intérieur car nous sommes formatés. Toutes les fois où l'on dit "je veux, j'aime, je désire", ce "je" censé représenter ce qu'il y a de plus personnel en nous, de plus privé, est complètement dicté et formaté par les modèles qui nous ont été présentés. Un marquage extrêmement violent - tels ces plateaux qui agrandissaient la bouche de femmes africaines - peut ainsi présenter un attrait pour certains.

J'ai voulu montrer cette fabrication des corps, grâce à une sorte de tour du monde des standards de beauté, en commençant par travailler sur la statuaire précolombienne : j'ai imbriqué, hybridé ces représentations à une photo de mon visage, qui est censé représenter les standards de beauté de notre époque - bien que les deux petites bosses sur mon front essaient de se battre contre ces standards. Je travaille aussi sur les auto-hybridations africaines, entre mon image et des statues, des masques et les premières photos ethnographiques en noir et blanc, où l'on partait photographier "l'autre". Les œuvres obtenues, sous forme de grandes photos numériques, remettent en question nos standards de beauté, en montrant bien qu'il s'agit juste d'un diktat de l'idéologie dominante.

Vous avez effectué neuf opérations de chirurgie esthétique. Visaient-elles à dénoncer ce procédé ?

J'ai été la première artiste à utiliser la chirurgie esthétique dans mes performances, mais cet "art charnel" s'est joué de 1990 à 1993 seulement. J'ai fait toutes ces opérations non pour le résultat physique final, mais comme des processus de production d'œuvres d'art. J'ai complètement mis en scène chaque intervention, en tant qu'artiste plasticienne arrivant dans une esthétique de bloc opératoire très froide et refroidissante. Chaque opération a été construite autour d'un texte, soit psychanalytique, soit philosophique, soit littéraire, que je lisais le plus possible durant l'opération et en fonction duquel j'avais décoré la salle. Le bloc opératoire était en même temps mon atelier d'artiste, d'où fabriquer des photos, de la vidéo, du film, des objets, des dessins faits avec mes doigts et mon sang, des reliquaires avec ma chair, etc.

En même temps, vous cherchiez un résultat très différent de celui habituellement escompté avec la chirurgie esthétique, qui vise à un idéal de beauté traditionnel…

Il n'y avait pas d'idéal ni d'image préétablie. J'ai toujours travaillé avec mon corps, mon image et sa représentation, que j'aimais beaucoup, et avec lesquels je n'avais pas de problème. Je l'ai donc fait pour remettre en jeu cette image. Il s'agissait d'utiliser la chirurgie pour la détourner de ses habitudes d'amélioration et de rajeunissement. Le changement le plus visible sont ces implants qui servent habituellement à rehausser les pommettes, que j'ai fait poser de chaque côté du front, ce qui fait deux bosses. J'avais travaillé avec la chirurgienne en posant la question : que peut-on faire comme geste opératoire qui n'a été ni fait ni demandé, et qui est réputé plutôt laid ou monstrueux ? Mon idée était de montrer que la beauté peut prendre des apparences qui ne sont pas réputées belles. Si l'on me décrit comme une femme qui a deux bosses sur les tempes, on peut considérer que je suis laide, et en me voyant, cela peut être un peu différent.

Le résultat vous satisfait-il d'un point de vue esthétique ?

Ce qui m'intéressait, c'était la différence. Je l'ai obtenue, et mon corps est bien devenu un lieu de débat public. Je peux faire de nouvelles images avec cette nouvelle image. C'est ce qui m'importait.

De quel débat votre corps a-t-il été le "lieu public" ?

On m'a fait payer cher d'avoir fait ce que je voulais avec mon corps, et dépassé les bornes par rapport à ce qu'une femme doit faire. Il y a eu beaucoup de violence à mon égard, pendant plusieurs années. Ce n'est pas encore accepté, et très difficile à gérer dans la vie de tous les jours. Je ne prends jamais un transport public, par exemple. Mais je fais des conférences dans le monde entier. Et mes œuvres postérieures à 1993 ont mis en perspective cette période-là, les gens ont mieux compris la continuité de mon travail.

Tenteriez-vous d'élaborer une définition de la beauté ?

Certainement pas. La beauté est à convoquer, ou elle se convoque, de nombreuses manières totalement différentes. Elle échappe à toute définition, à moins de se cantonner aux bonnes vieilles définitions sexistes et machistes sur ce que doivent être un corps et un visage de femme. D'ailleurs, la plupart des chirurgiens - parce que c'est là que peut s'inscrire le plus le pouvoir de l'homme sur le corps de la femme - refusent telle opération, car ils l'estiment contre-productive. Ils pensent que, pour être jolie, il faut des dimensions exactes, avec le nez incliné de tant de degrés... Je voulais sortir des normes, montrer qu'on peut se faire un autoportrait sans passer par l'imitation d'un certain type de modèle de notre époque qu'on nous met en scène.

Vous dites sortir de cette idée de la beauté, mais vous semblez partie prenante d'un mouvement accordant une très grande attention au corps. Votre art, comme le body art, même s'il s'en distingue, ne sont-ils pas la preuve d'un culte du corps de plus en plus manifeste ?

Pour moi, les gens du côté des modifications corporelles n'ont pas grand-chose à voir avec l'art, même s'ils parlent de body art. Quant au body arthistorique, que ce soit l'"actionnisme" viennois ou le travail de Michel Journiac ou Gina Pane en France, il avait à son époque un sens extrêmement précis : essayer de faire sauter les tabous sur la sexualité, la nudité, à un moment où le corps était à la fois tube de couleur et lieu de la couleur. Mais le body art historique et ceux qui revendiquent cette appellation jouent sur les limites psychologiques et physiques. Alors que nous, artistes d'aujourd'hui, nous intéressons au contexte du corps actuel : le corps et la malbouffe, la pollution, le sida, le corps et les nouvelles technologies et les biotechnologies, le corps et les manipulations génétiques, etc.

