La boulimie d'objets

Emission France Inter " La boulimie d'objets", décembre 2014

http://www.franceinter.fr/emission-service-public-la-boulimie-dobjets-cest-grave-docteur

Plaisir d’offrir et joie de revendre sur la toile. A peine déballé, certains se débarrassent déjà de l’objet cadeau, tandis que d’autres stockent dans les placards. Dans la cave et le grenier : les cravates à papa, des vieux albums de mariage pour oublier le divorce, les 33 tours des années collège, un ouvre-boite qui n’ouvre plus la boite, des bidons d’essence (sans essence) qui peuvent toujours servir : pourquoi avons-nous tant de mal à nous séparer de ces objets doudous ? Des objets du grenier aux objets interconnectés… Que racontent ces placards de la mémoire à l’heure de l’immatériel et de la crise du pouvoir d’achat ? Quel est cet obscur objet de désir et cet obscur désir pour l’objet ? Avec: - Serge Tisseron, psychiatre et auteur de la préface du livre « Boulimie d’objets. L’être et l’avoir dans nos sociétés » sous la direction de Valérie Guillard (Ed. De Boeck, 2014) - David Varet, directeur général délégué de Homebox France, entreprise de garde-meubles - Dominique Desjeux, anthropologue, il a codirigé avec Isabelle Garabuau-Moussaoui l’ouvrage « Objet banal, objet social – Les objets quotidiens comme révélateurs des relations sociales » (Ed. L’Harmattan, 2001) Reportage de Raphaëlle Mantoux: "Portrait d'un collectionneur"


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Le nouveau locataire, Ionesco

 

Le nouveau locataire, Ionesco, 1953

Ces objets qui nous envahissent, qui nous séparent du monde.

 

image: http://www.desmotsetdesidees.fr/medias/images/locataire-ionesco.jpg

Locataire ionesco

 

Extrait : 

Le deuxième déménageur frappe dans ses mains. Du plafond descendent, sur le devant de la scène, de grandes planches cachant complétement ax yuex du public, le Monsieur dans son haut enclos ; il peut en descendre, également, une ou deux sur scène, parmi les autres meubles; ou de gros tonneaux, par exemple ; le nouveau locataire est ainsi complètement emmuré; enjambant les meubles, le Premier déménageur après avoir frappé trois coups restés sans réponse, sur une des faces latérales de l'enclos, se dirige avec son échelle vers les planches qui recouvrent l'enclos; il a un bouquet de fleurs à la main, qu'il essaiera de cacher aux yeux du public ; en silence, il appuie l'échelle à droite et monte; arrivé au sommet de la planche latérale, il regarde d'en haut, à l'intérieur de l'enclos, interpelle le Monsieur.

 Premier déménageur - ça y est, Monsieur, tout est là. Vous êtes bien, ça va la petite installation?

Voix du Monsieur, égale à elle-même, simplement un peu assourdie.- Plafond. fermez plafond, s'il vous plait

 

On retrouve les thèmes chers à Ionesco, le vide-plein, l’encombrement, la spirale. Cette pièce absurde est  toujours d’actualité. En effet, elle renvoie à notre ferveur consommatrice où nous ne cessons  d’accumuler les biens. Notre territoire intime est de plus en plus réduit par notre soif matérialiste. Nous sommes de plus en plus envahis par les objets et les déchets que nous produisons et qui emplissent, alourdissent tant nos espaces intérieurs et extérieurs.

Considérations sur le propriétaire

  • Il est désigné comme un propriétaire, son rôle est de posséder.
  • il s'enferme dans les puissances individualistes 
  •  ses biens se multiplient et l'environnent de toutes parts, des paravents le coupent même du public et l'emprisonnent totalement.
  •   La prolifération des objets vise à réduire l'univers de leur propriétaire, que ce dernier a pris soin de délimiter par un cercle à la craie sur le sol, cercle auquel personne ne doit toucher, qu'il défend jalousement
  •  Le cercle se rétrécit peu à peu, il y installe un fauteuil et s'y assoit, réduisant progressivement son espace vital à son être propre
  • ðMais, peu à peu, la puissance qui le pousse à se fermer sur lui, l'empêche de jouir de ce qu'il a apprécié. Ainsi,  le désir progresse en poussant l'individu à se séparer de ce qui le comblait avant.

= l’accumulation d’objets rompt notre lien au monde ( cf le tableau représentant le réel, puis retourné). L’accumulation d’objets et cyclique, sans fin : image du cercle et des meubles placés parallèlement, entassés. Les objets sont finalement détournés de leur usage, ils ne peuvent plus être utiles et sont seulement là pour encombrer l’espace.