Plus la technologie est au-devant de la scène, plus on se demande ce que va devenir l'être humain et le corps dans tout ça. Mon travail n'est pas sur une attention au corps. Je suis avant tout une artiste, il m'importait de dire quelque chose de radical au niveau de la représentation du corps, en m'inscrivant dans une histoire qui est une histoire de l'art. Notre société étant celle des trois religions révélées, qui permet de représenter le corps, tout notre patrimoine artistique est basé sur la représentation du corps. Je m'inscris dans cette tradition-là, avec un autoportrait classique, même s'il est radical et qu'il utilise des moyens de son temps.

Vous avez écrit un manifeste de l'art charnel, le distinguant du body art, notamment sur la question de la douleur…

Ce qui est formidable dans notre époque, c'est que la douleur a presque été jugulée. Je suis pour un corps-plaisir, qu'a souvent nié la religion. Pour moi, la douleur n'est pas source de purification ou de rédemption. Je suis contre le fameux "Tu accoucheras dans la douleur" de la Bible, puisque, actuellement, toute la pharmacopée existe pour souffrir le moins possible, même si elle n'est pas toujours utilisée. Aux chirurgiens, j'ai toujours dit que je ne voulais pas de douleur, ni avant, ni pendant, ni après, et les anesthésiants me permettaient de faire une performance durant l'opération. La souffrance me paraît très archaïque et anachronique.

Ceux qui se réclament du body art se font souffrir en public, en se brûlant, en se coupant… Ils peuvent y trouver du plaisir, ou une valeur thérapeutique - Bob Flanagan, qui se faisait souffrir en public, a ainsi dompté une maladie qui aurait dû le tuer à 20 ans ; c'était une bonne raison. Mais pour les autres, je ne trouve pas que cela soit un projet de société, un projet d'art intéressant ou novateur.

Quels sont vos projets de travail sur le corps ?

Pour le Centre de création contemporaine de Tours, je crée, avec la collaboration d'un architecte, une œuvre de type "grande sculpture pénétrable" faite d'un matériau qui a l'élasticité et la sensualité de la peau, et qui diffuse de la lumière à l'intérieur de la pièce. Elle sera entièrement recouverte de photos d'une de mes performances opératoires jamais montrées.

Pour la rétrospective au Centre national de la photographie, à Paris, j'ai travaillé à une sorte de memento mori épicurien qui parle de la fulgurance de la vie et de la mort. Je continue les photos numériques de la série self-hybridations africaines, et aussi des sculptures en résine, sortes de corps mutants. Je suis partie, par exemple, d'une statue nuna exposée dans la partie "arts premiers" du Louvre, et j'ai pensé que ses scarifications géométriques pouvaient être les boutons d'un ordinateur ingérés par un corps mutant. Je travaille aussi sur un film à l'envers d'après Godard, en commençant par les affiches, la bande-son, la bande-annonce et la promotion du film... Et je ferai cultiver en laboratoire, comme on le fait pour les grands brûlés, des cellules de ma peau et de mon derme avec celles de personnes de peau de couleur, pour en faire une sorte de grand manteau d'Arlequin.

Cela renvoie à un très beau texte de Michel Serres qui m'a servi pour l'une des interventions chirurgicales. Il y parle de l'Arlequin comme d'une métaphore du métissage, de l'hybridation, parce que son manteau est fait de morceaux de matières et de couleurs différentes. Les nouvelles technologies et les manipulations génétiques vont influencer énormément le statut du corps dans notre société, et changer notre éthique, notre médecine, nos moyens et manières de guérir. Nous sommes en train de vivre une époque charnière. Et nous ne sommes sûrement pas prêts, moralement et physiquement, à aborder les problèmes que cela va poser.

 

Littérature

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Séries

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Sciences

THE ALTERNATIVE LIMB PROJECT

1. Le corps humain a ses limites que nous tentons de dépasser par la technique : organes artificiels pour réparer, techniques d’entraînement et substances dopantes pour augmenter les performances du corps et du cerveau, hybridation avec les machines... Jusqu’où pouvons-nous aller ? Avons-nous tous les droits sur notre propre corps ? Quelles questions éthiques soulèvent ces nouvelles pratiques sur le corps ?

http://www.cite-sciences.fr/fr/ressources/conferences-en-ligne/saison-2012-2013/au-dela-des-limites-du-corps/

 

2. La greffe d’une tête de singe sur le corps d’un autre a été réalisée en Chine, après quantité de greffes réussies de têtes de souris. La preuve que cette transplantation de l'extrême est prête pour être appliquée à l'humain, selon les auteurs.

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/exclusif-une-greffe-de-tete-realisee-chez-le-singe_19256

 

3. Réparer le corps comme une voiture ?

Les progrès accomplis par la médecine et les biotechnologies modifient notre représentation du corps humain, de la maladie et du soin. A l’ère des greffes, des implants, des prothèses, que signifie avoir ou être un corps ?

https://www.franceculture.fr/conferences/le-corps-repare

Un cerveau en éprouvette?

Des chercheurs affirment être parvenus à fabriquer en laboratoire un minuscule cerveau humain équivalent à celui d’un fœtus de cinq semaines. La communauté scientifique appelle cependant à la prudence, alors que les données n’ont pas été publiées. 

https://www.courrierinternational.com/article/recherche-un-cerveau-humain-en-eprouvette

Notre microbiome nous invite à repenser qui nous sommes

https://motherboard.vice.com/fr/article/gy8zvx/notre-microbiome-nous-force-a-repenser-qui-nous-sommes

 

 

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