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Les choses, Perec

 

Textes complémentaires

Apports après l’étude du corpus Baudrillard, Barthes, Warhol, Zola.

Extraits de Madame Bovary, Flaubert , 1856

Extrait 1

Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir, entre les revers à châle du corsage, une chemisette plissée avec trois boutons d'or. Sa ceinture était une cordelière à gros glands, et ses petites pantoufles de couleur grenat avaient une touffe de rubans larges, qui s'étalait sur le cou-de-pied. Elle s'était acheté un buvard, une papeterie, un porte-plume et des enveloppes, quoiqu'elle n'eût personne à qui écrire ; elle époussetait son étagère, se regardait dans la glace, prenait un livre, puis, rêvant entre les lignes, le laissait tomber sur ses genoux. Elle avait envie de faire des voyages ou de retourner vivre à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et habiter Paris.
      Charles, à la neige à la pluie, chevauchait par les chemins de traverse. Il mangeait des omelettes sur la table des fermes, entrait son bras dans des lits humides, recevait au visage le jet tiède des saignées, écoutait des râles, examinait des cuvettes, retroussait bien du linge sale ; mais il trouvait, tous les soirs, un feu flambant, la table servie, des meubles souples, et une femme en toilette fine, charmante et sentant frais, à ne savoir même d'où venait cette odeur, ou si ce n'était pas sa peau qui parfumait sa chemise.
      Elle le charmait par quantité de délicatesses : c'était tantôt une manière nouvelle de façonner pour les bougies des bobèches de papier, un volant qu'elle changeait à sa robe, ou le nom extraordinaire d'un mets bien simple, et que la bonne avait manqué, mais que Charles, jusqu'au bout, avalait avec plaisir. Elle vit à Rouen des dames qui portaient à leur montre un paquet de breloques ; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sa cheminée deux grands vases de verre bleu, et, quelque temps après, un nécessaire d'ivoire, avec un dé de vermeil. Moins Charles comprenait ces élégances, plus il en subissait la séduction. Elles ajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et à la douceur de son foyer. C'était comme une poussière d'or qui sablait tout du long le petit sentier de sa vie.

Extrait 2

Elle s'estimait à présent beaucoup plus malheureuse : car elle avait l'expérience du chagrin, avec la certitude qu'il ne finirait pas.
      Une femme qui s'était imposé de si grands sacrifices pouvait bien se passer des fantaisies. Elle s'acheta un prie-Dieu gothique, et elle dépensa en un mois pour quatorze francs de citrons à se nettoyer les ongles ; elle écrivit à Rouen, afin d'avoir une robe en cachemire bleu ; elle choisit chez Lheureux la plus belle de ses écharpes ; elle se la nouait à la taille par-dessus sa robe de chambre ; et, les volets fermés, avec un livre à la main, elle restait étendue sur un canapé dans cet accoutrement.
      Souvent, elle variait sa coiffure : elle se mettait à la chinoise, en boucles molles, en nattes tressées ; elle se fit une raie sur le côté de la tête et roula ses cheveux en dessous, comme un homme.
      Elle voulut apprendre l'italien : elle acheta des dictionnaires, une grammaire, une provision de papier blanc. Elle essaya des lectures sérieuses, de l'histoire et de la philosophie. La nuit, quelquefois, Charles se réveillait en sursaut, croyant qu'on venait le chercher pour un malade :
      – J'y vais, balbutiait-il.
      Et c'était le bruit d'une allumette qu'Emma frottait afin de rallumer la lampe. Mais il en était de ses lectures comme de ses tapisseries, qui, toutes commencées encombraient son armoire ; elle les prenait, les quittait, passait à d'autres.
      Elle avait des accès, où on l'eût poussée facilement à des extravagances. Elle soutint un jour, contre son mari, qu'elle boirait bien un grand demi-verre d'eau-de-vie, et, comme Charles eut la bêtise de l'en défier, elle avala l'eau-de-vie jusqu'au bout.
      Malgré ses airs évaporés (c'était le mot des bourgeoises d'Yonville), Emma pourtant ne paraissait pas joyeuse, et, d'habitude, elle gardait aux coins de la bouche cette immobile contraction qui plisse la figure des vieilles filles et celle des ambitieux déchus

Extrait 3

– Enfin, tu conviendras que, vu la quantité, ce n'est pas trop cher.
      Charles, à bout d'idées, bientôt eut recours à l'éternel Lheureux, qui jura de calmer les choses, si Monsieur lui signait deux billets, dont l'un de sept cents francs, payable dans trois mois. Pour se mettre en mesure, il écrivit à sa mère une lettre pathétique. Au lieu d'envoyer la réponse, elle vint elle-même ; et, quand Emma voulut savoir s'il en avait tiré quelque chose :
      – Oui, répondit-il. Mais elle demande à connaître la facture. 
      Le lendemain, au point du jour, Emma courut chez M. Lheureux le prier de refaire une autre note, qui ne dépassât point mille francs ; car pour montrer celle de quatre mille, il eût fallu dire qu'elle en avait payé les deux tiers, avouer conséquemment la vente de l'immeuble, négociation bien conduite par le marchand, et qui ne fut effectivement connue que plus tard.
      Malgré le prix très bas de chaque article, madame Bovary mère ne manqua point de trouver la dépense exagérée.
      – Ne pouvait-on se passer d'un tapis ? Pourquoi avoir renouvelé l'étoffe des fauteuils ? De mon temps, on avait dans une maison un seul fauteuil, pour les personnes âgées, – du moins, c'était comme cela chez ma mère, qui était une honnête femme, je vous assure.
      – Tout le monde ne peut être riche ! Aucune fortune ne tient contre le coulage ! Je rougirais de me dorloter comme vous faites ! et pourtant, moi, je suis vieille, j'ai besoin de soins... En voilà ! en voilà, des ajustements ! des flaflas ! Comment ! de la soie pour doublure, à deux francs !... tandis qu'on trouve du jaconas à dix sous, et même à huit sous qui fait parfaitement l'affaire.

Extrait 4

« Commandement de par le roi, la loi et justice, à madame Bovary... »
      Alors, sautant plusieurs lignes, elle aperçut :
      « Dans vingt-quatre heures pour tout délai. » – Quoi donc ? « Payer la somme totale de huit mille francs. » Et même il y avait plus bas : « Elle y sera contrainte par toute voie de droit, et notamment par la saisie exécutoire de ses meubles et effets. »
      Que faire ?... C'était dans vingt-quatre heures ; demain ! Lheureux, pensa-t-elle, voulait sans doute l'effrayer encore ; car elle devina du coup toutes ses manoeuvres, le but de ses complaisances. Ce qui la rassurait, c'était l'exagération même de la somme.
      Cependant, à force d'acheter, de ne pas payer, d'emprunter, de souscrire des billets, puis de renouveler ces billets, qui s'enflaient à chaque échéance nouvelle, elle avait fini par préparer au sieur Lheureux un capital, qu'il attendait impatiemment pour ses spéculations.
      Elle se présenta chez lui d'un air dégagé.
      – Vous savez ce qui m'arrive ? C'est une plaisanterie, sans doute !
      – Non.
      – Comment cela ?
      Il se détourna lentement, et lui dit en se croisant les bras :
      – Pensiez-vous, ma petite dame, que j'allais, jusqu'à la consommation des siècles, être votre fournisseur et banquier pour l'amour de Dieu ? Il faut bien que je rentre dans mes déboursés, soyons justes ! 
      Elle se récria sur la dette.
      – Ah ! tant pis ! le tribunal l'a reconnue ! il y a jugement ! on vous l'a signifié ! D'ailleurs, ce n'est pas moi, c'est Vinçart.
      – Est-ce que vous ne pourriez... ?
      – Oh ! rien du tout.
      – Mais..., cependant..., raisonnons.
      Et elle battit la campagne ; elle n'avait rien su... c'était une surprise...
      – À qui la faute ? dit Lheureux en la saluant ironiquement. Tandis que je suis, moi, à bûcher comme un nègre, vous vous repassez du bon temps.
      – Ah ! pas de morale !
      – Ça ne nuit jamais, répliqua-t-il.
      Elle fut lâche, elle le supplia ; et même elle appuya sa jolie main blanche et longue, sur les genoux du marchand.
      – Laissez-moi donc ! On dirait que vous voulez me séduire !

 

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Le musée de L'innocence, Orhan Pamuk

  • Résumé de l’oeuvre

Le  héros du roman d’Orhan Pamuk. Kemal Bey, trentenaire, directeur général d’une société d’import-export, devient fou amoureux d’une cousine lointaine le jour où il achète dans le magasin d’accessoires de celle-ci un sac pour sa fiancée… Nous sommes en 1975 à Istanbul, dans la meilleure société bourgeoise. Tout à son double bonheur, Kemal retrouve sa très jeune maîtresse, Füsun, dans un appartement insoupçonné de la famille, tout en planifiant la cérémonie de fiançailles au Hilton avec sa promise, Sibel. Incapable de sacrifier à la première son engagement avec la deuxième, il ne le rompt qu’au moment le moins opportun, quand tout a déjà été brisé. Il est alors mis au ban par sa famille, ses amis, ses associés. Mais, Füsun disparait, et, Kemal croit la reconnaître en chaque passante dans les rues de son délire. Tout devient pour Kemal matière à interprétation  et il se met à collectionner tout ce qui constitue un témoignage de son idylle passée, mégots, réclames, boucle d’oreille… Ayant hésité à choisir une femme, il se voit condamné à sélectionner les signes évocateurs de son amour et à muséifier ce qu’il n’a su retenir.

 

Référence exploitable pour le thème du souvenir, bien sûr… Ohran Pamuk, Prix Nobel de Littérature 2006

  • Article extrait du site http://www.franceinter.fr/

Un quartier modeste d’Istanbul, le quar­tier popu­laire de Cukurcuma, sur la rive euro­péenne du Bosphore, dans une ruelle. Le musée est une maison de trois étages, recouverte de peinture rouge. On entre ici comme dans un roman. Et pour cause : le musée est né d’un roman ; c’est une extension du dernier livre du Nobel de littérature 2006, "le musée de l’innocence", sorti en Turquie en 2006 et publié l’an dernier chez Gallimard. Une histoire d’amour tragique qui nous promène dans Istanbul, le grand sujet de Pamuk, des années 70 à aujourd’hui.

La trame ? Kémal, un jeune bourgeois d’Istanbul doit se marier, mais il  tombe amoureux d’une jeune femme d’un milieu modeste, 18 ans,  sa cousine, Fuzun.  Naît alors une longue passion, une histoire contrariée et tragique qui amènera Kémal à collectionner tous les objets ayant appartenu à celle qu’il a aimée. En accumulant ces objets, il va conserver le passé en le sacralisant, convoquer le bonheur qu'il est persuadé d'avoir vécu.

 

Lors de l’écriture de son roman, Pahmuk a eu l’occasion,  Nobel oblige, de voyager beaucoup, en Europe et ailleurs. Il a visité toutes sortes de musées. Les plus modestes l’ont ému. Ceux qui racontent des histoires individuelles plus que ceux qui renferment des trésors nationaux. Et il s’est dit: pourquoi pas moi?

Au lieu de prolonger le roman, « le musée de l’innocence », best seller en Turquie, par une adaptation cinématographique, pourquoi ne pas créer un musée qui exposerait tous ces vrais faux objets conservés par Kémal ?

Ils sont donc là, dans cette maison rouge qui ouvre demain, ces mégots, ces barrettes, ces chiens en porcelaine, ces petits rien qui ont accompagné le quotidien des deux héros de papier. Le vrai faux mausolée des amours de Kemal et Fossoune, enfermé dans 83 vitrines, comme ils le sont dans le roman composé de 83 chapitres.

 

Dans une scène d’ouverture, Kémal fait l’amour pour la première fois avec Fuzun qui perd une de ses boucles d’oreille. Cette boucle en forme de papillon a sa place, dans le musée. Plus loin, la robe fleurie que portait, un jour particulier, Fuzun. La robe est là, posée sur un mannequin, dévoilant donc ses formes, son corps de femme tant désiré par le héros. Il y a beaucoup de sensualité dans ce musée voulu par le regard d’anthropologue d’Orhan Pahmuk.

 

Celui qui a lu le roman ouvre à nouveau les pages du livre, avec les yeux ; Le roman devient alors pour lui le catalogue du musée. Celui qui ne l’a pas encore lu salive à l’idée de le lire.

 

Dans une ambiance tamisée, dans ce lieu étroit où seules 50 personnes sont admises à la fois, des sentiments surgissent comme un parfum : nostalgie d’un amour passé, mélancolie d’un amour que les objets font renaître, expression du bonheur qu’a été cette fusion brutale entre un riche et une pauvre. 

 Proust serait jaloux, deux fois. Jaloux du lieu aussi évocateur et poétique inventé par Pamuk, jaloux aussi de la démarche inédite et touchante de cet intellectuel turc qui croit si fort en la littérature, au point de prolonger la fiction par des actes.

 

Le site du musée: http://www.masumiyetmuzesi.org/W3/Default-IE.htm

 

 

 

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